Politique

Sénégal : la mairie de Dakar au cœur d’une bataille politique cruciale

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Par - Envoyé spécial à Dakar
Mis à jour le 20 août 2021 à 15:27

Siège de la mairie centrale, l’hôtel de ville de Dakar en juin 2021, après sa complète restauration. © Sylvain Cherkaoui pour JA

Reportées depuis 2019, les élections locales sénégalaises sont fixées au 31 janvier 2022. Avec un défi de taille pour la majorité présidentielle : gagner la mairie de Dakar, qui lui échappe depuis l’accession au pouvoir de Macky Sall. Retouches au code électoral, choix de têtes de listes charismatiques, alliances… La ville entre en campagne.

Si les élections locales sénégalaises étaient un personnage de cinéma, nul doute qu’elles pourraient s’incarner en George Kaplan. Dans La Mort aux trousses, l’un des grands classiques d’Alfred Hitchcock, ce maître-espion fictif fait office d’arlésienne : toute l’intrigue du film est centrée sur lui, et pourtant il n’apparaît jamais à l’écran.

À l’instar de ce personnage insaisissable, la vie politique sénégalaise est tournée depuis 2019 vers cette échéance politique évanescente, maintes fois reportée, dont on finit par se demander si on l’apercevra avant le générique de fin.

Le 2 avril dernier, un troisième report successif des locales – où sont élus les membres des conseils municipaux et départementaux – était entériné par l’Assemblée nationale. Le scrutin est désormais fixé au 31 janvier 2022, au risque de provoquer un embouteillage problématique puisque des élections législatives doivent en principe se tenir six mois plus tard, et la présidentielle au début de 2024. De là à soupçonner que le renouvellement de l’Assemblée nationale pourrait à son tour être décalé afin d’être couplé à la prochaine présidentielle il n’y a qu’un pas, que plusieurs leaders de l’opposition n’hésitent pas à franchir. Il est vrai que ces atermoiements durables ont de quoi faire naître la suspicion quant aux intentions du camp au pouvoir.

Double alibi

Pourtant, officiellement, la mouvance présidentielle a un double alibi. D’abord, le dialogue national – que le président Macky Sall avait lancé en mai 2019 –, destiné à multiplier les points de compromis avec l’opposition et la société civile sur les sujets sensibles portant sur l’organisation des élections à venir. Ensuite, le Covid-19, qui a chamboulé tant d’agendas à travers le monde.

Pour l’opposant Thierno Bocoum, président du mouvement Agir, ces prétextes ne sauraient toutefois faire illusion : « Dans le même temps où elle invoquait le dialogue national pour reporter les élections, la majorité n’a cessé de recruter parmi les leaders de l’opposition afin de se renforcer, analyse cet ancien lieutenant d’Idrissa Seck. De plus, des revendications importantes, comme la mise en place d’une structure indépendante pour superviser les élections ou encore le bulletin de vote unique, n’ont finalement pas été retenues. »

Les reports successifs du scrutin ne sont pas le seul point de litige. Au début de juin, un projet de loi adopté par l’Assemblée nationale a modifié de manière substantielle la carte électorale de la région de Dakar – laquelle s’étend du Cap Manuel aux confins du département de Rufisque. En vertu de cette réforme, le découpage électoral entre plusieurs circonscriptions de la banlieue dakaroise subira des aménagements que certains soupçonnent de favoriser le camp au pouvoir. « Aujourd’hui, le défi qui se pose à la majorité est d’arracher la région de Dakar à l’opposition », analyse le politologue Ababacar Fall, secrétaire général du Groupe de recherche et d’appui-conseil pour la démocratie participative et la bonne gouvernance (Gradec). « Si elle détient les communes de Guédiawaye et de Rufisque, et que la situation est relativement équilibrée à Pikine, d’autres fiefs lui échappent encore, à commencer par la capitale. C’est manifestement la raison de ce nouveau découpage. »

Échéances en série

Depuis sa première élection, en 2012, Macky Sall a vu Dakar rester à l’écart de sa majorité, pourtant devenue tentaculaire à force de ralliements successifs. Malgré sa mise à l’écart pour cause de peine d’inéligibilité, le discret Khalifa Sall – qui avait fait toute sa carrière politique au parti socialiste (PS) avant d’en être exclu en décembre 2017 – y reste influent. Et le chef de l’État sait que l’issue des scrutins dans les principaux bastions de cette région qui rassemble près de 4 millions d’habitants est de nature à préfigurer le résultat des échéances qui suivront. Or, le Sénégal connaîtra trois élections entre 2022 et 2024 : locales, législatives et présidentielle. Remporter Dakar et sa banlieue apparaît donc comme une nécessité incontournable pour le président sortant.

Reste à comprendre les raisons de ces reports successifs, alors que la mouvance présidentielle n’a jamais été aussi puissante depuis 2012. Et c’est là que les choses se corsent. Côté gouvernemental, on invoque la recherche de nécessaires compromis avec l’opposition avant de procéder au scrutin. Mais dans les rangs de cette dernière, on multiplie les procès d’intention envers le camp présidentiel, soupçonné de laisser la situation pourrir tout en ralliant les adversaires d’hier.

Le Sénégal connaîtra trois élections entre 2022 et 2024 : locales, législatives et présidentielle

« Macky Sall a voulu solutionner un double problème, rétorque l’un de ses proches. D’abord, répartir les investitures au sein de son propre parti, l’Alliance pour la République et de la coalition Benno Bokk Yakaar [BBY] ; ensuite, rationaliser un calendrier qui risquait de plonger le pays dans une campagne électorale permanente. »

Changement de statut

Carte : Jeune Afrique

Carte : Jeune Afrique © Carte : Jeune Afrique

Comme si les reports à répétition ne suffisaient pas à alimenter la polémique, la majorité présidentielle vient d’adopter, en deux mois, une réforme du code électoral et un redécoupage des circonscriptions de cette région tant convoitée qu’est Dakar. D’autres réformes pourraient suivre, comme le scénario – encore hypothétique – qui ferait de la capitale, aujourd’hui composée de 19 communes, un département et non plus une ville. S’il se concrétisait, Dakar ne serait plus dirigée par un maire, mais par le président du conseil départemental. En mars 2020, la socialiste Aminata Mbengue Ndiaye, présidente du Haut conseil des collectivités territoriales (HCCT), évoquait la possibilité de faire de Dakar une simple structure administrative, avec à sa tête un haut fonctionnaire nommé par le chef de l’État.

« Dakar est un enjeu de taille, du fait de l’envergure de son électorat mais aussi parce que la capitale dispose de moyens financiers conséquents, analyse Thierno Bocoum. C’est d’ailleurs ce qui a été à l’origine du bras de fer entre le pouvoir et l’ex-maire Khalifa Sall. »

La promesse des fleurs…

À en croire l’un de ses proches, Macky Sall aurait fait son choix en ce qui concerne la tête de liste susceptible de conduire la majorité présidentielle à Dakar : son ancien ministre de l’Économie et des Finances, puis des Affaires étrangères, Amadou Ba, mystérieusement évincé du gouvernement lors du remaniement du 1er novembre 2020, aurait été préféré au maire de Yoff, Abdoulaye Diouf Sarr, par ailleurs ministre de la Santé et de l’Action sociale. « Amadou Ba est désormais libre de ses mouvements et peut se concentrer sur sa campagne depuis son fief des Parcelles-Assainies », analyse l’éditorialiste Ousseynou Nar Guèye.

L’opposition est dans une dynamique visant à constituer une vaste alliance à l’échelle du pays

Quant à l’opposition – ou ce qu’il en reste après une énième vague de ralliements, en novembre –, saura-t-elle adopter une stratégie de nature à contrecarrer, à Dakar, le bulldozer Benno Bokk Yakaar ? Selon Thierno Bocoum, « l’opposition est dans une dynamique visant à constituer une vaste alliance à l’échelle du pays, dont Dakar sera l’un des principaux enjeux ». Reste à savoir si les fruits tiendront la promesse des fleurs. Car pour les législatives de 2017, les différents ténors de l’opposition avaient échoué à constituer une liste unique, ce qui leur avait valu de voir Dakar leur échapper malgré un total de voix cumulé qui aurait pu leur assurer la victoire.

Barthélémy Dias, le maire de Mermoz-Sacré-Cœur, a d’ores et déjà affiché ses ambitions. L’ancien « enfant terrible » du PS parviendra-t-il à nouer une alliance avec Ousmane Sonko, qui partage avec lui une critique radicale du régime de Macky Sall ?

Dans le camp au pouvoir, selon nos informations, on s’organise pour contrecarrer toute initiative, notamment en cherchant à diviser l’opposition. « La coalition présidentielle envisage d’investir Soham El Wardini [qui a succédé à Khalifa Sall comme maire de Dakar] à Mermoz-Sacré-Cœur afin de contrer Barthélémy Dias, indique notre source proche de Macky Sall. Quant à Amadou Ba, il s’efforce, lui, de dénicher des alliés dans les camps de Khalifa Sall et d’Ousmane Sonko. » À la guerre comme à la guerre.