Politique

Pourquoi les Africains doivent devenir machiavéliques

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Mis à jour le 6 août 2021 à 11:59
François Soudan

Par François Soudan

Directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Dans le nouveau stade olympique de 60 000 places de la Côte d’Ivoire, à Ebimpe, à l’extérieur d’Abidjan, le 3 octobre 2020, en prévision de la Coupe d’Afrique des nations 2023.

Si la Chine et la Russie venaient à s’entendre pour faire face à l’Occident, les cartes s’en trouveraient totalement bouleversées sur le continent.

Dans un monde où les lyncheurs du numérique chassent en meute et où l’anonymat libère le pire de l’espèce humaine, au point de contraindre nombre de leaders apeurés à se muer en followers, je ne saurais trop recommander à ceux qui nous dirigent de lire (ou de relire) Machiavel. Au palmarès des termes employés à contresens, celui de machiavélisme occupe le haut du classement, avec celui de cynisme, dont la signification originelle, toute de sagesse et de liberté, est l’exact contraire de ce qu’elle recouvre aujourd’hui.

Un vœu : que les dirigeants africains deviennent machiavéliens !

Nicolas Machiavel était un réaliste et un penseur politique hors pair, et ce qu’il nous dit dans Le Prince mérite d’être gravé au frontispice de tous les palais présidentiels : « Les princes déchus sont ceux qui, durant le calme, ne se sont point inquiétés de la tempête. » En d’autres termes, explique le philosophe Roger-Pol Droit, « si le prince doit n’avoir qu’une vertu, c’est celle de savoir anticiper. Lorsqu’on prévoit le mal de loin, ce qui n’est donné qu’aux hommes doués d’une grande sagacité, on le guérit bientôt ; mais lorsque, par défaut de lumière, on n’a su le voir que lorsqu’il frappe tous les yeux, la cure se trouve impossible ». Et il n’y a plus rien à faire.

Combien, parmi nos chefs, sont capables de distinguer les signaux faibles et d’agir en conséquence avant que vienne la tempête ? Un vœu : que les dirigeants africains deviennent machiavéliens !

Sans limites

Ce n’est pas chez le théoricien italien du XVIe siècle que Xi Jinping, le plus puissant des successeurs de Mao, puise son inspiration, mais chez un général et stratège bien plus ancien, Sun Tzu, dont le célébrissime Art de la guerre enseigne comment vaincre sans combattre. La Chine de Xi n’est plus celle de Deng Xiaoping, l’habile « petit timonier » qui, à la fin du siècle dernier, libéra les énergies et l’économie chinoises avec discrétion, pragmatisme, et sans provoquer quiconque. Xi imperator exsude une sûreté de soi qui frise l’hubris sur fond de paranoïa, à la tête d’une nation à la fois rouge vif et sauvagement capitaliste, synthèse que l’Occident pensait impossible entre deux pôles apparemment incompatibles.

Car la Chine est toujours communiste : célébré le 1er juillet dans un climat d’orthodoxie idéologique et de nationalisme débridé, le centenaire du Parti communiste (PCC) a été ostensiblement relayé dans toutes les capitales du monde – et singulièrement en Afrique – par une débauche de cérémonies, de conférences et de commémorations sous la houlette de diplomates zélés, les fameux « loups combattants ».

Pékin sait que son soft power ne pourra jamais rivaliser avec l’attraction culturelle exercée par le libéralisme occidental

En direction du continent africain, le message distillé à cette occasion est le même depuis plus de vingt ans : contrairement à l’Occident, la Chine n’a jamais été colonisatrice, elle a été dominée, humiliée pendant un siècle et demi par ceux-là mêmes qui ont subjugué l’Afrique ; mais elle a su, grâce au PCC, relever la tête jusqu’à devenir la puissance mondiale qu’elle est aujourd’hui. Pour autant, elle ne nourrit ni ne nourrira jamais de desseins impérialistes à l’égard de ses « frères » du Sud pour une raison très simple : ce genre d’ambition n’est ni dans les gènes ni dans la culture du peuple chinois, d’autant que, comme le répète Xi Jinping, la Chine appartient « pour toujours » à la catégorie des pays en développement – « avec des caractéristiques chinoises ».

Cette dernière précision est importante. Elle signifie à la fois que le modèle chinois ne prétend pas être exportable – à la différence du modèle occidental – et que, dans le fond, Xi Jinping ne se fait guère d’illusions excessives sur l’image de son pays, singulièrement en Afrique. Quels que soient les efforts déployés en la matière par les instituts Confucius et les écoles de mandarin qui essaiment sur le continent, les dirigeants de Pékin savent que leur soft power ne sera jamais en mesure de rivaliser avec l’attraction culturelle multiforme exercée par le libéralisme occidental, en particulier sur la jeunesse.

D’autant qu’au joug de la dette et à l’image dégradée des entreprises chinoises, dont beaucoup n’ont cure des normes environnementales et sociales, s’ajoute aux yeux de l’opinion africaine un fait historique que la « diplomatie des masques » n’est que très partiellement parvenue à occulter : c’est bien d’un marché de Wuhan qu’est partie la grande faucheuse du Covid-19. La Chine ne séduit pas, donc, et tel n’est pas son but. Mais elle impressionne, elle captive et, surtout, elle influence de plus en plus.

Il n’y aura pas de limites externes à la puissance chinoise au XXIe siècle, écrit Hubert Védrine

Une récente étude américaine estime à 80 environ le nombre de pays sur lesquels Pékin exerce une influence économique, et donc diplomatique, déterminante. Parmi eux, une majorité d’États africains, systématiquement alignés sur les positions chinoises dans toutes les enceintes internationales dès que sont abordés des dossiers aussi sensibles que ceux de Taïwan, de Hong Kong, du Xinjiang ou du Tibet. « Il n’y aura pas de limites externes à la puissance chinoise au XXIe siècle », écrit Hubert Védrine dans son éclairant Dictionnaire amoureux de la géopolitique (paru en mai chez Plon/Fayard), pas plus qu’il n’y a désormais de limites aux mandats présidentiels de Xi Jinping.

Réthorique anti-occidentale

Vladimir Poutine, lui aussi, a le temps devant lui – au minimum jusqu’en 2036 –, et le maître du Kremlin partage avec celui de la cité interdite de Zhongnanhai une même rhétorique anti-occidentale alimentée par le même ressenti des humiliations subies – en l’occurrence la désintégration de l’URSS.

À l’égard de la Russie, l’Europe et les États-Unis ont commis la même erreur de jugement qu’à l’égard de la Chine. Ils ont cru que son insertion dans l’économie capitaliste mondiale signifierait ipso facto sa normalisation et sa démocratisation selon les critères définis par eux. Ils ont cru que le courant proeuropéen l’emporterait à Moscou sur le courant nationaliste slavophile et que la « nouvelle » Russie accepterait passivement la perte de l’Ukraine et le renforcement de l’Otan à ses frontières.

En Afrique, Xi Jinping et Vladimir Poutine font face au même adversaire, l’Occident, avec des armes différentes

À court ou à moyen terme, le rapprochement en cours, la quasi-alliance entre les deux empires voisins autrefois ennemis au sein du camp socialiste, ne restera pas sans conséquences sur l’Afrique. Xi Jinping et Vladimir Poutine y font face au même adversaire, l’Occident, avec des armes différentes. L’économie pour le Chinois, la sécurité et l’idéologie pour la Russie. Qu’une synergie organisée au plus haut niveau survienne entre ces deux-là sous forme d’une sorte de politique africaine coordonnée et les cartes sur le continent seront totalement bouleversées.

Faute de moyens financiers et d’expertise de ses entreprises (en dehors des secteurs minier et énergétique), l’offensive russe sur le continent est à la fois low-cost et minutieusement ciblée, sous la houlette de diplomates familiers des techniques du SVR – le service de renseignement extérieur. Son aspect purement sécuritaire est désormais connu, son déploiement sur le terrain de l’influence médiatique et de la cyberguerre de conquête de l’opinion l’est moins, parce que nettement plus insidieux. De la Centrafrique au Sénégal, en passant par le Mali, la Côte d’Ivoire, le Bénin et le Cameroun, Moscou irrigue, et souvent finance, toute une série de web TV, de sites internet et de comptes d’influenceurs se réclamant à la fois du nationalisme, du panafricanisme et d’une commune détestation de la France et de son rôle sur le continent.

« Idiots utiles »

Ces réseaux sociaux ont leurs stars, suivies par des dizaines de milliers de fidèles : la Suisso-Camerounaise Nathalie Yamb, le Franco-Béninois Kemi Seba, les Camerounais Banda Kani ou Paul Ella. Ils ont aussi leurs références, quasi adulées : Sankara, Lumumba, Kadhafi, Rawlings, Gbagbo et, depuis ses dernières sorties antifrançaises, le Sénégalais Ousmane Sonko. Les chefs d’État en délicatesse avec Paris comme Faustin-Archange Touadéra, Paul Biya, Alpha Condé, Teodoro Obiang Nguema ou le Malien Assimi Goïta bénéficient d’un traitement de faveur lors de ces interminables plateaux volontiers complotistes où l’outrance côtoie les fake news et où l’on n’aime rien tant que de vouer aux gémonies Emmanuel Macron, Alassane Ouattara et Macky Sall.

Titre d’un débat récent sur la chaîne camerounaise DBSTV : « L’Afrique au cœur d’un grand complot français en 2023, que se passera-t-il ? ». Si le méga exercice militaire « Orion » de défense du territoire hexagonal auquel le média du milliardaire Baba Danpullo fait ici référence est effectivement programmé pour le premier semestre de cette année-là, son lien avec un quelconque projet d’« invasion » de l’Afrique est purement uchronique. Peu importe : audience et partages assurés, jusque dans certains palais présidentiels.

À leurs yeux, la France de 1960 est toujours la même. Elle a seulement changé de masque

Certes, on chercherait en vain chez ces activistes du web la moindre critique des visées africaines de Vladimir Poutine, de Xi Jinping ou de Recep Tayyip Erdogan, mais les qualifier pour autant de simples « idiots utiles » de Moscou, de Pékin ou d’Ankara, comme on l’entend parfois dans certaines chancelleries françaises sur le continent, n’est que très partiellement exact. Leur discours, teinté de rancœur et parfois de haine à l’encontre de l’ancien colonisateur, repose sur des frustrations ressenties par nombre d’Africains de l’espace francophone. À leurs yeux, la France de 1960, celle qui, selon la phrase cruelle de Pierre Messmer, a « octroyé l’indépendance à ceux qui la demandaient le moins après avoir éliminé ceux qui l’exigeaient le plus », cette France-là est toujours la même. Elle a seulement changé de masque et – à peine – de méthode, afin de conserver son influence jugée par eux prédatrice.

La « communauté de valeurs » est un mythe

Chinois et Russes ne sont pas en reste, côté rapacité ? Sans doute. Mais eux au moins ne prétendent pas imposer leurs modèles nombrilistes de gouvernance, leur unilatéralisme judiciaire, leur cour pénale internationale et leur prosélytisme droit-de-l’hommiste à géométrie variable, répètent à l’unisson – et dans une paradoxale confusion de jugement et d’intérêt – les gouvernements les plus autoritaires et les activistes antioccidentaux les plus débridés. Il serait temps de se rendre compte que l’incontournable « communauté de valeurs » dont l’Occident serait le dépositaire naturel et légitime est un mythe et que les perceptions des peuples ne sont pas devenues homogènes par le miracle de la normalisation et de la généralisation du numérique.

Premier président français à être né après les indépendances africaines, Emmanuel Macron ne s’estime pas voué à expier le fardeau de l’homme blanc, mais plutôt à faire table rase du passé colonial de son pays au nom de la lucidité historique. Le problème est qu’en maints domaines la mémoire africaine ne coïncide pas avec la sienne et que l’Histoire sur le continent demeure un vortex où l’on puise des munitions pour les batailles et les controverses d’aujourd’hui ou de demain. Cela, les Russes et – plus subtilement – les Chinois l’ont parfaitement compris, au détriment d’une « politique africaine » de la France en panne de machiavélisme (dans le bon sens du terme).