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L’Africa CEO Forum revêtira, à la fin de septembre, ses plus beaux atours numériques pour penser l’Afrique du XXIe siècle. © Jacques Torregano/Divergence/AFRICA CEO FORUM/JA

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Économie

Acha Leke – Abdou Diop : « Le Covid et la Zlecaf invitent les Africains à jouer collectif »

Acha Leke, directeur Afrique de McKinsey, et Abdou Diop, associé chargé du continent chez Mazars, ont croisé leurs points de vue pour JA.

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Mis à jour le 25 août 2021 à 13:02

Acha Leke et Abdou Diop © Montage JA

Pour aborder le futur de l’industrie sur le continent, l’un des thèmes de l’Africa CEO Forum (ACF) – Digital Edition (28-30 septembre 2021), nous avons réuni Acha Leke et Abdou Diop, deux figures du conseil et de l’audit qui se connaissent et s’apprécient, même s’ils n’ont pas les mêmes convictions, notamment en ce qui concerne le rôle de l’État dans le développement économique. 

Le premier est camerounais et vit à Johannesburg, d’où il pilote les 400 consultants de McKinsey. Familier du Nigeria, où il a passé plusieurs années, il a l’oreille d’Aliko Dangote et de l’ex-gouverneur de la Banque centrale Lamido Sanusi. Le second est sénégalais, mais habite au Maroc depuis plus de trente ans. Installé à Casablanca, il a accompagné pour le cabinet Mazars la plupart des grands groupes du royaume au sud du Sahara.

Jeune Afrique : Que pèsent aujourd’hui les secteurs industriels sur le continent ?

Acha Leke : Dans une étude que nous avons publiée en 2019, nos équipes de McKinsey avaient valorisé les produits fabriqués en Afrique à quelque 500 milliards de dollars par an, dont environ 65 % de produits manufacturés et vendus dans le même pays, 15 % exportés ailleurs sur le continent, et 20 % écoulés dans le monde. Les plus grandes bases industrielles du continent sont connues : le Maroc, l’Afrique du Sud, l’Égypte et, dans une moindre mesure, le Nigeria, devenu un exportateur important de certains produits industriels en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale. Il est clair que ces bases sont trop peu nombreuses, et que les volumes de produits manufacturés africains sont encore faibles…

Abdou Diop : Oui, les bassins industriels sont ceux-là, ils n’ont pas changé, à l’exception toutefois notable de l’Éthiopie, qui a émergé ces dernières années. Notons que le Maroc et l’Afrique du Sud ont progressé positivement dans le même temps, en intégrant mieux certaines de leurs industries à des filières globalisées. Les véhicules qui sortent des usines marocaines, par exemple, sont plus complexes et ont une plus forte valeur ajoutée, alors qu’il y a une dizaine d’années ce secteur était embryonnaire…

Cependant, si les bassins industriels restent les mêmes un peu partout sur le continent, il y a une poussée en faveur d’une augmentation de la valeur ajoutée localement, donc de la transformation et donc de l’industrialisation.

A.L. : Ce discours est effectivement plus prégnant qu’avant, avec le leitmotiv de la création d’emploi. Comme le dit Aliko Dangote, chaque fois qu’on importe un produit manufacturé, on exporte des emplois… Le problème est que l’industrialisation n’est pas liée seulement à l’existence d’une main-d’œuvre peu onéreuse, dont dispose le continent, mais aussi à la productivité des industries de celui-ci, encore bien trop faible, ce qui fait qu’un produit fabriqué localement est souvent plus cher que celui qui est importé.

L’Éthiopie est-elle vraiment un exemple à suivre ? Les autorités voulaient la voir devenir une « usine du monde », à l’image des pays du Sud-Est asiatique, grâce au faible coût de sa main-d’œuvre. Mais peut-on vraiment développer une industrie tournée essentiellement vers l’exportation ?

A.D. : Addis-Abeba a réussi, grâce aux délocalisations d’usines par des groupes chinois en Éthiopie, à développer des filières industrielles à bas coûts tournées vers l’exportation telles que le textile, c’est vrai. Mais il y a une inflexion depuis 2016, en particulier dans le domaine agroalimentaire, où ce pays a compris qu’il devait aussi et surtout cibler le développement d’industries visant le marché local. En utilisant le gaz présent sur place, et en s’alliant avec OCP, le géant marocain des phosphates, Addis-Abeba a notamment bâti une usine d’engrais qui bénéficie à un secteur agricole crucial pour l’Éthiopie. Et puis le pays a aussi bâti des unités de transformation du sésame et d’autres produits agricoles consommés par les Éthiopiens.

La crise sanitaire a été l’occasion d’une prise de conscience pour les dirigeants chargés des politiques économiques

Quelles sont les conséquences de la pandémie sur l’orientation des politiques industrielles sur le continent ?

A.L. : La crise sanitaire a été l’occasion d’une prise de conscience pour les dirigeants chargé des politiques économiques de leurs pays. Que ce soit au Sénégal, au Gabon, au Rwanda, au Togo ou en Côte d’Ivoire, les pénuries de vaccins, de médicaments ou de matériel médical tel que les ventilateurs les ont obligés à réfléchir à la sécurité de leurs approvisionnements. Et par conséquent à mettre en œuvre des plans pour développer et préserver des filières industrielles jugées prioritaires, dans la santé mais aussi dans l’agroalimentaire, au nom de la souveraineté alimentaire. Il y a eu une inflexion très claire des intentions des dirigeants de nos pays en faveur de politiques d’industrialisation mieux pensées, mais qu’il reste à traduire concrètement sur le terrain.

Une politique industrielle doit inclure un objectif de compétitivité

A.D. : La question de la souveraineté alimentaire et sanitaire est devenue prioritaire pendant cette pandémie. Quand la Chine s’est fermée et que plusieurs pays africains n’ont pu importer de riz, les infrastructures logistiques et plans de relance rizicoles sont revenus au premier rang des préoccupations des politiques. Des pays comme le Maroc ou l’Éthiopie ont pu, grâce à leurs compagnies aériennes et à leurs ports, trouver d’autres façons de s’approvisionner en produits usuellement importés. Pour beaucoup de pays, au-delà des vaccins ou du riz, de nombreux produits n’étaient pas accessibles. Plusieurs médicaments ont connu des ruptures de stocks, par exemple ceux destinés au traitement de la drépanocytose, inaccessibles du fait de la fermeture des frontières d’approvisionnement européens ou asiatiques.

Le protectionnisme prolongé protège la rente du ou des industriels en situation de monopole ou d’oligopole

Le protectionnisme et le rôle de l’État, comme architecte du développement industriel, reviennent au goût du jour. Qu’en pensez-vous ?

A.L. : La pandémie a constitué un coup de semonce pour les dirigeants politiques. Elle les a obligés à accélérer certains plans d’industrialisation qui, pour certains, étaient jusque-là restés au stade des vœux pieux. Il est compréhensible que pour les produits jugés stratégiques – dans la santé ou l’alimentation, par exemple –, ils se mobilisent et mettent en place un programme qui favorise la production locale. Mais il est crucial que celui-ci soit limité dans le temps et concentré sur des secteurs où l’Afrique peut être compétitive. Une politique industrielle doit inclure un objectif de compétitivité.

A.D. : Je partage cet avis. Le protectionnisme prolongé protège la rente du ou des industriels en situation de monopole ou d’oligopole sur un marché. Le sucre est un exemple à ne pas suivre : c’est une filière que l’on subventionne depuis plus de quarante ans sur le continent et qui bénéficie finalement à un ou deux groupes dans chaque pays. Ces politiques industrielles ne protègent pas seulement des importations, mais aussi des nouveaux entrants, avec un prix plus élevé supporté par le consommateur final…

L’exemple du Maroc, où l’État joue un rôle clé dans le développement des filières automobile et aéronautique, est-il réplicable ?

A.L. : Le Maroc est une exception. Mon expérience dans les autres pays du continent, c’est que les États  ne disposent pas souvent pas des compétences nécessaires pour développer et diriger ces sociétés. SI certaines connaissent d’indéniables succès, comme Ethiopian Airlines, le bilan global des entreprises publiques est généralement plus mitigé. Le rôle de l’État pourrait plutôt consister  à créer un environnement des affaires propice au développement et à l’essor du secteur privé.

A.D. : Il faut reconnaître une particularité marocaine difficilement réplicable qui tient à trois facteurs. D’abord, la monarchie y donne un cadre de long terme aux politiques publiques, avec des orientations générales qui ne sont pas remises en question à l’occasion des échéances électorales. Ensuite, cette monarchie a donné une impulsion forte pour mettre en place des infrastructures et institutions favorables à l’activité économique telles que le port de Tanger Med, Casa Finance City, le TGV, ou bien encore l’axe routier Dakar-Tanger. Enfin, des fonds et institutions publics, telle la Caisse de dépôt et de gestion [CDG], ont participé à l’amorçage de ces programmes de long terme jusqu’à ce que le secteur privé prenne le relais.

La Zone de libre-échange continentale africaine [Zlecaf] doit permettre d’ouvrir les frontières aux produits fabriqués sur le continent. Peut-elle contribuer à permettre un essor industriel ?

A.L. : Oui, sans aucun doute. Les responsables africains comprennent qu’il faut a minima une réflexion régionale – et au mieux continentale – pour lancer des filières industrielles. La question de la taille critique des usines est cruciale, et celle-ci est rarement atteinte à une échelle nationale. Par exemple, le Rwanda a lancé des discussions avec l’Ouganda et le Kenya afin de réfléchir à un écosystème régional destiné à la fabrication de vaccins sur son territoire avec des intrants venus de ses deux voisins. Mais une telle coopération ne va pas toujours de soi.

Les États ne jouent pas toujours le jeu de la solidarité au sein des communautés économiques régionales

Autour des ressources naturelles – minerais, pétrole, cacao –, où la logique de filière est déjà établie, c’est délicat, alors pour des secteurs plus complexes tels que l’automobile, l’agroalimentaire ou la pharmacie, il est assezt difficile, et pourtant crucial, que les Africains s’accordent entre eux.

A.D. :  Les États ne jouent pas toujours le jeu de la solidarité au sein des communautés économiques régionales. Le plus souvent, chacun veut être un champion régional de toutes les industries ! L’automobile au Maghreb en est un exemple : Maroc, Algérie, Tunisie… chacun a fait cavalier seul. Et finalement, un unique pays a pu faire émerger sa filière, mais sans la participation des deux autres. Lorsqu’il y a déjà une filière industrielle qui fonctionne, il faudrait que les autres pays de la zone s’arriment à sa chaîne de valeur. La crise du Covid-19 et la Zlecaf nous invitent à mettre de côté les ego nationaux pour jouer collectivement.

Le continent a la capacité de devenir un fournisseur numérique du monde

La numérisation des économies africaines est en marche, y compris dans l’industrie. Demain, on pourrait avoir des usines avec très peu d’ouvriers. Quelles conséquences faudrait-il en tirer pour les politiques industrielles des États ?

A.L. : La pandémie a donné un coup de fouet indiscutable et salutaire à la numérisation. Les entreprises et les pays qui étaient déjà bien avancés en la matière ont pu mieux résister que d’autres. Bien sûr, la digitalisation pourrait réduire le nombre d’emplois dans certains secteurs, mais elle permet dans le même temps une forte création de nouveaux postes. Nos analyses suggèrent ainsi qu’il y aura plus d’emplois créés que détruits à travers le monde. Si les États africains s’y prennent bien, la numérisation aboutira à un solde positif de postes sur le continent. Ce n’est pas donné d’avance, il faut préparer dès maintenant, notamment en matière de formation. L’Afrique a la capacité de devenir un fournisseur numérique du monde.

A.D. : Tout d’abord, je ne suis pas inquiet : de l’agroalimentaire à l’automobile en passant par les mines ou la métallurgie, le secteur industriel sur le continent requiert toujours une main-d’œuvre importante. Concernant la digitalisation, il faut effectivement que les gouvernements – et les entreprises – soient proactifs. Moulay Hafid Elalamy, le ministre marocain de l’Industrie, a coutume de dire qu’au lieu de se lamenter sur les 5 000 informaticiens du royaume débauchés chaque année en Europe, il faut se mobiliser pour qu’on n’en forme pas 10 000 chaque année, mais 20 000, sachant que les 5 000 exilés peuvent revenir.

Nos fournisseurs numériques doivent nécessairement réfléchir à leur compétitivité dans l’arène mondiale

Pensez-vous que cette nouvelle industrie est plus vulnérable à la concurrence internationale ?

A.L. :  Sans doute. Si les fournisseurs numériques africains jouent dans l’arène mondiale, ils doivent nécessairement réfléchir à leur compétitivité, sachant que la délocalisation est bien plus facile en ce domaine. Mais la richesse et le dynamisme de sa main-d’œuvre donnent au continent des armes pour conquérir cette compétitivité : dans trente ans, un quart des habitants de la planète vivra en Afrique.

A.D. : Les entreprises de ces secteurs peuvent apprendre à jouer sur différents tableaux, à l’image des centres d’appels marocains comme Outsourcia ou Intelcia, qui ont des bases au Maroc, mais aussi en France, à Madagascar, en Côte d’Ivoire, au Ghana, ou au Sénégal. Ils ont compris qu’il fallait disposer d’un mix géographique et de compétences pour pouvoir répondre aux clients mondiaux.