Politique

Abdelmadjid Tebboune : une « nouvelle Algérie » en trompe-l’œil

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Mis à jour le 16 juillet 2021 à 14:59

Le président Abdelmadjid Tebboune, lors d’une conférence de presse, en décembre 2019. © Fateh Guidoum/AP/SIPA

Mise à jour de l’assemblée, remaniement ministériel, libération de prisonniers d’opinion… La « nouvelle Algérie » promise par Tebboune est-elle enfin là ?

« Un pas décisif pour le redressement global du pays. » C’est ainsi que le président Tebboune a qualifié le scrutin législatif qui s’est tenu en juin dernier, en ce jour du 59e anniversaire de l’indépendance algérienne. Boudé par plus de trois Algériens sur quatre, il a précédé la formation d’une nouvelle législature, promesse annoncée par Abdelmadjid Tebboune en février dernier.

Lors d’une allocution télévisée le 18 février, le président avait dressé les grandes lignes de sa feuille de route pour bâtir une « nouvelle­­ Algérie ». Parmi les mesures annoncées, la dissolution de l’Assemblée populaire nationale, ultime héritage de l’ère Bouteflika. Dans une volonté de réforme apparente, le successeur d’Abdelaziz Bouteflika avait aussi promis un remaniement ministériel, ainsi que la libération de détenus d’opinion, alors que le Hirak soufflait sa deuxième bougie avec plus de 70 de ses soutiens derrière les barreaux.

Plusieurs mois plus tard, la nouvelle assemblée élue et le nouveau gouvernement constitué, le président Tebboune a-t-il enfin lancé la « nouvelle Algérie » qu’il avait promise ?

Nouvelle assemblée, même majorité

Présentée comme un des piliers du renouveau politique, l’élection législative a eu des effets limités. L’ombre au tableau : la forte abstention qui a pesé sur le scrutin. Seulement 23 % des Algériens se sont déplacés dans les bureaux de vote, record d’abstention alors que les scrutins précédents avaient déjà été globalement boudés par les Algériens. Une très faible participation qui, selon Kader Abderrahim, chercheur spécialiste du Maghreb à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), « prive les résultats de tout sens ».

La nouvelle assemblée ne renverse pas l’équilibre établi depuis l’indépendance de l’Algérie. Le FLN conserve sa place dominante au sein de l’Assemblée populaire nationale (APN), en occupant quelque 98 sièges sur les 407 que compte la chambre basse.

La surprise qui laissait augurer un espoir de changement est le nombre de députés indépendants entrant à l’assemblée. Avec 78 sièges, ils constituent la deuxième force politique de l’hémicycle. Mais rapidement après avoir été élus, 70 de ces nouveaux députés ont annoncé leur « soutien et appui » au président Tebboune, entrant ainsi dans la majorité présidentielle.

En comptant les sièges remportés par le RND, parti de la majorité aux côtés du FLN lors de la précédente législature, l’ancien bloc de la majorité conserve son rôle hégémonique au Parlement.

Un nouveau gouvernement qui ressemble à l’ancien

Nommé par le président le 7 juillet dernier, la nouvelle équipe gouvernementale comprend plusieurs personnalités déjà présentes dans le second gouvernement d’Abdelaziz Djerad. Parmi eux, le président Tebboune conserve son portefeuille à la Défense, l’Intérieur reste à Kamel Beldjoud, et Abderrahmane Benbouzid continue d’assurer la gestion de la crise sanitaire au ministère de la Santé. Même le nouveau Premier ministre, Aymen Benabderrahmane, ministre des Finances depuis juin 2020, a conservé ce portefeuille. En tout, 17 membres du gouvernement sortant sur 36 ont été reconduits.

Néanmoins, le gouvernement accueille de nouveaux visages. Mais même parmi ceux-ci, certains sont déjà connus des Algériens. Le ministre des Affaires étrangères n’est nul autre que Ramtane Lamamra, déjà un temps chef de la diplomatie algérienne sous Abdelaziz Bouteflika. Au ministère de la Justice, l’impopulaire Belkacem Zeghmati a été remplacé par Abderrachid Tabi, premier président de la Cour suprême depuis 2019.

17 membres du gouvernement sortant sur 36 ont été reconduits

La nouvelle équipe gouvernementale n’est donc pas non plus vecteur du changement annoncé par Tebboune. En février dernier déjà, l’évolution de l’équipe gouvernementale d’Abdelaziz Djerad avait été timide : seulement sept nouvelles personnes avaient intégré le gouvernement.

Toujours plus de détenus d’opinion

Depuis son arrivée à la présidence, Abdelmadjid Tebboune a annoncé à différentes reprises la libération de détenus d’opinion, enfermés pour leur rôle dans le mouvement contestataire du Hirak.

Le 14 juillet, 101 détenus politiques ont pu rejoindre leurs familles le soir même de l’annonce de leur libération. Dans un communiqué, la présidence a annoncé que le président Tebboune « a décrété une grâce au profit de 30 détenus condamnés définitivement dans des affaires d’attroupement et de trouble à l’ordre public », ainsi que « des mesures de clémence complémentaires en faveur de 71 jeunes détenus condamnés pour les mêmes actes ». La plupart de ces jeunes avaient été arrêtés peu avant les élections législatives de juin dernier. Cette annonce suit une première vague de libération.

Le 4 juillet dernier, la veille du 59e anniversaire de l’indépendance de l’Algérie, le ministère de la Justice avait annoncé « des mesures d’élargissement au profit des jeunes poursuivis ». Le jour même, 18 hirakistes détenus avaient été libérés.

Le Comité national pour la libération des détenus en dénombre plus de 220

Cependant, le chiffre des manifestants détenus ne cesse de croitre. Alors qu’en février, au moment où Abdelmadjid Tebboune annonce une vague de libération, environ 70 personnes sont détenues pour ce qui s’apparente à des délits d’opinion, le Comité national pour la libération des détenus en dénombre plus de 220 au 15 juillet.

Malgré les annonces diverses du pouvoir, la promesse d’une Algérie nouvelle qui aurait tourné la page Bouteflika n’a pas l’air de se concrétiser. Constat qui n’étonne pas Kader Abderrahim, qui confesse qu’il « n’attendai[t] pas grand-chose de cette élection, au vu du contexte de répression qui se renforce, se durcit, contre toute forme d’opposition ». « Je ne vois pas ce que l’on peut attendre comme évolution positive dans ce pays d’un point de vue institutionnel ou politique », conclut le spécialiste.