Politique

Retour de Gbagbo en Côte d’Ivoire : on attendait Laurent, on a eu Simone

Réservé aux abonnés
Mis à jour le 2 août 2021 à 11:27
Marwane Ben Yahmed

Par Marwane Ben Yahmed

Directeur de publication de Jeune Afrique.

Laurent et Simone Gbagbo, à Abidjan, en septembre 2004.

Tant attendu par ses partisans, et craint par une partie de ses adversaires, le retour de Laurent Gbagbo à Abidjan n’aura finalement pas eu la portée politique annoncée. Dans le théâtre d’ombres qu’est la Côte d’Ivoire aujourd’hui, Simone Gbagbo pourrait en revanche être appelée à jouer un rôle majeur.

Laurent Gbagbo est donc rentré au bercail après dix ans d’exil. Accueil triomphal dès le salon d’honneur de l’aéroport, foule de partisans en liesse sur la route d’Abidjan, quelques mots pour exprimer sa joie de retrouver enfin la terre d’Éburnie, mais pas un seul pour remercier Alassane Ouattara, ni pour appeler à la réconciliation ou expliquer son projet politique. La séquence, hautement symbolique, se prêtait pourtant à un signal fort, un message clair, une ligne directrice, un cap, bref de quoi se projeter sur l’avenir. Mais il n’en a rien été.

Demande de divorce

Premier « acte » posé : une demande de divorce d’avec Simone Ehivet Gbagbo, qui a écrit l’histoire du Front populaire ivoirien (FPI) avec lui. Après avoir loué publiquement les mérites de sa « petite femme », Nady Bamba, à ses côtés en permanence pendant son incarcération. Simone aurait été bien en peine d’en faire autant : elle-même était incarcérée en Côte d’Ivoire.

Ensuite un petit tour dans son village de Mama, puis un crochet par Kinshasa, à l’invitation de son ex-codétenu de Scheveningen Jean-Pierre Bemba, avant de prendre la direction de Daoukro, le 10 juillet, pour sceller son alliance, incongrue sur le fond, avec Henri Konan Bédié. Heureusement, la rencontre avec l’actuel chef de l’État, qui s’est tenue le 27 juillet, est arrivée à point nommé pour donner un peu plus de consistance à ce retour tant attendu et délivrer un message d’apaisement. Pas de quoi se lever la nuit toutefois, ni même regretter l’absence de Gbagbo du débat politique ivoirien depuis une décennie.

Alassane Ouattara et son prédécesseur, Laurent Gbagbo, au palais présidentiel d’Abidjan, le 27 juillet 2021.

ISSOUF SANOGO/AFP

Pendant ce temps, Simone, elle, a mis en ligne une vidéo sur les réseaux sociaux. Le message envoyé aux militants du FPI, comme aux autres Ivoiriens, est aux antipodes. Plus intéressant, disons. Chaque mot est pesé. Elle dit tout ce que son futur ex-mari a omis de dire. Évidemment, pour qui connaît sa ferveur religieuse, elle loue le Seigneur d’avoir ramené l’ancien président parmi les siens. Elle remercie les Ivoiriens pour l’accueil qu’ils lui ont réservé, ainsi que le président Alassane Ouattara pour avoir permis ce retour tant attendu, l’exhortant à poursuivre sur la voie de la réconciliation et de l’apaisement.

En quelque six minutes, elle a fait plus et mieux que celui dont certains attendaient tant

Surtout, elle appelle ses concitoyens à dépasser leurs clivages pour soutenir le rêve « d’une nation véritablement réconciliée, développée, modernisée », loin des « ethnies, des religions ou des obédiences politiques ». Elle veut que les Ivoiriens ne laissent « aucune place à l’amertume, à la rancune, à la douleur, à la déception et à la colère ».

« Il faut garder le cap, les yeux fixés sur la vision. Tout va bien », conclut-elle, sans évoquer une seule fois les avanies qu’elle doit subir, la demande publique de divorce comme la remise en question de son statut de première vice-présidente du FPI, le parti qu’elle a cofondé avec Laurent il y a près de quarante ans et auquel elle a consacré toute sa vie. En quelque six minutes, elle a fait plus et mieux que celui dont certains attendaient tant. Qu’on l’aime ou qu’on la déteste, et Dieu sait qu’il y a beaucoup à lui reprocher, difficile de ne pas éprouver un respect certain pour son parcours et sa persévérance.

Lourd tribut

De toutes les « femmes de », Simone est la plus politique, la seule qui aurait fait carrière dans cette arène impitoyable, avec ou sans son époux. Elle est aussi, parmi tous les acteurs politiques, celle qui a payé le tribut le plus lourd pour son engagement. Arrêtée et tabassée en 1992, elle sera maltraitée en prison mais restera toujours discrète sur les sévices qu’elle a subis. Autre drame, cette fois en 1996, quand, avec son époux, elle est victime d’un accident de voiture qui a failli lui coûter la vie. Elle en sortira plus forte, convaincue qu’on a voulu les assassiner.

Rarement parcours aura été aussi contrasté que le sien. Autant l’exercice du pouvoir par l’épouse de Laurent Gbagbo fut calamiteux et, en définitive, fatal, y compris pour l’homme de sa vie, autant les cinquante et une premières années de son existence ne peuvent que susciter l’estime. Car il y a du Winnie Mandela dans l’itinéraire passionnément militant de cette fille de gendarme, née un jour de juin 1949 non loin de Grand-Bassam.

Simone n’a que 17 ans lorsqu’elle mène sa première grève

Très tôt politisée, au sein de la Jeunesse estudiantine catholique, puis dans le cadre des mouvements en faveur de l’« ivoirisation » des programmes d’enseignement, Simone, alors élève au lycée classique d’Abidjan, n’a que 17 ans lorsqu’elle mène sa première grève et est interpellée pour la première fois. Elle ne s’arrêtera plus.

Étudiante en lettres modernes, elle est recrutée en 1972 par l’enseignant marxiste Zadi Zaourou au sein de la cellule Lumumba, un groupe d’études révolutionnaires clandestin. Simone Ehivet fait la connaissance, chez Zaourou, d’un certain Laurent Gbagbo. De quatre ans son aîné, ce fils d’un ancien sergent de l’armée française, professeur d’histoire révoqué du lycée classique d’Abidjan pour « convictions communistes », sort tout juste d’une longue période d’internement dans les camps militaires de Séguéla et de Bouaké, là où Félix Houphouët-Boigny expédiait les récalcitrants.

Ardoise sur la poitrine

Au début de 1982, le noyau de ce qui allait constituer le FPI est formé : outre Gbagbo, y figurent notamment Aboudramane Sangaré, Émile Boga Doudou, Assoa Adou, Pascal Kokora, Pierre Kipré, et bien sûr Simone Ehivet, omniprésente. La même année, Laurent Gbagbo, poursuivi par la police d’Houphouët, quitte clandestinement la Côte d’Ivoire pour la France. Son exil durera près de six ans, jusqu’en septembre 1988.

Simone, qui a tenu la baraque pendant son absence, est partie prenante du congrès constitutif du FPI, qui se tient en novembre dans la discrète villa d’un sympathisant, au cœur de la palmeraie de Dabou. Jusqu’à l’instauration du multipartisme, en avril 1990, tous deux sont régulièrement arrêtés par la Direction de la surveillance du territoire (DST). Une décennie plus tard, parvenue au sommet du pouvoir, Simone fera encadrer leurs photos d’identité judiciaire respectives, avec ardoise sur la poitrine, puis les apposera au-dessus du lit de leur chambre de la résidence présidentielle de Cocody. Histoire, dit-elle, de ne « jamais oublier d’où nous venons ».

Dans le théâtre d’ombres qu’est la Côte d’Ivoire aujourd’hui, où ceux qui se détestaient hier, Gbagbo et Bédié, s’allient contre leur ancien partenaire, Alassane Ouattara, où les ego et les ambitions personnelles des politiques l’emportent le plus souvent sur l’intérêt général, sans doute Simone Gbagbo a-t-elle un rôle à jouer. Plus responsable que Laurent, plus rassembleuse aussi, elle mérite en tout cas d’être écoutée. Son proverbe fétiche, tout droit sorti de la culture des Abourés, son ethnie d’origine ? « Ce que dit ma bouche, mon bras le fait toujours. » Qui peut en dire autant ?