Religion

RDC : Laurent Monsengwo, le cardinal qui tenait tête à Kabila et Tshisekedi

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Mis à jour le 16 juillet 2021 à 10h07

Par  Ludovic Lado

Universitaire jésuite, directeur du Cefod Business School de N'Djamena

Le cardinal Laurent Monsengwo en février 2015, au Vatican

Le cardinal Laurent Monsengwo en février 2015, au Vatican © M.MIGLIORATO/CPP/CIRIC

Décédé le 11 juillet dernier, le prélat a combattu toute sa vie en faveur de la démocratie en RDC et contre les mascarades électorales. Il s’en va sans avoir vu les résultats de sa lutte…

Trois mois après le cardinal camerounais Christian Tumi, décédé le 3 avril 2021, un autre baobab de l’Église catholique en Afrique vient de tomber : le cardinal Laurent Monsengwo Pasinya, mort le 11 juillet 2021 à Paris. Les deux cardinaux avaient en commun d’avoir accompagné, ces trois dernières décennies, en paroles comme en actes, l’accouchement difficile de la démocratie dans deux pays de l’Afrique francophone.

J’avais entendu parler de Laurent Monsengwo Pasinya pour la première fois au début des années 1990, à l’occasion des Conférences nationales souveraines grâce auxquelles beaucoup de pays ont négocié leur transition du monolithisme au pluralisme politique en Afrique francophone. Cinq des huit conférences nationales tenues en Afrique durant ces années de braises ont été dirigées par des évêques : Isidore de Souza au Bénin, Basile Mvé au Gabon, Ernest Kombo au Congo, Philippe Fanoko Kpodzro au Togo, Laurent Monsengwo en RDC (alors appelé Zaïre).

Écouté et redouté

Véritables exercices de catharsis sociales, ces conférences restent un moment clé dans l’histoire publique de l’Église catholique en Afrique, qui a propulsé nombre d’évêques aux devants de la scène politique. Pourquoi avoir choisi des évêques ? Parce qu’en plus d’être des dignitaires religieux socialement influents, ils n’avaient pas d’ambitions politiques au sens strict du terme. En effet, pendant les Conférences nationales souveraines, les évêques ont joué essentiellement un rôle de médiation, lequel a permis de contenir la violence au profit d’une transition apaisée.

De tous les évêques qui ont investi le terrain politique, il semble être celui qui est allé le plus loin

Mais de tous les évêques qui ont investi le terrain politique à partir des années 1990, le cardinal Monsengwo semble être celui qui est allé le plus loin. En 1991 il est fait président du Bureau de la Conférence nationale souveraine au Zaïre, un choix pas du goût du feu président Mobutu, qui menace d’ailleurs d’y mettre un terme. Mais Monsengwo n’abandonne pas son poste à cause de la fureur de César. Et comme pour enfoncer le clou, en 1992, il accepte le poste de président du Haut Conseil de la République, qui sera ensuite érigé en parlement de transition en 1994. Il remplit ces fonctions jusqu’en 1996, devenant ainsi l’un des acteurs majeurs de la transition démocratique au Zaïre.

Malheureusement, comme dans beaucoup d’autres pays africains, le retour du pluralisme politique ne sera pas synonyme de démocratie en RDC. Les aspirations populaires à plus de libertés politiques seront constamment mises à l’épreuve par l’instabilité entretenue par la récurrence des rebellions durant les vingt-deux ans de la dynastie Kabila, de 1997 à 2019. En effet, sous les régimes de Kabila père et de Kabila fils, la RDC portera mal son nom et sombrera dans une véritable régression démocratique qui réduira presque à néant les acquis de la Conférence nationale souveraine.

Cette situation va maintenir Mgr Monsengwo sur la scène publique, surtout qu’entre temps, il est devenu archevêque de Kinshasa en 2007 et cardinal en 2010. Une position qui lui donne un surcroit d’influence dans son pays. Pendant les moments critiques de la vie politique congolaise, ses prises de parole sont attendues aussi bien par les fidèles en quête de consolation que par la classe politique qui les redoute.

Opposant à Kabila

Mais c’est surtout à l’occasion des élections régulièrement et soigneusement observées par la Conférence épiscopale nationale du Congo (Cenco) que le cardinal s’exprime pour dénoncer les mascarades électorales. Joseph Kabila en fait les frais plus d’une fois, surtout quand il envisage de modifier la Constitution pour prolonger son mandat au-delà de 2019. Le cardinal Monsengwo prend alors le parti des Congolais opposés à cette manœuvre et une forte résistance s’organise au sein de l’Église catholique avec le soutien de la Cenco.

Les baobabs tombent un à un mais on ne voit pas encore émerger de relève à la hauteur des défis politiques

Après les élections présidentielles de 2011 à l’issue desquelles Joseph Kabila est déclaré vainqueur, Monsengwo affirme que « les résultats du scrutin du 28 novembre ne sont conformes ni à la vérité ni à la justice ». Sept ans plus tard, après les violences policières du 31 décembre 2018 sur des manifestants opposés à la modification de la constitution, il affirme : « Il est temps que la vérité l’emporte sur le mensonge systémique, que les médiocres dégagent et que règnent la paix, la justice en RDC ».

En 2019, après les élections qui propulsent Félix Tshisekedi à la tête de l’État, il affirme sur la base des résultats compilés par la Cenco que c’est Martin Fayulu qui a gagné les élections. Même si, une fois de plus, le choix du peuple ne lui semble pas respecté, au moins Kabila quitte le pouvoir après des années de résistance.

Le cardinal Monsengwo aura réussi ces trois dernières décennies à forger l’image d’une Église congolaise militante sur les questions sociopolitiques. Au Cameroun comme au Tchad, j’ai entendu, plus d’une fois, des laïcs invoquer le modèle de la RDC pour critiquer la léthargie du clergé local sur la scène sociopolitique.

Comme le cardinal Tumi, qui n’a pas pu récolter tous les fruits de son combat pour la démocratie et la paix au Cameroun, le cardinal Mosengwo s’en va sans voir une RDC vraiment démocratique. Mais il n’a pas combattu en vain. Il a apporté sa pierre à l’édifice et c’est au tour des jeunes générations de prendre la relève d’une église militante. Mais on ne voit pas encore cette relève poindre à l’horizon au sein du clergé africain. Les baobabs tombent un à un mais on ne voit pas encore émerger de jeunes pousses à la hauteur des défis politiques auxquels restent confrontés nos peuples  d’Afrique centrale. Le cardinal Monsengwo n’a pas failli à sa mission de bon berger et mérite de se reposer.

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