Culture

Colors, la plateforme musicale berlinoise qui donne des couleurs à l’Afrique

Mis à jour le 17 septembre 2021 à 10:14

Le joueur de kora malien Ballaké Sissoko à Paris, le 8 mars 2021. © Claire Delfino pour JA

En mettant en avant les talents africains dans ses clips, la chaîne connecte le continent aux mélomanes du monde entier et commence à s’engager.

En visionnant le dernier clip de l’Ivoirien Didi B (Kiff No Beat), pour son titre « Big Boss », on se dit qu’il semble impossible aujourd’hui de mettre en scène une chanson sans déployer les grands moyens : mannequins, Ferrari, sapes siglées… Et pourtant le clip du « boss », qui a été vu plus de 80 0000 fois, est loin derrière en matière de popularité par rapport à la plupart des vidéos de la plateforme Youtube Colors. Celle-ci prend totalement à revers la tendance actuelle en laissant simplement l’artiste devant un micro, dans un décor nu et monochrome. Le rappeur français d’origine algérienne Sofiane, qui a interprété son single « Windsor » sur un fond jaune poussin, totalise plus de 2,4 millions de vues. Rema, le petit prince de l’afrobeat nigérian, enregistre plus de 18 millions de vues pour l’interprétation de son titre « Fame », dans lequel il apparaît avec un ourson dans les bras sur fond kaki…

Concept épuré

Ce n’est pas la seule singularité de Colors. Le studio d’enregistrement qui met en avant des artistes indépendants venant de tous les horizons, avec un gros faible pour les chanteurs africains ou afrodescendants, la soul, le rap, les musiques dites urbaines, est implanté à Berlin. Il a été créé en février 2016 avant de prendre de l’ampleur grâce à la qualité des performances et au flair des fondateurs Philipp Starcke et Felix Glasmeyer, issus des univers de la pub et de la mode. Ce sont eux qui ont accompagné le décollage planétaire d’artistes tels que la Californienne Billie Eilish (carton de la chaîne : 170 millions de vues pour le titre « idontwannabeyouanymore ») ou le rappeur grime londonien Skepta.

Les débuts de Colors ont été chaotiques. Manque de moyen, de matériel : les sessions d’enregistrement avec des amis d’amis s’avéraient compliquées, et les cofondateurs repeignaient même les murs de leur studio à la main entre les performances ! Mais la popularité de la chaîne n’a jamais cessé de s’accroître, rejoignant d’autres concepts « bricolés » similaires sur Youtube : les Tiny Desk Concerts (des lives filmés dans un tout petit espace, contraignant les artistes à jouer avec un « petit » son) ou les sessions de la Blogothèque (des enregistrements live dans la rue ou dans des appartements).

Le concept épuré et très visuel de Colors touche dans le mille à l’heure de l’imagerie léchée d’Instagram. Il recentre le regard et l’écoute sur l’artiste, ses talents vocaux, ses pas de danse. Le cadre plus intime permet une expérience plus authentique que celle offerte par des clips débordant de moyens.

« Une audience plus jeune et plus internationale »

Le focus de la plateforme sur les artistes africains est de plus en plus net : Pongo, Fatoumata Diawara, Blick Bassy… Il y a quelques mois, Laurent Bizot, le fondateur du label français No Format ! qui édite les musiques du monde entier (Oumou Sangaré, Mélissa Laveaux…) a proposé de faire intervenir le joueur de kora malien Ballaké Sissoko, qui vient de sortir l’excellent album Djourou. « Et ils ont dit qu’ils étaient intéressés si Ballaké pouvait interpréter un titre inédit, précise Laurent Bizot. Normalement il aurait dû se rendre à Berlin, mais ils utilisent, à cause du Covid, des studios éphémères dans d’autres villes européennes, il a donc été enregistré à Paris. » Sortie le 12 juillet dernier, la vidéo du koriste chez Colors, pourtant peu habitué à inviter des instrumentistes, avoisine déjà les 100 000 vues pour un titre doux et puissant « Nan Sira Madi ».

On a plus parlé de la tenue de Ballaké, habillé par la styliste malienne Lakamiss, que de la partie sonore

« Je ne sais pas encore quel impact peut avoir un passage chez Colors, mais il s’agit de l’une des plateformes les plus importantes, qui réunit une audience plus jeune, plus internationale, que celle qui connaît Ballaké, souligne Laurent Bizot. Et ils font des choix osés. Alors que les émissions télé, surtout en France, vont chercher des artistes qui ont déjà de l’audience, eux vont vers ceux qui ont moins de visibilité. Cela fonctionne moins sur le son [beaucoup de chanteurs chantent sur des musiques enregistrées] que sur le travail visuel. Les photos des performances sur Colors ressemblent à des pochettes de disque ! Quand je leur ai passé un coup de fil, on a plus parlé de la tenue de Ballaké, habillé par la styliste malienne Lakamiss, que de la partie sonore. »

La plateforme a aussi de plus en plus tendance à s’engager. Ce fut le cas en 2019, lorsqu’elle a mis en avant une série de concerts d’artistes de la diaspora soudanaise et de militants du pays (comme le producteur Sammany Hajo). Ce fut encore le cas en 2020, lorsque le comédien Fary fut invité à parler dans une sorte de sketch slamé, intitulé « Faciès », de son ressenti face au racisme. Selon le magazine Time, le futur de la plateforme pourrait bien se conjuguer de plus en plus avec des causes engagées. Ce qui ne ferait qu’accompagner un mouvement plus global : les stars de la musique, on l’a vu avec le mouvement #endsars au Nigeria dénonçant les violence de la Brigade spéciale SARS, sont de plus en plus massivement impliquées sur les réseaux sociaux.