Politique

Algérie : duel de tontons flingueurs sur la question kabyle

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Mis à jour le 21 juillet 2021 à 17:00

Les Algériens Mohand-Ouamar Benelhadj et Abdelkader Bengrina. © Montage : JA

Guerre d’indépendance, statut de la langue kabyle, enrichissement personnel… C’est sur ces terrains hautement sensibles que Mohand-Ouamar Benelhadj et Abdelkader Bengrina ont décidé de croiser le fer.

Voici deux tontons flingueurs qui ne risquent pas de partir en vacances ensemble. D’un côté, Mohand-Ouamar Benelhadj, secrétaire général de l’Organisation nationale des moudjahidine (ONM), consacrée à la défense des intérêts moraux et matériels des anciens combattants maquisards. De l’autre, Abdelkader Bengrina, chef du parti islamo-conservateur El-Bina. Polémiques, propos acerbes et accusations mutuelles entre les deux hommes alimentent la chronique politique algérienne depuis plusieurs mois.

La Kabylie favorisée sous Bouteflika ?

À 61 ans, Bengrina vit une seconde vie politique. Député désigné membre du Conseil national de la transition (CNT, qui a légiféré de 1994 à 1997, pendant la vacance du Parlement) par le pouvoir, ministre du Tourisme de 1997-1999, député du parti islamiste MSP de 2007 à 2009, ce natif du Sud s’est éclipsé de la politique pendant plusieurs années avant de revenir sur le devant de la scène comme candidat à l’élection présidentielle de décembre 2019.

Depuis, cet islamiste en costume alpaga multiplie les sorties provocantes, loufoques, fantaisistes et parfois à connotations racistes. Ses cibles préférées ? La Kabylie et ses habitants. Un jour, il qualifie cette région berbérophone de « déchra » (patelin) et les Kabyles de « zouaves », du nom de ces soldats algériens qui ont combattu aux côtés de l’armée coloniale au début de la conquête française.

Un autre, il qualifie la langue berbère de « chose », comme pour lui dénier le statut de langue nationale et officielle consacré par la Constitution. Bengrina considère que la Kabylie a été favorisée par le régime de Bouteflika au détriment des autres régions.

Abdelkader Bengrina a trouvé à qui parler en la personne de Mohand-Ouamar Benelhadj

Populiste et volontiers démagogique, Bengrina aime la provocation. En février 2021, il avait suscité l’indignation en affirmant que le déclenchement de la guerre d’indépendance, en 1954, avait été retardé parce que la Kabylie ne voulait pas s’engager dans la lutte armée.

Mais Abdelkader Bengrina a trouvé à qui parler en la personne de Mohand-Ouamar Benelhadj. La tradition veut que les secrétaires généraux de l’ONM ne s’expriment que sur les questions mémorielles liées à la colonisation. Mais Benelhadj y fait exception.

À 91 ans, ce natif de Kabylie, dont le corps porte encore les marques des 34 impacts de balles reçus pendant la guerre d’indépendance et qui a passé de nombreuses années en prison avant d’être libéré en 1962, répond du tac au tac au patron d’El-Bina, et l’accuse de semer la haine pour masquer la vacuité de son programme. « Les villages de la Kabylie ont été brûlés deux fois en 1867 et en 1871 par les zouaves, dit-il. Et aujourd’hui, ces gens-là viennent accuser les Kabyles d’être des zouaves, c’est grave », dénonce-t-il.

Outrance

L’insurrection de 1871 en Kabylie a en effet été durement réprimée par les militaires français avec le concours des zouaves. Après la soumission des populations, des villages ont été pillés et brûlés et les terres confisquées pour être confiées à des colons. Pour briser définitivement toute velléité de s’opposer à la colonisation, des chefs de cette rébellion ont été déportés dans les bagnes de Nouvelle-Calédonie.

Réplique de Bengrina : Benelhadj serait illégitime, aurait usurpé ses fonctions à la tête de l’ONM et il faudrait donc le destituer de cette organisation fondée en 1963. Au cours d’un meeting électoral lors de la campagne électorale pour les législatives de juin, Bengrina s’en est ainsi pris à Benelhadj, à qui il a aussi reproché de ne pas s’exprimer en langue arabe : « De votre vie, vous ne vous êtes jamais adressé aux Algériens en langue nationale, mais plutôt en langue française. »

S’il y avait une justice, c’est moi qui serais au Club de Pins et lui dans une cabane »

Dans la foulée, Bengrina a également accusé Benelhadj de ne pas dénoncer le mouvement séparatiste kabyle MAK (Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie) ainsi que l’organisation islamiste Rachad, que les autorités algériennes ont récemment classé comme mouvements terroristes.

Plainte

« Lui et moi, c’est le noir et le blanc, il n’y a pas de comparaison possible, explique Benelhadj. J’ai 91 ans, je le dépasse de 40 ou 50 ans, mon corps est foutu pour l’Algérie, lui se porte bien ; j’habite un appartement dans un immeuble, je monte et descends tous les jours les escaliers et je suis tombé plusieurs fois, lui il habite je pense à Club des Pins (une résidence ultra-sécurisée de la nomenklatura située sur le littoral ouest d’Alger, NDLR). S’il y avait une justice, c’est moi qui serais au Club de Pins et lui dans une cabane. »

Les propos et outrances de Bengrina ont choqué et scandalisé, en particulier sur les réseaux sociaux, devenus des espaces de contre-pouvoir en Algérie. L’indignation s’est frayée un chemin jusqu’aux tribunaux. Deux avocats, Tarek Mektoub et Abdelkader Chohra, ont ainsi porté plainte près du tribunal de Sidi M’Hamed contre le président du mouvement El-Bina notamment pour incitation à la haine raciale.

Reste que la plainte déposée contre le chef du parti El-Bina a peu de chance d’aboutir, tant la justice montre peu d’empressement à engager des poursuites contre les personnes qui propagent des idées et des discours haineux et racistes.

Ancienne députée réputée pour sa véhémence et ses déclarations haineuses, Naïma Salhi n’a par exemple jamais été inquiétée outre mesure par la justice. Aucune des plaintes déposées contre elle n’a abouti. Celles visant Abdelkader Bengrina risquent de connaître le même sort.