Politique

Mali – « Choguel Maïga n’a encore rien prouvé » : rencontre avec Cheick Oumar Sissoko, figure du M5

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Mis à jour le 16 juillet 2021 à 10:06

Cheick Oumar Sissoko a reçu à deux reprises l’Étalon de Yennenga au Fespaco pour « Guimba » et « La Genèse ». © Sophie Garcia/hanslucas.com

Figure historique du cinéma africain, ancien ministre de la Culture et de l’Éducation nationale, Cheick Oumar Sissoko est l’un des membres emblématiques du Mouvement du 5 juin-Rassemblement des forces patriotiques (M5-RFP). Il exprime sans fard ses doutes quant à l’avenir incertain de son pays.

Cheick Oumar Sissoko s’apprête-t-il à quitter le Mouvement du 5 Juin – Rassemblement des forces patriotiques (M5-RFP) ? La rumeur enflait à Bamako, ces dernières semaines, après la nomination à la primature de Choguel Maïga, qui dirigeait le comité stratégique du mouvement. Le réalisateur remet d’emblée les pendules à l’heure : Espoir Mali Kura (EMK), dont il est le coordinateur et qui est l’une des organisations de la troïka à l’origine du M5, ne quittera pas le navire.

Le 14 juin, quelques jours après l’annonce du nouvel attelage gouvernemental conduit par Choguel Maïga, EMK s’était pourtant fendu d’un communiqué au vitriol pour dénoncer qu’il n’a été « ni informé ni associé au processus de formation », participant à la litanie des réactions mitigées déroulée par une partie de la classe politique. « Je ne suis pas un radical. J’ai des convictions et des principes. Ils n’ont pas la même vision que moi. Je suis avec eux parce qu’ils ont montré leur bonne volonté », a-t-il laissé entendre.

« Je suis entré riche et sorti pauvre »

Adossé dans son fauteuil sur la terrasse de Kora film, sa société de production, Cheick Oumar Sissoko, boubou bleu, fait celui qui a l’air pensif et esquisse un large sourire lorsqu’il entend le sobriquet dont on l’a affublé : « le ministre piéton ». Dans sa cour, trône un Land Cruiser gris hors d’usage de 1994. Le seul lui ayant appartenu, qu’il avait donné au parti quand il est entré au gouvernement (2002-2007). « Je suis entré riche et sorti pauvre. Je n’ai pas les moyens de m’acheter une voiture. Je prends un taxi ou je marche ».

Et quand la question porte sur l’étiquette marxiste-léniniste qu’on lui accole, comme à son parti, il se redresse comme pour répondre : « C’est un honneur qu’on me fait, mais j’en suis loin. Cela suppose une connaissance philosophique, un comportement, des actions. Je suis près du peuple, c’est pourquoi je fais du cinéma pour participer à l’éveil de conscience du continent. »

Cheick Oumar Sissoko est né à San en 1945 mais a grandi à Bafoulabé, dans la région de Kayes. À Ségou, enfant, il se souvient des fous rires que son malinké déclenchait. Sa mère est la grande sœur du ministre des Affaires étrangères de Modibo Keïta, Ousmane Bâ, « dont les discours enflammaient les Nations unies ». Dans les années 1970, Cheick Oumar Sissoko est étudiant à Paris, d’abord à l’École des hautes études en sciences sociales puis à l’École nationale supérieure Louis-Lumière. « C’était la belle époque, se souvient-il. Il y avait un front de solidarité du peuple français contre les dictatures. » Les Français ? « Un peuple formidable formaté par des politiques imbéciles. »

Faites des films sur la corruption, parce que c’est un fléau qui va miner nos économies

Alors qu’il était destiné à des études scientifiques, il se tourne vers le cinéma parce que « rien qu’avec une image, on peut engager un dialogue avec l’autre ». Il voulait « dépeindre les façons de vivre des gens », influencé par Le Mandat de Sembène Ousmane, le néo-réalisme italien et le cinéma militant de Sergueï Eisenstein. En 1986, son film Nyamanton, la leçon des ordures est « superstar » – comme l’avait qualifié à l’époque le présentateur vedette du journal télévise de l’ORTM Lamine Coulibaly – au Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou, et lui vaudra de remporter huit prix. Mais, cette année-là, l’Étalon de Yennenga lui échappe.

À Ouaga, à Tunis, il y eut des batailles rangées pour accéder aux salles. Il est même invité à dîner par Thomas Sankara, alors président du Burkina Faso, qui a aimé le film et lui a demandé comment il a réussi un tel exploit dans une dictature (régime de Moussa Traoré). Sankara a insisté au cours des échanges : « Faites des films sur la corruption, parce que c’est un fléau qui va miner nos économies. »

Militant du renouveau

Depuis la mi-mai 2020, cette figure historique du cinéma africain, qui a dirigé pendant douze ans le parti Solidarité africaine pour la démocratie et l’indépendance (SADI), milite au sein du M5-RFP pour un renouveau. Celui-ci, selon lui, devait commencer par le départ d’Ibrahim Boubacar Keïta et de son régime. IBK est parti à la suite d’un coup de force militaire, le 18 août dernier, mais les rangs se sont desserrés au sein du M5-RFP, affaibli par des désertions.

De plus, certains détracteurs reprochent aux politiques qui animent le comité stratégique du mouvement de contestation de ne pouvoir incarner le renouveau, la plupart ayant été ministres d’IBK. « Il n’y a que ceux qui ne font rien qui ne se trompent pas, rétorque Cheick Oumar Sissoko. Saisir au moment opportun le sens de l’histoire, c’était le plus important. On avait conscience qu’il y aurait des flottements, des trahisons. On avait l’équipe pour dégager IBK, pour la refondation je ne sais pas. La refondation n’est pas une mince affaire. » Pour lui, il faut passer par des concertations, comme en 1991, à la condition qu’elles soient souveraines et « rassemblent les Maliens pour discuter des problèmes qui constituent des blocages ».

Le 24 mai 2021, le Mali a connu son deuxième coup d’État en moins d’un an. Les militaires putschistes récidivistes ont tendu la main au M5-RFP – qu’ils avaient pourtant mené en bateau il y a neuf mois. Selon Cheick Oumar Sissoko, ils ne pouvaient faire autrement face à la communauté internationale, le M5-RFP leur facilitant une légitimité. À Kati, cette nuit-là, ce sont le colonel Sadio Camara et le lieutenant-colonel Abdoulaye Maïga qui reçoivent la délégation du M5-RFP. « Les militaires ont tout accepté, ils voulaient juste garder leurs quatre portefeuilles, confie Sissoko. De fil en aiguille, ça a changé avec un maximum de gens nommés par les militaires. Même en notre sein, des gens n’ont pas compris. »

Les dix points

Au sein du M5-RFP, la position d’EMK était d’organiser « une table ronde pour faire le bilan des neuf mois passés, conclure par un programme commun de gouvernance et un accord politique pour prendre le peuple à témoin ». « Rien n’a été fait, et le comité stratégique a fermé les yeux sur tout cela », déplore-t-il, craignant pour le M5-RFP de « se faire avoir et d’être à la merci des militaires ».

Il est à mettre au discrédit des adultes de n’avoir pas su faire le relais avec les jeunes

Sissoko attend de voir ce que vont devenir les dix points de revendication du M5-RFP, parmi lesquels la relecture de l’accord d’Alger et l’audit de la gestion passée du pays. « Depuis que Choguel Maïga est là, il n’a rien prouvé. À l’évidence, ce qu’on voit, c’est une formule bien huilée qui parle d’application intelligente de l’accord », dit-t-il. Puis, il ajoute : « Pour moi, la politique c’est la sincérité, la morale. »

Il n’en est pour autant pas déçu. Il dit comprendre ce qui se passe et n’est pas surpris : les hommes politiques dans ce pays ont des agendas personnels. Il poursuit : « Cela ne permet pas de réaliser de grands projets pour ce pays. Je m’y attendais, nous avons connu cela en 1991. Les échecs nous donnent des enseignements. Les jeunes auront tiré les leçons. J’ai toujours été optimiste. Il y aura de nouveaux rassemblements pour changer ce pays. Même si, regrette-t-il, il est à mettre au discrédit des adultes de n’avoir pas su faire le relais avec les jeunes ».

En 2013, Cheick Oumar Sissoko est nommé à la tête de la Fédération panafricaine des cinéastes. Si les activités politiques l’ont éloigné de la caméra, il a pourtant beaucoup de projets. Son rêve : adapter le roman L’étrange destin de Wangrin d’Amadou Hampâté Bâ.

En attendant, au Mali, les élections prévues en 2022 polarisent le débat politique. Elles doivent sonner la fin d’une transition tachée déjà d’un coup d’État. Cheick Oumar Sissoko pointe un doigt accusateur vers la communauté internationale, qui « pousse à aller à ces élections ». Pour lui, celles-ci « vont permettre à l’ancien régime de revenir au pouvoir », car « ils [ses membres] sont mieux organisés, riches et on va laisser le pays à leur portée ».

« La meilleure solution aurait été de faire des audits, pense Sissoko. Si on ne fait pas ça, on va laisser ces gens revenir au pouvoir. Les dossiers existent déjà, on ne comprend pas que depuis dix mois, rien n’ait été fait dans ce sens. Choguel Maïga peut le faire. C’est la meilleure façon pour ce pays de se préparer un avenir et d’aller vers un Mali Koura (nouveau Mali) ».