Politique

Enquête – Dans les coulisses du softpower russe en Afrique

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Mis à jour le 21 septembre 2021 à 13h58
Les interventions de la Russie en Afrique ne se limitent pas aux terrains militaires.

Les interventions de la Russie en Afrique ne se limitent pas aux terrains militaires. © Photomontage : JA

« La symphonie africaine de Poutine » (2/2). Productions de contenus audiovisuels, financement de médias locaux, parrainage d’influenceurs « anti-impérialistes », campagnes de propagande sur internet… Les moyens déployés par Moscou pour promouvoir son action sont innombrables.

Ils sont plusieurs milliers, massés dans les travées du stade Barthélémy-Boganda de Bangui, ce 14 mai. Ils ne sont pas venus pour regarder un match des Fauves mais pour assister à l’avant-première d’un film un peu particulier : Touriste. Ce long-métrage russo-centrafricain tourné dans le pays retrace – et glorifie – l’action des « instructeurs » russes qui ont soutenu le régime de Faustin-Archange Touadéra, réélu en décembre 2020, face à la poussée de la rébellion de l’ex-président François Bozizé. Scènes de guerre où quelques Russes tiennent tête à des dizaines de rebelles, kalachnikovs qui crépitent dans tous les sens, héros blessé dans des combats mais qui s’en sort avec le sentiment du devoir accompli… Une sorte de blockbuster hollywoodien à la sauce moscovite, le tout en faisant la propagande des mercenaires russes sur les rives de l’Oubangui – sans aborder les accusations d’exactions qui les visent. Selon la presse russe, Touriste aurait été intégralement financé par Evgueni Prigojine, oligarque proche de Vladimir Poutine et patron de la nébuleuse Wagner.

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JAD20210723-ASS-ENQUETE-WAGNER-SOFT-POWER-2 © Affiche du film russe « Touriste » tourné en Centrafrique. Cette « fiction » dans laquelle on peut reconnaître l’aéroport de Bangui M’Poko, le camp de Roux, le camp militaire russe de Bérengo…
© PROD

Depuis la signature d’accords de défense entre Bangui et Moscou à la fin de 2017, tout est bon pour promouvoir les actions russes en Centrafrique. Dans le rôle du mécène, Lobaye Invest, une société minière liée au groupe Wagner. Dirigée par Evgueni Khodotov, un fidèle de Prigojine, elle a financé une radio (média largement dominant dans le pays), Lengo Songo, et un hebdomadaire gratuit, La Feuille volante du président. Elle a aussi sponsorisé le concours de Miss Centrafrique à Bangui, en décembre 2018. Même les enfants ne sont pas en reste : la société russe a ainsi imprimé des manuels scolaires ou encore « soutenu » un petit dessin animé qu’on peut visionner sur YouTube et qui raconte l’histoire d’un ours venu de Russie pour sauver des animaux de la savane attaqués par des hyènes.

L’Afrique est leur nouvel horizon de prospection de ressources, ils la voient comme un endroit où se faire de l’argent

Sous ses différentes facettes, ce soft power russe fait autant partie de la stratégie de Moscou que les gros bras de Wagner pour pousser ses pions sur le continent. Au cœur du dispositif, la propagande sur les réseaux sociaux. Avec, encore et toujours à la manœuvre, Evgueni Prigojine. Au début des années 2010, celui-ci fonde l’Internet Research Agency (IRA) à Saint-Pétersbourg. Véritable usine à désinformation qui produit fake news et théories complotistes à la chaîne, cette agence n’a, officiellement, rien à voir avec le Kremlin. Sa mission : mener des campagnes de propagande prorusse sur internet pour défendre les intérêts de Moscou et de ses alliés à travers le monde. En 2014, l’IRA dirige des opérations durant la guerre en Ukraine, multipliant les publications favorables à la politique agressive de Poutine. Deux ans plus tard, elle contribue à l’accession de Donald Trump à la Maison-Blanche et fait la une des médias américains. Des opérations de manipulation qui valent d’ailleurs à Prigojine d’être inculpé par la justice américaine. Soutien à Bachar al-Assad en Syrie, manipulations en faveur du Brexit… Les trolls de l’IRA se faufilent partout, au gré des objectifs de leur patron et de sa galaxie.

Réseaux de manipulation russes

Ces dernières années, l’attrait de Prigojine et d’autres oligarques pour le continent est croissant. « Leur motivation est avant tout financière. L’Afrique est leur nouvel horizon de prospection de ressources, ils la voient comme un endroit où se faire de l’argent. Ces entrepreneurs d’influence agissent d’abord dans leur propre intérêt, pour faire fructifier leur capital, tout en accompagnant le retour de la Russie dans cette région du monde », explique Kevin Limonier, maître de conférences en géopolitique et spécialiste du cyberespace russophone. S’implanter en Afrique leur permet aussi de servir leurs ambitions à Moscou, où la compétition entre hommes d’affaires est rude. Le tout sous l’œil bienveillant, voire complice, des autorités, qui, officiellement, n’ont rien à voir avec leurs activités. « L’État russe n’a pas forcément les moyens de ses ambitions politiques en Afrique. Il s’appuie donc sur ces réseaux aux méthodes peu conventionnelles pour les servir et nier sa responsabilité en cas de problème », poursuit le chercheur.

En octobre 2019, le sommet de Sotchi, sur les rives de la mer Noire, avait pris la forme d’une démonstration de force de la puissance russe en Afrique. Dans la foulée, Facebook avait annoncé le démantèlement de réseaux basés en Russie menant des campagnes de manipulation – notamment en période électorale – dans huit pays africains : la Centrafrique, la RD Congo, la Côte d’Ivoire, le Cameroun, Madagascar, la Libye, le Mozambique et le Soudan.

Le réseau social avait alors clairement pointé du doigt l’IRA de Prigojine. Le système était bien huilé. Des hackers, avec l’aide d’utilisateurs recrutés localement, diffusaient des publications prorusses de manière coordonnée en veillant à ne pas être identifiés. En tout, des dizaines de comptes, de pages ou de groupes touchant potentiellement près de 750 000 utilisateurs. « Ils publiaient généralement des informations politiques mondiales et locales, notamment des sujets tels que la politique russe en Afrique, les élections à Madagascar et au Mozambique, la surveillance des élections par une organisation non gouvernementale locale et la critique des politiques française et américaine », avait alors expliqué le département sécurité de Facebook dans un communiqué.

Pour ces hackers pro-russes, la France est l’une des principales cibles à pilonner

En décembre 2020, rebelote. La firme de Palo Alto annonce une nouvelle fois avoir démantelé des réseaux de manipulation russes – mais aussi français – actifs dans plusieurs pays africains, en particulier la Centrafrique. Cette fois, il y est question de la pandémie de Covid-19, des prochaines élections en Centrafrique, ou encore de la politique française en Afrique.

Car, pour ces hackers prorusses, la France est l’une des principales cibles à pilonner. Au cœur de leur stratégie de propagande : l’alimentation du sentiment antifrançais. Rien de bien compliqué tant l’ex-puissance coloniale est critiquée depuis des décennies dans son ancien pré carré. « Les Russes vendent un narratif décolonial sur le continent en se présentant comme une alternative à la France. Les Chinois ne jouent jamais sur ce registre – ou le font de manière très subtile. Eux le font ouvertement sur le mode “nous vous apportons une seconde décolonisation”, estime une source haut placée à Paris. Ce discours anti-français des Russes en Afrique est purement opportuniste et est avant tout un moyen pour eux de se rendre attrayants. Cela a marché en Centrafrique, mais cela sera difficilement transposable dans d’autres pays.

Actions violentes contre des symboles occidentaux

Pour nourrir ce discours anti-français à travers le continent, Prigojine et ses lieutenants s’appuient sur des activistes anti-impérialistes parfois connus. « Ils repèrent les influenceurs dans les pays qui les intéressent pour les stipendier », affirme un diplomate français. Kemi Seba, militant franco-béninois et fondateur de l’ONG Urgences panafricanistes, fait partie des personnalités qui ont ainsi collaboré avec les Russes.

L’intéressé, qui a refusé de répondre à nos questions, s’est en revanche exprimé sur ces relations lors d’une émission sur la chaîne Vox Africa, en octobre 2020. Il y racontait notamment avoir été invité plusieurs fois par Evgueni Prigojine. « Je l’ai rencontré en Russie, au Soudan et en Libye. Nous nous sommes vus un an après la campagne extraordinaire que nous avons menée contre le franc CFA, et il m’a dit : “Vous avez la capacité de toucher la jeunesse africaine comme très peu de gens sont capables de le faire. Je veux vous soutenir. Ceux qui sont contre nos ennemis sont nos amis”. » Kemi Seba accepte son soutien logistique « à différents degrés », mais à une condition : « »Si et seulement si Prigojine ne nous dit jamais ce que nous devons faire. » Selon lui, leur « compagnonnage » aura duré environ dix mois avant de s’arrêter à son initiative, après que Prigojine, lors d’un rendez-vous à Saint-Pétersbourg, lui a suggéré de passer à des actions violentes contre des symboles occidentaux, quitte à faire des dommages africains collatéraux.

Kemi Seba brûlant un billet de 5 000 FCFA lors d’un rassemblement, le 19 août 2017 à Dakar.

Kemi Seba brûlant un billet de 5 000 FCFA lors d’un rassemblement, le 19 août 2017 à Dakar. © Clement Tardif pour JA

La Suisso-Camerounaise Nathalie Yamb est aussi liée aux réseaux russes. Se définissant elle-même comme la « Dame de Sotchi » depuis sa participation remarquée au sommet du même nom, en octobre 2019, elle est une des détractrices les plus en vue de la France et de ses alliés sur le continent – des prises de position qui lui ont d’ailleurs valu son expulsion de Côte d’Ivoire en décembre 2019. D’après un rapport de l’ONG Free Russia Foundation, elle participe au réseau Afric (Association for Free Research and International Cooperation), sorte d’organe d’influence monté par Prigojine pour protéger et promouvoir ses intérêts sur le continent. Selon ce rapport, Yamb a notamment participé à une de ses conférences dans un palace de Berlin, en janvier 2020, coorganisée avec la Fondation pour la protection des valeurs nationales, une structure similaire également liée à Prigojine et dirigée par le journaliste Alexandre Malkevitch. Sollicitée par JA, elle n’a pas souhaité répondre à nos questions sur ses liens avec ces influenceurs russes.

Au Mali aussi, les Russes s’appuient sur des activistes antioccidentaux pour jouer leur partition. Dans ce pays miné par l’insécurité, qui a connu deux coups d’État en neuf mois, la France est largement tenue pour responsable d’une situation très précaire. Enlisées dans un bourbier sahélien dont beaucoup peinent à voir comment elles parviendront à en sortir sans perdre la face, les autorités françaises ont annoncé la fin de l’opération Barkhane et l’allègement de leur dispositif militaire dans la région. Une brèche dans laquelle Moscou essaie désormais de s’engouffrer.

Selon les services de renseignements français, des émissaires russes ont approché Adama Ben Diarra, leader du mouvement Yerewolo et membre du Conseil national de transition (CNT), l’organe législatif de la transition. À la fin de mai, Ben Diarra a organisé plusieurs manifestations à Bamako, y compris devant l’ambassade de Russie, pour réclamer le départ de la France et l’arrivée des Russes pour sortir le Mali de l’impasse. L’intéressé, lui, dément tout financement extérieur. « Je n’ai jamais eu de contact avec un Russe. Ni diplomate, ni homme d’affaires, ni militaire, ni même un journaliste. Toutes nos mobilisations sont financées par des cotisations. Il n’y a aucun financement extérieur, si ce n’est de l’argent envoyé par la diaspora. Tout ce qui est organisé par Yerewolo est financé par Yerewolo », assure Adama Ben Diarra.

Opacité toujours

Pour gagner les cœurs, les Russes s’appuient également, comme les autres puissances mondiales, sur des médias traditionnels. Les rédactions françaises de Russia Today et de Sputnik, basées à Paris, sont chargées de couvrir l’actualité de l’Afrique francophone. Ni l’une ni l’autre n’ont de bureaux sur le terrain, seulement une poignée de correspondants. Selon différentes sources internes, il n’y aurait pas, pour l’instant, de volonté de mettre davantage de moyens éditoriaux pour développer leur couverture africaine.

Moscou peut compter sur quelques chaînes africaines très pro-russes

Parallèlement, Moscou peut compter sur quelques chaînes africaines très pro-russes, au premier rang desquelles Afrique Media TV, basée au Cameroun. Avant de se lier d’affaire avec les Russes, son promoteur, Justin B. Tagouh, avait bénéficié de la générosité de Teodoro Obiang Nguema Mbasogo et de celle d’Idriss Déby Itno pour développer sa chaîne. L’Équato-Guinéen était en froid avec Paris, alors que son fils et successeur putatif, Teodorín Nguema Obiang Mangue, était poursuivi par la justice dans le cadre de l’affaire des biens mal acquis. Déby Itno, lui, voyait en la chaîne un instrument pour souffler sur les braises de la francophobie et un moyen de pression supplémentaire pour s’imposer à Paris comme un recours indispensable dans la lutte antiterroriste.

Pour fonctionner, l’entreprise ne compte pas sur d’hypothétiques revenus publicitaires mais sur les contrats négociés avec des chefs d’État. Sauf que, à partir de 2014, la crise pétrolière assèche les finances publiques de ces deux pourvoyeurs de fonds. En quête de financement, Tagouh prend contact avec les Russes grâce à l’intermédiation de son ami Luc Michel. Ce consultant belge, lié à des réseaux d’extrême droite en Europe et connu des téléspectateurs d’Afrique Media TV pour ses chroniques anticolonialistes, est très introduit à Moscou. Grâce à son appui, Justin B. Tagouh se rend deux fois à Sotchi et affirme avoir rencontré Poutine, même si personne dans son entourage ne le confirme. En revanche, photo faisant foi, il a bien rencontré Sergueï Lavrov, le ministre russe des Affaires étrangères. « Les Russes ont sollicité notre accompagnement mais ne nous ont jamais demandé de dénigrer la France  », confie un journaliste d’Afrique Media. Aucun détail ne filtre sur le montage financier ni sur les montants mis à disposition de la chaîne.

Même opacité autour du projet de radio panafricaine, sur financements russes, annoncé en 2020 par Tagouh. « Douze pays ont déjà donné leur autorisation. Nous espérons boucler rapidement ce dossier pour lancer la production », assure une source proche des discussions. Pour Moscou, la ligne d’Afrique Media TV rétablit une sorte d’équilibre dans un espace francophone où les narratifs ont toujours été favorables aux Occidentaux.

Tagouh était aussi à la manœuvre lors de la création du Conseil africain des médias, en 2013, à Malabo, sous l’égide d’Obiang Nguema – lequel l’avait doté d’un financement à hauteur de 1 million de dollars avec pour mission de « promouvoir l’image d’une Afrique positive ». Manifestement cornaquée par Tagouh, la structure va, elle aussi, se rapprocher des partenaires russes de ce dernier.

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