Politique

Sénégal : Docteur Ndakaaru et Mister Dakar

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Mis à jour le 20 août 2021 à 15:28
Mehdi Ba

Par Mehdi Ba

Journaliste, correspondant à Dakar, il couvre l'actualité sénégalaise et ouest-africaine, et plus ponctuellement le Rwanda et le Burundi.

Sur la corniche Ouest de Dakar

Capitale polymorphe, Dakar allie héritage historique, vie culturelle intense et promotion immobilière. Pour le meilleur et pour le pire…

C’est une ruelle anonyme de la Sicap Amitié-2, au cœur de la presqu’île du Cap-Vert. Il n’y a pas si longtemps, au coin de cette artère trop étroite pour que deux voitures s’y croisent, une modeste bâtisse hébergeait l’atelier et les bureaux d’un commerce peu courant à Dakar, Cor Coumba : un torréfacteur de grains d’arabica et de robusta venus des quatre coins du continent (Côte d’Ivoire, Cameroun, Éthiopie, Rwanda, Kenya…), mais aussi d’Amérique latine (Nicaragua, Colombie, Guatemala…). Longtemps, le petit commerce atypique de Mbakhane Fall, passionné par le café depuis plus de soixante ans, a embaumé la rue dès le lever du soleil, avant que l’intéressé ne déménage.

Un jour, en lieu et place de la longue maison de plain-pied qui hébergeait Cor Coumba et ses machines à torréfier, le voisinage a vu, avec effroi, une immense fosse creusée dans le sol, des engins de chantier tout autour. Quelques mois plus tard, le trou avait enfanté une tour gigantesque (encore en travaux aujourd’hui) qui vont sous peu (dé)livrer un bâtiment « R+8 », doté d’un parking souterrain. Entre les bureaux et les logements, les occupants et les visiteurs de l’immeuble achèveront de faire de ce tranquille pâté de maisons une fourmilière urbaine contrainte de tenir dans une boîte à chaussures.

Côté pile, côté face

Située au carrefour entre une ruelle et une modeste rue transversale, dans un quartier où les habitations ne dépassent pas deux à trois étages, cette tour incongrue résume à elle seule l’ambivalence de la capitale sénégalaise. Côté pile, une ville presqu’île foisonnante, bouillonnante, entourée par l’océan Atlantique, qui ne dort jamais et a toujours quelque chose à offrir. Côté face, un cauchemar urbanistique, où la moindre parcelle de terre encore disponible peut donner lieu à une aberration architecturale ou urbaine qui ferait se retourner dans sa tombe le baron (français) Haussmann, lui qui transfigura Paris sous le Second Empire avec, comme slogan : « Paris embellie, Paris agrandie, Paris assainie. »

Bien sûr, Ndakaaru (« Dakar », en wolof) n’est pas Lagos, la tentaculaire mégapole nigériane. Mais avec plus d’un million d’habitants intramuros et quatre millions dans la région éponyme – qui englobe la grande banlieue de la capitale –, Dakar peine à endiguer les périls additionnés de l’exode rural et d’une urbanisation galopante. Or, les compétences enchevêtrées des maires des dix-neuf communes d’arrondissement, de la mairie centrale et de l’État ne sont pas de nature à simplifier le scénario.

Décor de théâtre

Il y a une dizaine d’années, j’avais accueilli à Dakar un ami rwandais qui y séjournait pour la première fois. Cet habitant de Kigali – ville strictement policée, dont chaque paramètre urbain est soigneusement codifié – pensait se trouver dans un décor de théâtre, tant le folklore dakarois lui semblait hors du temps. J’entends encore son rire, incrédule, face aux trous dans la chaussée, aux talibés aux pieds nus mendiant à chaque coin de rue, à l’absence de feux tricolores aux carrefours et aux verrues immobilières proliférant sans contrôle.

On nous rétorquera bien entendu que c’est aussi cette anarchie qui confère à Dakar sa magie : métissage improbable d’une Afrique à la fois brouillonne et ultramoderne où s’activent les élus de bonne volonté, les militants dévoués à la préservation du littoral, les architectes visionnaires et les bétonneurs sans scrupules.

C’est aussi cette anarchie qui confère à Dakar sa magie

Comme on le voit dans le dossier que Jeune Afrique lui consacre, Dakar se révèle dans sa sénégalaise complexité, de l’île de Gorée – confetti sculpté dans l’histoire –, au futur port de Ndayane, du skatepark olympique au cinéma multiplexe, en passant par le Village des arts et la Maison des cultures urbaines…

Un dicton dit qu’« Abidjan est doux ». Peut-être bien que « Ndakaaru est fou ». Mais de cette folie jaillit tant de miracles que l’on est, malgré soi, enclin à l’indulgence.