Politique

RDC : Matata Ponyo, un ambitieux dans la tourmente

Réservé aux abonnés | | Par et
L’ex-Premier ministre congolais, Matata Ponyo, dans son bureau de la primature.

L'ex-Premier ministre congolais, Matata Ponyo, dans son bureau de la primature. © AFP

Soupçonné de détournement de fonds dans plusieurs dossiers, l’ancien Premier ministre est aux prises avec la justice congolaise. Alors que certains lui prêtent des ambitions pour 2023, son camp dénonce une procédure politique.

Mars 2021, Kinshasa. Alors que toute l’arène politique a le regard tourné vers le Palais de la nation, où la nomination d’un gouvernement se fait attendre, Matata Ponyo reçoit Jeune Afrique dans les bureaux de son cabinet de conseil, Congo Challenge, situé presqu’au sommet de la tour Kiyo Ya Sita, sur le boulevard du 30-Juin.

Le ton calme mais visiblement nerveux, Matata Ponyo se montre réticent à se livrer au jeu de l’interview. Ce n’est pourtant pas l’actualité qui manque le concernant. Quelques jours plus tôt, l’ex-Premier ministre de Kabila a annoncé son départ du parti et de la coalition de l’ancien président.

L’annonce avait alors intrigué. Était-ce là la première étape vers une candidature indépendante en 2023 ? S’agissait-il d’un préalable à un ralliement à l’Union sacrée de Félix Tshisekedi ou juste d’un règlement de compte avec un camp où il estime être « mal aimé » ?

Après discussion, « l’homme à la cravate rouge » et aux lunettes à fines montures avait finalement accepté de se confier avec prudence, prenant soit d’éviter certains sujets sensibles pour, disait-il, ne pas donner de grain à moudre à « ses ennemis ». Se sentait-il en sursis ? Quelques mois plus tard, force est de constater que ses ennuis se sont accumulés.

Vieux fantômes

Depuis le début du mois de mai, Matata Ponyo a en effet vu ressurgir de vieux fantômes. Il y a d’abord eu le dossier du parc agro-industriel de Bukanga Lonzo. Lancé en grande pompe en juillet 2014 par Joseph Kabila lui-même, ce projet agricole devait marquer une étape clé dans l’accès du pays à l’autosuffisance alimentaire. Sept ans plus tard, il est au point mort, bien que d’importantes sommes aient été mises sur la table. De quoi alimenter les lourds soupçons de corruption qui pèsent sur sa gestion depuis de nombreuses années.

C’est un rapport de l’Inspection générale des finances rendu en novembre 2020 qui est venu relancer la polémique. Il estime que plus de 205 millions de dollars sur les 285 millions engloutis dans ce dossier auraient été détournés. Premier ministre lors de sa mise en place, Augustin Matata Ponyo y est présenté comme « l’auteur intellectuel » de la débâcle et est soupçonné de s’être enrichi – avec son clan –, notamment par le biais de sociétés écrans impliquées dans le projet.

S’il a dénoncé ces conclusions à plusieurs reprises, se livrant à un bras de fer médiatique avec cette agence rattachée à la présidence, l’ex-chef de gouvernement estime surtout que la gestion du parc ne lui incombait pas et que ce dossier a été « saboté » après son départ de la primature.

Un rapport de 2020 présente l’ancien Premier ministre Matata Ponyo comme « l’auteur intellectuel » de la débâcle du parc Bukanga-Lonzo (ici en juillet 2014).

Un rapport de 2020 présente l’ancien Premier ministre Matata Ponyo comme « l’auteur intellectuel » de la débâcle du parc Bukanga-Lonzo (ici en juillet 2014). © JUNIOR D. KANNAH/AFP

Une source proche du dossier évoque également plusieurs voyages que l’ancien Premier ministre aurait effectués en Thaïlande

Les enquêteurs qui ont travaillé sur Bukanga Lonzo s’interrogent toujours sur le chemin qu’a pu emprunter l’argent selon eux détourné. Selon nos informations, ils s’intéressent tout particulièrement aux investissements réalisés par l’ancien Premier ministre depuis son départ du gouvernement – Matata Ponyo a notamment développé les activités de sa fondation Mapon et inauguré une université dans son fief du Maniema.

Une source proche du dossier évoque également plusieurs voyages que l’ancien Premier ministre aurait effectués en Thaïlande. L’intéressé, joint par Jeune Afrique, dénonce « une intox ». « C’est bien de dire une chose, mais c’est mieux de la démontrer. Je n’ai pas d’investissements en Thaïlande et je n’y suis même jamais allé », assure-t-il.

Bras de fer

Visé par une demande d’autorisation de poursuites du parquet général près la Cour constitutionnelle, Matata Ponyo pensait sans doute être tiré d’affaire le 15 juin, lorsqu’à l’issue d’une séance à huis clos au Sénat, les élus ont décidé, à une courte majorité, d’aller à l’encontre du mot d’ordre lancé par Félix Tshisekedi dix jours plus tôt, et d’empêcher la levée de son immunité de sénateur. « Cela donne à penser qu’il y a plusieurs catégories de citoyens. Ceux qui doivent répondre à la justice et ceux qui peuvent y échapper », avait dénoncé le président congolais quelques jours après.

Le 24 juin, c’est finalement un autre dossier qui a refait surface. Dans un nouveau réquisitoire, Matata Ponyo est soupçonné d’avoir conclu en 2011, alors qu’il était ministre des Finances,  un protocole d’accord pour indemniser 300 victimes de la « zaïrianisation » – une politique de nationalisation de biens et propriétés foncières appartenant à des résidents étrangers, voulue par Mobutu, qui s’est transformée en une vaste opération d’expropriation. Un an plus tard, alors qu’il était devenu chef du gouvernement, il aurait autorisé le décaissement de 110 millions de dollars sans que la Direction de gestion de la dette publique ne trouve trace de la liste des bénéficiaires supposés.

Cette fois, le bureau du Sénat, dirigé par Modeste Bahati Lukwebo, un allié de Tshisekedi, accepte la levée de l’immunité de Matata Ponyo. Mais à la surprise générale, l’assignation à résidence ordonnée à son encontre le 13 juillet après deux jours d’audition est levée vingt-quatre heures plus tard. Le parquet n’a pas commenté cette décision. Dans le camp Matata, on assure que le dossier va être classé sans suite.

L’instruction n’étant pas officiellement clôturée, le parquet souhaite encore auditionner Matata Ponyo sur Bukanga Lonzo, qui avait refusé de se présenter à sa dernière convocation, ce dossier ayant été bloqué au Sénat.

Candidat ?

Le bras de fer n’étant pas terminé, Matata Ponyo reste sur ses gardes et organise donc la riposte, dénonçant, par le biais de ses soutiens, un acharnement politique contre sa personne. Selon son camp, ces procédures ne seraient qu’un moyen d’écarter un potentiel candidat à la présidentielle prévue à la fin de 2023. Un scrutin pour lequel l’ex-Premier ministre n’a pas encore officiellement dévoilé ses intentions.

Matata Ponyo se voit-il dans la peau d’un présidentiable ? Interrogé par JA, l’intéressé botte en touche. « Il me paraît trop tôt pour m’exprimer sur cette question, même si nombreux sont ceux qui relient mes ennuis politico-judiciaires à cette échéance », précise-t-il, tout en appelant opportunément à « focaliser le débat sur [ses] performances socio-économiques » à la primature.

En 2018, il faisait déjà partie de la longue liste des dauphins potentiels de Joseph Kabila

L’hypothèse d’une candidature n’est pourtant pas nouvelle. En 2018, deux ans après avoir quitté ses fonctions de chef du gouvernement, il faisait déjà partie de la longue liste des dauphins potentiels de Joseph Kabila. À l’époque, son profil de technocrate connaisseur des institutions internationales relativement bien vu par les occidentaux au moment de sa nomination à la primature présentait certains avantages pour un régime sous la pression constante de l’Union européenne, des Nations unies et des États-Unis après le glissement du calendrier électoral. Mais la compétition faisait alors rage entre les héritiers potentiels du raïs et chacun cherchait à se démarquer.

Quelques mois avant la désignation du candidat du Front commun pour le Congo (FCC), Matata Ponyo reçoit son diplôme de docteur ès sciences économiques de l’Université protestante du Congo, et rejoint ainsi le groupe des « quinquas » ambitieux et fraîchement diplômés de l’ancien majorité – avant de se voir accusés comme eux de tricherie.

Joseph Kabila avait finalement privilégié le profil d’Emmanuel Ramazani Shadary, le secrétaire permanent de son parti, originaire, comme Matata Ponyo, du Maniema. Si, parmi les soutiens de l’ex-Premier ministre, on veut croire que le raïs regrette aujourd’hui ce choix compte tenu de l’échec de l’alliance nouée avec Félix Tshisekedi, le profil de Matata Ponyo présentait alors certains inconvénients.

Rivalités au sein du camp Kabila

« L’homme à la cravate rouge » a beau détenir le record de longévité au poste de Premier ministre depuis l’indépendance – il est resté en fonctions d’avril 2012 à décembre 2016 –, ses relations avec certains caciques de son propre camp ont souvent été houleuses. Les exemples sont nombreux, qu’il s’agisse de l’ancien président de l’Assemblée nationale, Aubin Minaku, lui aussi perçu un temps comme un dauphin potentiel, du président du conseil d’administration de la Gécamines, Albert Yuma, auquel il s’est opposé sur certains dossiers miniers, ou encore d’Emmanuel Ramazani, qu’il revendique aujourd’hui encore ne pas avoir soutenu lors du dernier scrutin présidentiel.

« Beaucoup de cadres craignaient son influence auprès du président et lui reprochaient une certaine forme d’arrogance pendant son passage à la primature et après son départ, relate un membre de la formation politique de Kabila. Il ne faut pas oublier que les premiers coups contre le parc Bukanga Lonzo sont venus du PPRD [Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie]. »

 

C’est d’ailleurs via un autre membre du parti de Joseph Kabila que cet encombrant dossier est revenu sur le devant de la scène. Le 19 août 2020, Sylvestre Ilunga Ilunkamba, alors Premier ministre, menait une délégation sur le site agro-industriel, resté largement inaccessible jusque-là. Résultat, une vidéo de plus de quatre minutes montrant tracteurs, champs abandonnés, et sacs d’engrais périmés.

« Transpartisan »

Malgré ces nombreux handicaps, et alors qu’il est désormais dans le collimateur de la justice, Matata Ponyo parviendra-t-il à sauver sa tête ? Personnage clivant au sein de l’arène politique, il conserve malgré tout certains réseaux, comme l’illustre l’échec de la première tentative de levée de son immunité de sénateur.

Ses relations avec le camp Tshisekedi n’ont pas non plus toujours été mauvaises et son passage par la primature a été régulièrement salué pendant la campagne de ce dernier. Matata Ponyo avait également participé aux obsèques d’Étienne Tshisekedi en mai 2019. L’attribution à l’administration Kabila de la paternité du projet de gratuité de l’enseignement, une mesure phare du chef de l’État, a néanmoins dégradé la situation.

Depuis son départ de la primature, celui qui s’est un temps défini comme un « retraité de la politique » s’est surtout attaché à multiplier les initiatives en dehors d’un marigot politique où son positionnement apparaît aujourd’hui flou. C’est désormais avec le cabinet de conseil Congo Challenge, qu’il a fondé en 2017, qu’il occupe le terrain, effectuant régulièrement des déplacements à Conakry où il conseille notamment Alpha Condé. Un de ses proches assure qu’il a également ses entrées au palais de Lomé, où il entretiendrait de bonnes relations avec Faure Essozimna Gnassingbé. Matata Ponyo écume aussi régulièrement les centres de conférences et les universités pour parler des questions de leadership et de gouvernance. En avril dernier il a également lancé une ONG nommée « Leadership et Gouvernance pour le progrès ».

Les affaires du moment l’inquiètent autant parce cela vient gâcher le discours qu’il tient depuis plusieurs années

Mais même s’il assure ne regretter « ni son départ du PPRD » ni sa décision de ne pas rejoindre l’Union sacrée, Matata Ponyo ne bénéficie que d’une assise politique fragile dans les institutions, où son regroupement politique, Atic, est modestement représenté. « Il se voit dans un profil transpartisan, assure l’un de ses proches. Il estime qu’il a un bon bilan et que ce bilan peut faire de lui un candidat crédible pour de futures échéances. »

« Il n’est plus au FCC, il ne fait pas partie de l’Union sacrée, il espère donc s’installer sur le créneau de la bonne gouvernance, estime un élu de la majorité. C’est pour cela que les affaires du moment l’inquiètent autant, parce cela vient gâcher le discours qu’il tient depuis plusieurs années. »

S’il a jusque-là refusé d’évoquer concrètement la possibilité d’une participation à la prochaine élection présidentielle, Matata Ponyo n’hésite pas à mentionner, au détour de certaines conversations avec ses visiteurs, des sondages en faveur d’une candidature de sa part en 2023. Une perspective qui dépend plus que jamais de l’issue des procédures qui le visent.

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3104_600 devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€
Fermer