Économie

Alioune Ciss (Webb Fontaine) : « La digitalisation permet de maximiser les recettes des États africains »

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Mis à jour le 20 juillet 2021 à 15:40

Allioune Ciss © Webb Fontaine

Déjà présent en Guinée, en Côte d’Ivoire et au Nigeria, le fournisseur de solutions digitales de gestion des échanges commerciaux veut multiplier les contrats sur le continent via un modèle de partenariat public-privé.

« La digitalisation est importante si on veut rattraper notre retard. » C’est le credo d’Alioune Ciss, Sénégalais qui a pris la tête de Webb Fontaine depuis le début de l’année. Créée en 2002 à Genève par un ancien directeur de la Conférence des Nations Unies pour le commerce et le développement (Cnuced), Jean Gurunlian, la société, aujourd’hui installée à Dubaï, est spécialisée dans la fourniture de solutions digitales de facilitation du commerce.

Présente au Moyen-Orient, en Europe, en Asie et en Afrique, elle indique employer environ 400 personnes sur le continent (et autant ailleurs dans le monde), avec des bureaux dans neuf pays : Éthiopie, Côte d’Ivoire, Bénin, Nigéria, Guinée, RDC, Centrafrique, Niger et Égypte. Peu de données opérationnelles existent sur ce groupe. Les spécialistes du secteur estiment ses revenus à plusieurs dizaines de millions de dollars – d’aucuns avancent un montant supérieur à 100 millions de dollars – réalisés pour plus de la moitié sur le continent.

Après plus de vingt ans au sein de la Cnuced, dont dix ans comme coordinateur de projets pour l’Afrique et le Moyen-Orient, Alioune Ciss a rejoint Webb Fontaine en 2015 comme directeur des ventes. Sa promotion comme PDG début 2021 affiche les ambitions africaines de la société, qui a décroché en juin un contrat de dix ans au Niger pour mettre en place un guichet unique du commerce extérieur (Guce).

Ayant les États comme principaux clients et œuvrant dans des secteurs sensibles, dont les douanes et les ports, Webb Fontaine a dû faire face par le passé à des critiques.

En Côte d’Ivoire, le groupe a succédé en 2013 au français Bureau Veritas pour le contrôle des importations et des exportations du port d’Abidjan – une transition qui a suscité les contestations de certains opérateurs – avant de développer un Guce à partir de 2017.

Au Nigeria, la société a été mise en cause par une ONG en septembre 2020 lui imputant un manque à gagner des services douaniers en raison de l’installation d’une nouvelle plateforme. Ce que Webb Fontaine a catégoriquement contesté, rappelant n’avoir ni développé encore moins géré le système en question.

Alioune Ciss préfère insister sur ce qui fait la force de la stratégie de Webb Fontaine : le fait de proposer des projets préfinancés et d’assurer un transfert de compétences entre ses équipes et celles des ministères concernés dès le début du contrat.

Jeune Afrique : Vous avez pris votre fonction de PDG en janvier. Quelle est votre feuille de route sur le continent ?

Alioune Ciss : Comme nous avons décidé de travailler au plus près des gouvernements africains, il était important d’avoir quelqu’un qui comprenait la culture et l’environnement. Ma nomination, après cinq ans à différents postes au sein de Webb Fontaine, est intervenue dans ce contexte.

L’objectif est de faire le maximum pour développer l’ensemble des activités en Afrique, d’où la signature en juin d’un contrat de dix ans pour mettre en place un Guce et l’installation d’une équipe de gestion des risques en Égypte. En parallèle, nous plaidons pour la création d’un centre de développement de l’industrie en Afrique autour de l’informatique et des nouvelles technologies.

En quoi consiste concrètement votre travail au Niger ?

Notre mission est de mettre en place un guichet unique du commerce extérieur, c’est-à-dire une plateforme regroupant l’ensemble des acteurs – port, douanes, banque centrale, départements ministériels, agences de régulation – afin de simplifier les procédures d’importation et d’exportation, de réduire les coûts et de sécuriser les recettes de l’État.

C’est crucial pour un pays enclavé comme le Niger comme pour l’ensemble des États africains pour lesquels ces recettes représentent une part importante de leur budget.

Vous n’êtes pas les seuls à proposer ces solutions. Comment vous distinguez-vous de vos concurrents ?

Nos solutions utilisent des technologies de pointe, dont l’intelligence artificielle et le big data, ce qui permet de cibler les importations de marchandises à haut risque tout en facilitant les transactions commerciales concernant des produits à faible risque.

On limite ainsi les problèmes d’ordre sécuritaire mais aussi de fraudes commerciales et de sous-évaluation de marchandises. Les informations sont transmises à l’administration dont les services peuvent pratiquer des vérifications physiques.

Pour que le processus fonctionne, il doit bénéficier du soutien politique au plus haut niveau, comme en Guinée

Comment convaincre les opérateurs, notamment les commerçants dont une partie travaille de façon informelle, d’adhérer au système ?

Mettre en place une solution informatique ne suffit pas. Il faut un accompagnement pour la faire connaître et la faire accepter. Il y a tout un travail de sensibilisation, notamment auprès du secteur informel, qui est réalisé via des séminaires, rencontres et internet cafés, des endroits où les équipes de Webb Fontaine et des fonctionnaires aident les marchands, importateurs et autres acteurs à utiliser le système et à se l’approprier.

Il y a bien sûr des réticences au début mais, très vite, la majorité des acteurs voient les avantages : gain de temps, transparence accrue, lutte contre la corruption. Pour que le processus fonctionne, il doit bénéficier du soutien politique au plus haut niveau, comme en Guinée par exemple.

Dans ce pays, Webb Fontaine installe un Guce depuis 2019 tout en contribuant à la numérisation d’autres services. Voit-on déjà les effets de cette modernisation ?

La digitalisation de la procédure d’obtention de l’intention d’importation ou d’exportation réduit par exemple le temps de traitement des dossiers de plusieurs jours à trois ou quatre heures. Nous avons aussi mis en place un système pour le paiement électronique des droits et taxes.

Comme les demandes sont répertoriées et informatisées, on sait ce qui doit être payé aux douanes et, en croisant les informations, on parvient à détecter les fraudes. Résultat, les recettes du gouvernement ont décuplé.

En Côte d’Ivoire et au Nigeria, vos opérations n’ont pas été exemptes de critiques par le passé. Êtes-vous satisfait de vos résultats dans ces deux pays ?

Absolument et, dans les deux pays, à la fois l’État et le secteur privé sont satisfaits des recettes générées, y compris depuis l’émergence de la pandémie de Covid-19. La Côte d’Ivoire et le Nigeria, qui avaient commencé la digitalisation de certaines opérations avant la crise, ont été beaucoup moins affectés par ses conséquences.

Malgré la réduction des importations et la hausse du nombre de contrôle effectuées, les recettes respectives des pays ont augmenté. Notre système a très bien fonctionné durant la pandémie.

Notre expérience et savoir-faire peuvent aider à élaborer le processus de digitalisation des règles d’origine et des paiements

Quel est votre business model ?

Il repose sur la conclusion de partenariats public-privé dans lesquels nous sommes associés au secteur privé et à l’État, partie intégrante de la création de la solution. Webb Fontaine finance à 100 % la solution et se fait rembourser via une redevance payée par les importateurs. Ces derniers adhèrent au système parce qu’il leur facilite leur vie de tous les jours. Pour la puissance publique, c’est aussi une solution optimale, maximisant ses recettes.

Quelle est votre relation avec l’écosystème numérique qui émerge sur le continent ?

Nous sommes en recherche constante de nouvelles technologies et solutions donc nous regardons cet environnement de près, à l’affût de start-up avec lesquelles nous pourrions collaborer. Dans ce cadre, nous venons justement de faire l’acquisition d’une fintech proposant des solutions de paiements électroniques performantes et sécurisées. Et nous n’allons pas nous arrêter là.

En début d’année, la zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf) est entrée en vigueur. Comptez-vous sur elle pour développer vos activités ?

Notre expérience et savoir-faire peuvent, par exemple, aider à élaborer le processus de digitalisation des règles d’origine et des paiements.

En outre, le développement des solutions Webb Fontaine est synonyme de réduction des écarts technologiques entre les administrations d’un même État ou de pays différents, ce qui, en retour, renforce la confiance et facilite les échanges commerciaux. Tous les États avancent vers la digitalisation et certains, dont le Rwanda et le Kenya, obtiennent des résultats vraiment intéressants. Nous voulons accompagner ce processus, qui se soldera par une hausse des échanges intra-africains.