Politique

Maroc : de Hassan II à Mohammed VI, de quoi la relation avec la France est-elle le nom ?

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Mis à jour le 20 juillet 2021 à 17h52
Le roi du Maroc Mohammed VI salue le président français Emmanuel Macron lors de son départ après l’inauguration d’une ligne à grande vitesse à la gare de Rabat le 15 novembre 2018.

Le roi du Maroc Mohammed VI salue le président français Emmanuel Macron lors de son départ après l'inauguration d'une ligne à grande vitesse à la gare de Rabat le 15 novembre 2018. © CHRISTOPHE ARCHAMBAULT/AFP

Dans un livre qui paraît ce 20 juillet, le président de l’Institut marocain d’intelligence stratégique, Abdelmalek Alaoui, livre une radiographie étonnante du royaume. Dans l’un des chapitres, l’auteur revient sur les relations entre les monarques et les présidents français. Morceaux choisis.

Au-delà des intérêts communs forts entre le Maroc et la France sur les questions économiques et sécuritaires, l’axe Rabat-Paris se distingue depuis l’indépendance du royaume en 1956 par les liens entre les chefs d’État des deux pays.

De Valéry Giscard d’Estaing, qui voyait en Hassan II un « copain », à Jacques Chirac, en passant par Nicolas Sarkozy ou Emmanuel Macron, qui a réservé sa première visite officielle présidentielle au royaume de Mohammed VI, l’amitié a souvent été au rendez-vous.

Même si des turbulences ont pu émailler l’histoire de ces relations, notamment sous la présidence de François Mitterrand ou plus récemment durant le quinquennat de François Hollande, les monarques marocains ont toujours veillé à préserver l’édifice diplomatique maroco-français, ainsi que l’explique le président de l’Institut marocain d’intelligence stratégique Abdelmalek Alaoui dans « Le Temps du Maroc : résilience et émergence du royaume chérifien » (éd. La Croisée des Chemins, juillet 2021).

Le président de l’Institut marocain d’intelligence stratégique Abdelmalek Alaoui, à Rabat.

© Le président de l’Institut marocain d’intelligence stratégique Abdelmalek Alaoui, à Rabat.

Dans ce document inédit, récit de la riposte du royaume contre le Covid-19, le lecteur plonge dans les abysses du Maroc politique contemporain. Secrets, coulisses de décisions hautement stratégiques, résilience… L’auteur, qui conseille les figures les plus en vue du pays – mais aussi du continent -, livre un portrait méconnu de cet État-nation millénaire, et de son roi pour qui cette période très particulière a été l’équivalent de « ce que fut la Marche verte pour Hassan II : une épreuve du feu ». Morceaux choisis.

  • Hassan II et les présidents français : de Gaulle, Pompidou, Giscard, Chirac…

« Au cours de son règne, Hassan II a connu cinq présidents, dont au moins deux sont devenus des amis proches : Valéry Giscard d’Estaing et Jacques Chirac. Évoquant le premier, Hassan II le qualifiait même de « copain », lors d’une interview avec la télévision française en 1982.

Avec Jacques Chirac, la relation a été encore plus intense. Les deux hommes partageaient nombre de passions communes, dont celles de la littérature française et de l’Histoire. Lors du premier septennat de Chirac, ce dernier a témoigné de son amitié avec Hassan II en lui accordant les plus grands égards lors de ses visites officielles, invitant même la garde royale marocaine à défiler lors du 14 juillet 1999.

Ce fut le dernier déplacement à l’étranger d’Hassan II qui a été, selon des sources proches de l’ancien Monarque, très ému de voir « sa » garde personnelle défiler au centre de Paris, à quelques centaines de mètres de l’Élysée. Il est mort une semaine plus tard.

Avec de Gaulle, Pompidou et Mitterrand, les relations ont été plus distendues, pour des raisons différentes. L’affaire Ben Barka a créé une période de tensions entre le leader de la France Libre et Hassan II. Mais le « grand Charles » n’a jamais oublié qu’il avait, en face de lui, le fils de Mohammed V, auquel fut octroyé, par les soins du général, le titre de compagnon de la Libération par décret du 29 juin 1945.

Avec Georges Pompidou, l’histoire retient que la relation entre le Maroc et la France s’est quelque peu « détendue ». Mais il faut se souvenir qu’aucune visite officielle n’a été organisée entre les deux pays pendant les quatre ans, neuf mois et trois jours de la présidence du successeur de Charles de Gaulle. »

  • François Mitterrand ou le temps de l’équilibrisme

« Quant à François Mitterrand, le nombre considérable de choses communes avec Hassan II, dont une gestion florentine du temps et un verbe singulier, les a probablement empêchés de dépasser le stade des relations cordiales, les deux chefs d’État jouant en permanence sur plusieurs tableaux.

La position historiquement hostile du Parti socialiste français à l’endroit du Maroc et la mise en résidence surveillée du leader socialiste Abderrahim Bouabid au début des années 1980 ont singulièrement compliqué les choses. À l’époque, l’appareil socialiste français est braqué à l’encontre du Maroc, à l’exception de quelques personnalités tel Pierre Mauroy qui a toujours gardé des relations solides et amicales avec les « meneurs » du mouvement indépendantiste marocain de la rue Serpente, qu’il avait côtoyé à Saint-Germain-des-Prés.

Le roi Hassan II aux côtés du président Chirac, à Paris pour le défilé du 14 juillet 1999.

Le roi Hassan II aux côtés du président Chirac, à Paris pour le défilé du 14 juillet 1999. © Reuters

Le fait que la femme de François Mitterrand, Danielle, ait présidé l’ONG France Libertés qui s’est affichée clairement en faveur du Front Polisario, n’a rien arrangé à l’affaire et a même fait dire à un Hassan II, très au courant des intrigues parisiennes, que celle-ci était une épouse « morganatique », renvoyant commentateurs à leurs dictionnaires et provoquant une colère froide de Mitterrand.

Obstinée – « têtue » diront certains – Danielle Mitterrand a maintenu sa ligne de soutien aux Sahraouis vivant à Tindouf, tout en se rendant régulièrement en vacances à Marrakech, après le décès de François Mitterrand, parfois accompagnée par son fils, Jean-Christophe.

Avec sa manière de faire très byzantine, Hassan II a entretenu des relations personnelles étroites avec des proches de Mitterrand

Malgré cela, François Mitterrand a tenté à plusieurs reprises de préserver la cordialité avec Hassan II, se rendant même, avec son épouse, à un déjeuner à la résidence royale de Betz, lors d’un des passages du Monarque marocain par Paris.

Avec sa manière de faire très byzantine, Hassan II a entretenu en parallèle des relations personnelles étroites avec des proches de François Mitterrand, dont son conseiller, François de Grossouvre, qu’il était habituel de croiser à chaque fête du Trône à Rabat, en frac et la poitrine bardée de décorations mystérieuses.

D’autres socialistes ont également soigné leurs relations avec le Maroc, maintenant des courroies de transmission discrètes afin de gérer les crises régulières qui ont émaillé les deux septennats du socialiste. Roland Dumas, par exemple, lorsqu’il a dirigé le Quai d’Orsay, s’est régulièrement entretenu avec le conseiller du Roi, Ahmed Reda Guedira.

À partir de 1991, et la nomination d’André Azoulay comme conseiller d’Hassan II, d’autres canaux ont été ouverts par celui qui dirigeait jusqu’alors la communication de la banque Paribas. De manière générale, Mitterrand et Hassan II ont toujours maintenu une espèce de distance prudente tout en veillant à ne jamais franchir la ligne rouge de l’irréparable, tels deux équilibristes sur le fil, pendant quatorze ans. »

  • Mohammed VI : 20 ans de règne, quatre présidents

« Mohammed VI, en vingt années de règne, a déjà connu quatre présidents – quinquennat oblige – et a, de manière générale, toujours pris soin d’entretenir des relations étroites avec ses homologues français, mais avec des degrés de proximité divers, à l’instar de son père.

Avec Jacques Chirac, bien que certains aient voulu voir un peu hâtivement une sorte de bis repetita de la relation avec Hassan II, Mohamed VI a eu une convergence de vue sur la plupart des grands sujets, qui rejoignaient souvent leurs inclinations personnelles et leurs visions respectives de la place que doit occuper leur pays. Certains ont pensé que Jacques Chirac jouerait le rôle d’une espèce de mentor pour le Souverain qui effectuait ses premiers pas, notamment sur la scène internationale.

Dès l’avènement de Mohammed VI sur le trône, une légende urbaine a circulé de manière insistante : Hassan II aurait demandé à Jacques Chirac de « veiller » sur le Prince héritier lorsque celui-ci lui succéderait. C’est méconnaître l’amitié profonde qui a existé entre les deux hommes : Hassan n’avait nul besoin de demander, il s’agissait d’une évidence. Le président français a naturellement reporté l’amitié qui le liait au père sur le fils. Après tout, Jacques Chirac n’a-t-il pas affirmé publiquement : « Je dois beaucoup au roi Hassan II. » ? »

Couverture du livre « Le temps du Maroc » de Abdelmalek Alaoui (éd. La Croisée des Chemins)

© Couverture du livre « Le temps du Maroc » de Abdelmalek Alaoui (éd. La Croisée des Chemins)

  • Avec Jacques Chirac, une proximité affichée

« Les commentaires de la presse française reprennent d’ailleurs ce viatique quasiment ad nauseam durant les premières années de règne de Mohammed VI, à l’instar de Florence Aubenas, qui s’interroge de manière faussement naïve dans les colonnes de Libération : « À chaque rencontre, c’est l’escalade entre le président français et le roi du Maroc : comment montrer des preuves d’amour encore plus éclatantes qu’au voyage précédent ? »

Sans surprise, cette proximité affichée par les deux chefs d’État a interrogé, étonné, voire agacé. Avec la régularité d’un métronome, Mohammed VI et Chirac se sont rencontrés deux à trois fois par an, que ce soit pour des visites officielles ou des rencontres privées, ce qui a créé des frictions sur le plan régional. Cela a fait écrire au quotidien Le Monde que « les relations étroites de Jacques Chirac avec le nouveau roi du Maroc suscitent la suspicion du quotidien algérois El Watan, qui croit y déceler un « désamour franco-algérien » ».

Entre Jacques Chirac et Mohammed VI, proximité et amitié ne riment pas avec osmose ni fusion

Algérie encore, Algérie toujours. Le voisin du Maroc n’est jamais vraiment loin dès lors qu’il s’agit de la relation avec la France. Mais n’est-ce pas là une interrogation légitime de la part d’Alger, puisque Rabat et Paris ont affiché, en ce début des années 2000, une telle convergence de vues sur autant de sujets ?

Jacques Chirac a même utilisé les termes « provinces du Sud marocain » pour qualifier le Sahara, en réponse à une énième prise de position de Danielle Mitterrand, au mois de décembre 2001.

L’inauguration d’une place portant le nom du père de l’indépendance marocaine, Mohammed V, voulue et soutenue par Chirac fin 2002, est venue ajouter un témoignage emblématique au « partenariat exceptionnel » articulé par les deux hommes. Comme l’a affirmé Le Monde : « Pour rien au monde Jacques Chirac ne se serait privé du plaisir de prononcer l’hommage à lui rendre. »

Mais proximité et amitié ne riment pas avec osmose ni fusion. Bien que certains aient voulu voir dans l’intensité des relations entre Mohammed VI et Jacques Chirac un alignement des positions du premier sur le second, le Souverain marocain a affiché très tôt son indépendance d’esprit vis-à-vis de l’« ami » Jacques Chirac, provoquant parfois l’incompréhension du premier des Français.

Si leur collaboration a été étroite et presque complice, les deux hommes avaient une différence de point de vue, voire une opposition sur deux sujets en particulier : le positionnement du Maroc sur la question du Sahara et l’ouverture commerciale du Royaume sur l’Atlantique.

(…)

Comme un clin d’œil à l’Histoire, Mohammed VI, souffrant, a envoyé son fils, le Prince héritier Moulay El Hassan, le représenter aux obsèques de Jacques Chirac, le 30 septembre 2019. Peut-être le Souverain marocain s’est-il remémoré que quarante-cinq années auparavant, alors Prince héritier lui-même et âgé de onze ans, il avait représenté son père lors des funérailles de Georges Pompidou, escorté dans la nef de Notre-Dame par Michel Jobert, alors secrétaire général de l’Élysée. Entre la France et le Maroc, le jeu de miroirs symbolique n’est jamais bien loin. »

  • Nicolas Sarkozy : « Islam du juste milieu » de Mohammed VI contre « Islam messianique » d’Erdogan

« Avec Nicolas Sarkozy, qui est aussi expansif dans sa manière d’être que Mohammed VI est économe dans son expression publique, le courant est passé quasiment immédiatement. Leur première entrevue s’est déroulée au palais royal de Tanger le 9 mars 2004, trois ans avant que Sarkozy n’accède à la magistrature suprême, et alors qu’il était encore ministre de l’Intérieur. Porteur d’un « message personnel » de Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy s’est rendu au Maroc en urgence au lendemain du séisme meurtrier d’Al Hoceima, survenu le 24 février.

Presque un an plus tard jour pour jour, Nicolas Sarkozy a rencontré Mohammed VI, le 28 mars 2005 à Fès, avec sa toute nouvelle casquette de président de l’Union pour un mouvement populaire (UMP), rassemblant alors la droite française. Cette entrevue s’est déroulée dans un climat particulier, en pleine campagne référendaire sur l’Europe, lors de laquelle le patron de la droite a clairement appelé à faire barrage à la Turquie, ce qui a fait dire à l’éditorialiste Judith Waintraub que « l’objectif affiché était de donner un contenu au concept de partenariat privilégié ». Une mission qu’il (Sarkozy) a qualifiée d’« urgente » face à la montée du non dans les sondages. Déjà, la « diplomatie du billard », qui consiste à opposer le modèle de Rabat à celui d’Ankara, était à l’œuvre.

« Islam du juste milieu » de Mohammed VI face à « islam messianique» d’Erdogan : Sarkozy creusera ce sillon sans relâche, lorsqu’il sera élu à la présidence de la République française. Pourtant, à l’époque, le référendum n’a pas été le sujet de politique dominant en France.

Avec une présidentielle dans tous les esprits, Nicolas Sarkozy a joué au chat et à la souris avec Dominique de Villepin, natif du Maroc, qui a tenté lui aussi de se positionner. À Paris, l’activisme diplomatique de Sarkozy au Maghreb a fortement irrité Villepin. Ce dernier a estimé qu’il empiétait sur les plates-bandes du Quai d’Orsay.

Pour marquer son territoire, Villepin, Premier ministre depuis fin mai, s’est rendu dans le Royaume à la tête d’une forte délégation, le 26 septembre 2005. Outre le pré carré du Premier ministre, la délégation comptait plusieurs capitaines d’industrie, dont le patron du groupe Accor ou celui de Vivendi. Reçu par le Roi à Oujda, Villepin est reparti du Maroc avec cinq contrats commerciaux d’une valeur de 600 millions d’euros. Le message du locataire de Matignon se voulait clair : il avait l’étoffe de négocier de grands « deals » internationaux.

Mais Sarkozy n’a jamais été bien loin, comme l’analysait la presse internationale : « Cette visite a aussi permis à M. de Villepin de conforter sa stature de présidentiable face à son rival, Nicolas Sarkozy. Le ministre de l’Intérieur ne figurait pas dans la délégation qui l’accompagnait au Maroc, alors que la lutte contre le terrorisme et l’immigration irrégulière faisaient partie des thèmes de la rencontre. « Je crois suffisamment connaître ces sujets pour pouvoir les aborder », a lâché le Premier ministre, ancien locataire de la place Beauvau. »

Au Maroc, Sarkozy célèbre le TGV « made in France » et les réformes du roi. Ici aux côtés de Karim Ghellab, alors ministre du Transport.

Au Maroc, Sarkozy célèbre le TGV « made in France » et les réformes du roi © AFP

Un an plus tard, cette fois ministre d’État à l’Intérieur, Sarkozy est revenu au Maroc et a, à nouveau, été reçu par le Roi, à Casablanca cette fois, pour évoquer des sujets de coopération sécuritaire. Le ministre candidat était désormais archifavori dans la course à la présidentielle. Malgré cela, Mohammed VI a pris le soin de ne pas afficher trop de proximité avec le candidat, et il a reçu, quelques mois plus tard, François Hollande, patron du PS, en tournée au Maroc. L’objectif était double : rassurer sur la neutralité du Maroc dans une élection franco-française, et ménager l’« ami » Jacques Chirac que le Roi savait très chatouilleux dès lors qu’il s’agissait de son bouillant ministre de l’Intérieur.

Nicolas Sarkozy, élu président de la République française le 6 mai 2007, a été félicité par George Bush dans la soirée. Juste après, il a eu Mohammed VI au téléphone, qui l’a congratulé à son tour. Mais de manière symbolique pour le Maroc, la transition des années Chirac vers les années Sarkozy s’est déroulée dans un autre lieu : le Musée Grévin.

Quarante-huit heures avant le passage de témoin, le célèbre musée de statues de cire français a remplacé la figurine de Jacques Chirac par celle de Nicolas Sarkozy, juste à côté de celles du Russe Vladimir Poutine, du Sénégalais Abdoulaye Wade, et de… Mohammed VI. La scène diplomatique régionale du nouveau président était installée. »

  • François Hollande et l’ombre de Sarkozy

« La relation avec le successeur de Nicolas Sarkozy, François Hollande, a été plus lente à installer. Le Souverain marocain a pourtant pris de vitesse ses homologues régionaux, en s’imposant comme le premier chef d’État étranger à rencontrer le nouvel élu. Il s’est rendu au palais de l’Élysée quinze jours après l’entrée en fonction du leader socialiste, le 25 mai 2012. À la suite de cet entretien, François Hollande, voulant sans doute signifier que la relation franco-marocaine allait se poursuivre dans le continuum du partenariat stratégique mis en place par Sarkozy, a pris soin d’affirmer dans un communiqué qu’il « a salué le processus de réforme démocratique, économique et sociale en cours dans le royaume ».

Mais derrière la formule volontariste, le président français n’a pu s’empêcher de penser à son prédécesseur, alors même que la presse parisienne et les réseaux sociaux bruissaient d’une rumeur qui montait comme la houle : Nicolas Sarkozy avait-il reçu en cadeau de Mohammed VI une villa à Marrakech, dans la prestigieuse résidence d’Amelkis de la palmeraie? Pour ne rien arranger, au moment où s’est déroulée cette première entrevue entre Mohammed VI et le président français, les médias ont annoncé que l’ancien président se ressourçait au… Maroc.

Bien entendu, le Roi du Maroc n’a jamais offert de résidence à Sarkozy, mais la rumeur est tenace, et les cercles hollandistes l’ont propagée à la vitesse de l’éclair. Mohammed VI a évité soigneusement le sujet avec son hôte, mais a tout de même pris soin de faire démentir la rumeur à travers certains relais discrets. Inutile de laisser planer l’équivoque sur ce qu’il a considéré être un non-sujet, mais qui pouvait devenir une pierre d’achoppement.

Le premier point de crispation est malgré tout intervenu rapidement, constituant la plus grave crise entre les deux pays depuis la présidence de François Mitterrand. Le 20 février 2014, la juge Sabine Kheris a tenté de convoquer, au sein de la résidence de l’ambassadeur marocain à Paris, le chef du renseignement intérieur marocain, Abdellatif Hammouchi, de passage dans la capitale française, au nom de la « compétence universelle », afin qu’il réponde d’accusations de torture.

Cet épisode a provoqué quasi immédiatement une crise entre les deux pays, comme le note le directeur de l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM), Jean Baptiste Jeangène Vilmer: « Six jours plus tard, le Maroc suspend toute coopération judiciaire avec la France, ce qui, dans un pays où cent mille Français sont présents chaque jour et où un investissement étranger sur deux est français, a des conséquences considérables. La suspension des transfèrements, extraditions et auditions de témoins affecte immédiatement la coopération antiterroriste. »

Si l’affaire a fait «pschiit» sur le plan judiciaire assez rapidement – l’accusateur du maître espion marocain avait transmis à la juge des photographies trafiquées comme l’a démontré l’enquête – ,elle est révélatrice d’un certain rééquilibrage des relations entre les deux pays, conduisant à une révision de la convention d’entraide judiciaire, celle-ci ayant été foulée aux pieds par la juge.

Mohammed VI et François Hollande à l’Élysée, le 2 mai 2017

Mohammed VI et François Hollande à l’Élysée, le 2 mai 2017 © Michel Euler/AP/SIPA

Cette crise fut également révélatrice de la résilience des relations bilatérales et de la capacité des deux pays à dépasser leurs différends dans un cadre de résolution de conflit rénové, comme le décrit encore Vilmer. Il explique que, face à l’urgence de reprendre langue avec les Marocains dans un contexte où le besoin de coopération en matière de sécurité et de renseignement est ravivé par les attentats de janvier 2015, un protocole additionnel à la convention d’entraide judiciaire franco-marocaine a été signé le 6 février de la même année. La semaine suivante, le ministre français de l’Intérieur a annoncé que Hammouchi, déjà chevalier de la Légion d’honneur, était élevé au grade d’officier. Peu à peu, le Maroc a ainsi modifié sa position politique dans sa relation avec la France, devenant de plus en plus un partenaire, et de moins en moins un espace de prolongement de la stratégie de puissance de l’Hexagone en Afrique.

La conclusion de cette brouille judiciaire entre les deux pays a permis, finalement, un réchauffement notable entre les deux chefs d’État, les deux hommes affichant même une certaine complicité empreinte de simplicité lorsque Mohammed VI a pris Hollande dans sa voiture pour une balade nocturne à Tanger. Deux ans plus tard, alors que le président français était au crépuscule de son mandat, Mohammed VI est passé récupérer François Hollande dans un restaurant proche de la place de la République, le Café Philippe, avant d’aller tous deux à une manifestation officielle au sein de l’Institut du monde arabe. Une manière de dire que si François Hollande quittait l’Élysée, il n’en restait pas moins un ami du Maroc. »

  • Mohammed VI et Macron : histoire d’amitié ou de raison ?

« Élu président de la République le 7 mai 2017, Emmanuel Macron, ancien collaborateur de François Hollande à l’Élysée, sait l’importance du Maroc pour la France. Il a pris soin, dès le début de son mandat de donner des signes visibles d’amitié.

Féru d’histoire politique et économique, il a réservé sa première visite maghrébine au Maroc, rompant avec ses deux prédécesseurs qui s’étaient d’abord rendus en Algérie. Il ne s’est pas agi d’un renoncement (Emmanuel Macron a pris soin de préserver des relations proches avec Alger), mais plutôt d’une conviction chez le président français que le Maroc est devenu un pays « pivot » dans la zone. Il a pu constater la montée en puissance économique du Royaume lorsqu’il a dirigé le ministère de l’Économie et a notamment appuyé le groupe Alstom qui briguait le marché du tramway de Casablanca.

La montée en puissance économique du Maroc est une réalité de plus en plus comprise et ressentie à Paris

En 2017, pour la presse panafricaine, « le président Macron effectue au Maroc le voyage de l’urgence et de la raison », alors que le journal économique français Les Échos affirme que « l’un est au pouvoir depuis un mois, l’autre depuis dix-huit ans, ce dernier a aussi quatorze ans de plus que son visiteur mais c’est une rencontre de puissance à puissance qui va se dérouler au Maroc ces 14 et 15 juin ».

Dans les faits, la montée en puissance économique du Maroc est une réalité de plus en plus comprise et ressentie à Paris. Mais d’économie, il en a été très peu question lors de cette première rencontre entre Emmanuel Macron et Mohammed VI, les deux dirigeants positionnant leurs discussions sur les dossiers internationaux chauds du moment, le chaos libyen et la crise du Golfe autour du Qatar. Sans que beaucoup de monde ne s’en rende compte, un palier important dans la relation entre le Maroc et la France a été franchi : les deux pays coordonnent désormais leur action, non seulement sur le plan bilatéral, mais également au niveau multilatéral.

Emmanuel Macron avec Mohammed VI et le prince Moulay Hassan, le 12 décembre 2017, à l’Élysée.

Emmanuel Macron avec Mohammed VI et le prince Moulay Hassan, le 12 décembre 2017, à l’Élysée. © Alain Jotard/AFP

Par la suite, le président français comme le Roi du Maroc ont peu à peu élargi le champ des possibles dans leur coopération, en y introduisant des dimensions jusqu’alors sous-estimées. La première est cette préoccupation commune des territoires. La visite de Macron à l’été 2017 s’est déroulée pendant les manifestations dans le Rif, une région faisant partie de ce que les analystes qualifient de « Maroc inutile », une partie du pays qui n’a pas bénéficié du bond économique global et qui est restée structurellement dépendante à la fois de la contrebande, du soutien de Rabat, et de la culture du cannabis.

Lors de sa conférence de presse à l’issue de la rencontre avec le Roi, en 2017, Macron affirme que son hôte avait la « volonté de répondre dans la durée aux causes profondes » de ce problème. Selon plusieurs témoins clés de leurs entrevues, les deux hommes ont longuement échangé leurs points de vue sur ces nouvelles fractures sociétales qui ont émergé un peu partout dans le monde. Macron comme Mohammed VI ont compris que les victimes du sentiment de déclassement, ceux qui n’ont pas eu la bonne formation, l’accès à l’emploi, ou qui sont défavorisés par la géographie et mis sous pression par la mondialisation, sont en train de se révolter. Ils nourrissent les discours extrêmes et revendiquent leur accès au débat public. Macron allait d’ailleurs, à son tour, en découvrir l’importance avec le mouvement des « gilets jaunes ».

Le deuxième sujet qui a réuni les deux hommes sur le plan intellectuel est cette obsession pour la culture. Quelques mois après leur première rencontre, Macron et Mohammed VI se sont retrouvés à Abu Dhabi pour l’inauguration du Louvre Abu Dhabi, le musée géant voulu par le prince héritier des Émirats arabes unis, Mohammed Ben Zayed. Grâce notamment à l’entregent du président de la Fondation Mohammed VI des musées, Mehdi Qotbi, un nouvel axe culturel Paris-Rabat s’est ouvert, et les deux pays coopèrent désormais également dans ce domaine qui rapproche ces deux nations au passé riche et à la culture profonde. »

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