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Ghana : pourquoi le cédi s’effondre ?

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Le déficit budgétaire du Ghana est passé de 5,5% du PIB en 2011 à 10,2% en 2013.

Le déficit budgétaire du Ghana est passé de 5,5% du PIB en 2011 à 10,2% en 2013. © Glez

Si le cédi est en chute, ce n’est nullement à cause de la nouvelle politique de la réserve fédérale américaine. Mais parce que le Ghana multiplie les déficits.

En sept semaines, le cédi a perdu 4,4 % de sa valeur par rapport au dollar. Et en deux ans, la monnaie ghanéenne a fondu d’environ 40 %. Ce choc rappelle les difficultés que traversent actuellement les monnaies de certains grands pays émergents comme la Turquie, affectées par la nouvelle politique monétaire de la Réserve fédérale américaine (FED), beaucoup moins accommodante et généreuse que par le passé.

Sauf que… « Si la politique de la FED a eu un impact sur les principaux marchés de capitaux, y compris les « marchés frontières » tels que le Ghana, la principale raison de la dépréciation du cédi n’est pas à chercher du côté des États-Unis, mais dans les grands déséquilibres structurels de l’économie ghanéenne », tranche Sebastian Spio-Garbrah, analyste en chef au sein du cabinet d’intelligence économique DaMina Advisors. David Cowan, économiste spécialiste de l’Afrique chez Citigroup, est encore plus radical : « La politique de la FED n’a pratiquement joué aucun rôle dans la dépréciation du cédi. C’est une affaire purement domestique, dont le noyau est le déficit budgétaire. »

Dans les premières années, 90 % à 95 % des gains reviennent aux compagnies pétrolières afin qu’elles couvrent leurs investissements. Pas à l’État.

Finances publiques

À la différence d’un grand nombre de capitales africaines, Accra est loin d’avoir été exemplaire en matière de gestion de ses finances publiques. Entre 2011 et 2013, son déficit budgétaire a glissé très rapidement de 5,5 % à 10,2 % du PIB, sur fond de forte augmentation des dépenses, passées de 25 % à 31 % de la richesse nationale.

« Il y a dix-huit mois environ, le gouvernement a adopté une nouvelle structure des salaires publics, qui s’est traduite par une augmentation de tous les salaires de 5 % à 10 % », souligne Angus Downie, responsable de la recherche économique chez Ecobank. Pendant ce temps, les cours du cacao, deuxième poste d’exportation du pays, baissaient toujours, atteignant en mars 2013 un niveau inférieur de près de 40 % à celui de février 2011.

Les cours de l’or, première source de devises du pays, entamaient eux leur chute en octobre 2012, perdant entre cette date et la fin de l’année 2013 plus de 30 % de leur valeur. Au total, selon Sebastian Spio-Garbrah, le manque à gagner s’élèverait à environ 1 milliard de dollars, soit 728,6 millions d’euros…

Jumeaux

« C’est un peu le scénario de The Perfect Storm », glisse Angus Downie, en référence au film catastrophe où les pires circonstances météorologiques se conjuguent. « Les revenus tirés du pétrole n’ont pas été suffisants pour compenser ces problèmes », ajoute-t-il. Producteur d’or noir depuis décembre 2010, le Ghana aurait pu espérer couvrir la dérive de ses dépenses et la baisse de ses recettes par ces nouvelles ressources. Mais la production n’a toujours pas atteint le niveau espéré de 120 000 barils par jour.

« Et dans les premières années, 90 % à 95 % des gains reviennent aux compagnies pétrolières afin qu’elles couvrent leurs investissements. Pas à l’État », ajoute Angus Downie. Résultat : au déficit fiscal public s’est ajoutée une spectaculaire dégradation de la balance courante, dont le solde est passé en deux ans de – 5 % à – 13 % environ en 2013.

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Ce phénomène, connu sous l’expression de « déficits jumeaux », s’est illustré par une envolée des dettes domestique et internationale, et par une dégradation constante de la valeur du cédi. L’augmentation des taux d’intérêt, passés en un an de 12,5 % à 18 %, n’a pas suffi à stabiliser la monnaie.

Le gouvernement a également essayé de ralentir la dollarisation croissante de l’économie, mais sans succès réel à ce jour. D’autant que l’inflation importante et les réserves relativement minces en devises de la Banque centrale n’inspirent guère confiance.

Incertitude

Reste la croissance, qui pourrait être le moteur principal d’un redressement des finances du Ghana et de sa monnaie. Mais l’exceptionnel cru 2011, et son augmentation réelle du PIB de 15 %, semble oublié.

« Il y a des signes clairs de ralentissement », s’inquiète David Cowan, qui rappelle que la croissance est tombée à 0,3 % au troisième trimestre 2013. »Certes, une partie de cette baisse est liée à une diminution ponctuelle de la production d’or. Une reprise vigoureuse de cette dernière est cependant peu probable à court terme, le prix de ce métal ayant chuté tout au long de 2013. Bien que la croissance se soit bien relevée au dernier trimestre 2013, montant à 6 % comme en début d’année, les nouvelles données indiquent qu’elle a sans doute été inférieure à 5 % sur l’ensemble de l’année. »

Un point de vue que ne partagent ni les équipes d’Ecobank ni les prévisionnistes de la Banque mondiale, qui évaluent l’augmentation du PIB de 7 % à 8 % en 2014. Mais qui confirme l’incertitude entourant la croissance et la monnaie ghanéennes.

Devises en détresse

Si le cédi ghanéen est dans la tourmente, ce n’est pas la seule monnaie africaine à souffrir. Depuis le début de l’année, le rand sud-africain et le naira nigérian ont perdu entre 2 % et 3 % de leurs valeurs respectives par rapport au dollar.

Plus intégrée aux circuits économiques mondiaux, l’Afrique du Sud est clairement affectée par la nouvelle politique monétaire américaine. À celle-ci s’ajoutent les incertitudes électorales et les difficultés traversées par le secteur minier.

Lagos souffre pour sa part de la polémique soulevée par la suspension de Lamido Sanusi, le gouverneur de la Banque centrale nigériane, ainsi que de la baisse attendue des recettes pétrolières.

Au coeur de cette tempête de difficultés, les pays de la zone franc CFA semblent former un îlot abrité. « Certains rencontrent des problèmes et subissent une dégradation des comptes publics, mais globalement, ces soucis sont de moindre ampleur qu’au Ghana, souligne Victor Lopes, économiste senior chez Standard Chartered Bank.

Aujourd’hui, il n’y a pas vraiment de tensions autour du franc CFA : la liquidité est satisfaisante et la performance macroéconomique des pays les plus importants de la zone est bonne. »

F.M

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