Politique

Maroc-Algérie : une crise de trente ans

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Mis à jour le 25 août 2021 à 17:52

De part et d’autre de la frontière algéro-marocaine.

L’Algérie a annoncé, mardi 24 août, la rupture de ses relations diplomatiques avec le Maroc en raison d’« actions hostiles » du royaume chérifien. Une décision qui intervient après plusieurs mois de tensions entre les deux pays. Chronique d’un divorce annoncé.

La rupture des relations entre Alger et Rabat était dans l’air depuis quelques jours. Les feux de forêts qui ont durement touché la Kabylie à la mi-août auront précipité la décision d’Alger de rompre avec le voisin. Depuis la fermeture des frontières en 1994, les relations entre les deux pays ont rarement connu une période d’embellie ou de désescalade.

Sahara occidental, rappels d’ambassadeurs, trafic de drogue, soutien à des organisations hostiles à l’un ou à l’autre, les vingt-sept dernières années ont vu se multiplier les incidents et les contentieux entre les deux voisins. Chronologie succincte d’un divorce.

29 août 1994 : fermeture des frontières

L’Algérie décide la fermeture intégrale de ses frontières avec le Maroc, qui avaient été rouvertes en 1988 après le rétablissement des relations entre les deux pays. À l’origine de cette décision unilatérale, les accusations de Driss Basri, tout-puissant ministre de l’Intérieur de Hassan II, sur une éventuelle implication des services secrets algériens dans l’attentat terroriste qui a visé six jours plus tôt l’hôtel Atlas-Hasni, à Marrakech, faisant deux victimes espagnoles.

Dans la foulée, les autorités marocaines instaurent un visa d’entrée pour les Algériens et lancent une campagne d’expulsion de plusieurs ressortissants algériens établis au Maroc sans carte de séjour. Alger décide la réciprocité sur le visa avant d’aller plus loin en bouclant ses frontières avec le voisin.

Vingt-sept ans après, celles-ci restent hermétiquement fermées en dépit des nombreux appels à leur réouverture lancés par des responsables marocains, dont le roi Mohammed VI en personne.

Mars 2005 : annulation de la visite de Ouyahia au Maroc

En marge du sommet arabe qui se tient à Alger, le président Bouteflika et le roi Mohammed VI s’entretiennent lors d’un long tête-à-tête annonciateur d’un début de réconciliation entre les deux voisins. La visite d’une importante délégation ministérielle algérienne conduite par le Premier ministre Ahmed Ouyahia est même dans les tuyaux. Jeudi 16 juin 2005, nouvelle crise.

Via un communiqué, le ministère marocain des Affaires étrangères annonce que la visite de Ouyahia, prévue les 21 et 22 juin, n’est pas « opportune » dans le « contexte actuel ». Motif de la rebuffade ? Certaines prises de position algériennes, pendant les semaines précédant cette visite, contredisent les objectifs affichés de normalisation.

Le Maroc n’a en effet pas goûté le message de Bouteflika adressé le 20 mai au Polisario à l’occasion du 35e anniversaire de celui-ci, ainsi que la réaffirmation du soutien algérien à l’autodétermination du Sahara. Depuis, aucun Premier ministre algérien ne s’est rendu au Maroc.

Mai 2020 : rapatriement du consul marocain à Oran

Nouveau pic de tension. Cette fois, c’est Ahardane Boutahar, consul du royaume à Oran, qui en est à l’origine. Au cours d’une rencontre avec ses compatriotes, le consul explique, en parlant de l’Algérie, se trouver dans un « pays ennemi ». Réaction immédiate : l’ambassadeur marocain à Alger est convoqué au ministère des Affaires étrangères.

Le porte-parole de la présidence algérienne accuse le consul d’être un agent des services de renseignements marocains. Assertion ridicule et sans fondement, réplique Nasser Bourita, ministre marocain des Affaires étrangères. Au terme de plusieurs jours de tensions diplomatiques, le consul marocain finit par regagner Rabat le 9 juin.

13 novembre 2020 : drôle de guerre à Guerguerat

L’armée marocaine engage une opération à Guerguerat, une zone démilitarisée du Sahara occidental sous contrôle des Casques bleus, pour débloquer un axe routier essentiel pour le trafic commercial entre le Maroc et l’Afrique de l’Ouest. Rabat accuse les combattants du Polisario de s’être introduits dans la zone le 21 octobre, de mener des actes de banditisme, de bloquer la circulation et de harceler les observateurs militaires de la Minurso.

Le Polisario réplique en annonçant que le cessez-le-feu signé en 1991 est de fait rompu et déclare que la guerre a commencé. Les tensions entre les deux parties durent plusieurs semaines, notamment avec des échanges de tirs entre les forces marocaines et les indépendantistes sahraouis.

19 juin 2020 : rappel de l’ambassadeur d’Algérie à Rabat

Alger décide de rappeler pour consultation son ambassadeur à Rabat pour protester contre les propos tenus par Omar Hilale, représentant permanent du Maroc auprès des Nations unies, qui affirme que le « peuple kabyle mérite, plus que tout autre, de jouir pleinement de son droit à l’autodétermination ».

La sortie de Hilale se veut une réponse au chef de la diplomatie algérienne, Ramtane Lamamra, qui, dès sa prise de fonction en juillet 2021, a réitéré la position de l’Algérie sur la question du Sahara occidental, à savoir le droit des Sahraouis à l’autodétermination.

Ce rappel d’un ambassadeur n’est pas le premier dans l’histoire commune des deux voisins. En octobre 2017, le Maroc avait rappelé pour consultation son représentant diplomatique en Algérie pour protester contre les propos de l’ancien chef de la diplomatie algérienne, Abdelkader Messahel. Lors d’un forum des chefs d’entreprise qui s’était tenu à Alger, ce dernier avait accusé Rabat d’être un pays narco-trafiquant.

31 juillet 2021 : le roi du Maroc tend la main à Tebboune

À l’occasion de la fête du Trône, Mohammed VI tend la main à l’Algérie et invite le président Abdelmadjid Tebboune « à faire prévaloir la sagesse » et « à œuvrer à l’unisson au développement des rapports » entre les deux pays voisins. Au passage, le roi du Maroc demande la réouverture des frontières fermées depuis vingt-six ans.

La main tendue du souverain marocain intervient quelques jours après les accusations d’un consortium de médias concernant des opérations d’espionnage et de surveillance par le Maroc de centaines de téléphones appartenant à des responsables civils et militaires algériens.

Le scandale Pegasus, du nom du logiciel espion de la société israélienne NSO, provoque la colère d’Alger, qui décide d’ouvrir une enquête et annonce se réserver le droit de riposter. De son côté, le Maroc dément catégoriquement toute utilisation de ce logiciel.

Août 2021 : Alger accuse le Maroc d’être derrière les feux de forêts en Kabylie

L’Algérie ignore l’appel de M6 et sa main tendue alors que les relations entre les deux pays vont connaitre une nouvelle escalade avec les nombreux feux de forêts qui ont ravagé pendant une semaine plusieurs régions d’Algérie, particulièrement la Kabylie.

Les autorités algériennes accusent ouvertement le Maroc de soutenir le Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie (MAK) et RACHAD, deux organisations classées comme terroristes et qui, selon Alger, seraient à l’origine de ces incendies qui ont fait plus de 90 morts.

« Les actes hostiles incessants perpétrés par le Maroc contre l’Algérie ont nécessité la révision des relations entre les deux pays et l’intensification des contrôles sécuritaires aux frontières ouest », indique la présidence algérienne mercredi 18 août. Des propos qui présagent la rupture des relations une semaine plus tard.