Société

Au Cameroun, l’interminable bras de fer entre la Safacam et les communautés rurales

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Par - à Yaoundé
Mis à jour le 15 juillet 2021 à 15:41

Emmanuel Elong de la Synaparcam répond aux questions de la presse sur la certification RSPO contestée de la Safacam, à Yaoundé, le 1er juillet 2021 © VOA

Depuis des années, les paysans de la région du Littoral se battent pour le respect de leurs droits et de leurs terres, face à la Safacam et ses immenses plantations d’hévéas et de palmiers à huile.

Emmanuel Elong a le visage marqué par les années de lutte pour les droits de sa communauté. Sourire en coin et mains calleuses, le président de la Synergie nationale des paysans et riverains du Cameroun (Synaparcam) salue les journalistes. Ce 1er juillet, il fait partie d’une délégation ayant quitté champs et villages pour venir dénoncer à Yaoundé le processus de certification RSPO accordée le 30 septembre dernier à la Société africaine forestière et agricole du Cameroun (Safacam).

Cette certification est censée attester des bonnes pratiques de l’entreprise en matière de gestion de ses plantations d’hévéas et de palmiers à huile. « Mais le processus n’a pas été inclusif », affirme Emmanuel Elong, critiquant le travail mené par les experts de la SCS, l’organisme chargé de la certification. Il pointe notamment le fait que les communautés locales n’ont, pour la plupart, pas pu participer aux consultations ou n’y ont pas été associées. À l’en croire, plusieurs conflits fonciers n’ont pas non plus été pris en compte, des villageois ont fait l’objet de manœuvres d’intimidation et les experts de la SCS n’ont été déployés que de manière relativement courte sur le terrain.

« Nos droits ne sont pas respectés »

Comme Emmanuel Elong, plusieurs représentants des communautés locales demandent la reprise du travail mené par la SCS. « Le rapport qui a été présenté ne montre pas qu’ils sont passés à Dikola par exemple, affirme Catherine Bakamba, une habitante de ce village de la région du Littoral qui abrite des champs de la compagnie. Les auditeurs doivent revenir pour que nous puissions leur parler de nos droits qui ne sont pas respectés. »

Michel Essonga, paysan à Dizangue, évoque lui des problèmes « d’absence de confidentialité, de sécurité et d’indépendance » lors des consultations dans les villages. « Je n’ai pas eu d’entretien proprement dit avec l’auditeur qui est venu parce qu’il était accompagné par des agents de la Safacam, affirme-t-il. Je lui ai uniquement remis des documents. »

Les eaux de nos villages sont polluées par les pesticides et nous rendent malades

Les agriculteurs venu ce jour-là dire leur colère appartiennent aux quatre communautés ayant perdu leurs terres coutumières en raison du développement des plantations d’hévéas et de palmiers à huile dans les villages de Nsèppé Elog-Ngango, Dikola, Koungué Somsé et Koungué Lac Ossa, toujours dans la région du Littoral. Des exploitations agricoles installées en 1897 dans un Cameroun encore sous protectorat allemand et qui ont, depuis, fait l’objet de baux emphytéotiques concédés par les autorités camerounaises. Aujourd’hui, les plantations de la Safacam s’étendent sur près de 15 000 hectares.

Cohabitation de plus en plus difficile

Après plusieurs changements de propriétaire, l’entreprise est passée dans le giron de Socfin (dont le groupe Bolloré est actionnaire minoritaire) en 2014. Mais l’ambitieux projet de développement des activités de la compagnie a accentué les tensions avec les populations locales, avec lesquelles la cohabitation est de plus en plus difficile. « Depuis 1897 et la cession de nos terres, la Safacam ne nous a jamais fait don ne serait-ce que d’une borne fontaine, se plaint Raymond Priso, un notable du village Nsèppé Elog-Ngango. Au contraire, les eaux de nos villages sont polluées par les pesticides et nous rendent malades. »

L’entreprise est également accusée de grignoter des terres au-delà des limites du titre foncier de sa concession, et ce avec la complicité de certains chefs traditionnels et de responsables de l’administration camerounaise. « Ils ont pris nos terres et détruit nos forêts pour construire leurs camps. Le camp 7 précisément n’est pas dans le titre foncier. Nous n’avons même plus d’espaces pour cultiver », vitupère Catherine Bakamba.

Sollicitée, Socfin n’a pas souhaité réagir. Mais ces derniers mois, sa filiale camerounaise a abondamment communiqué sur le processus d’acquisition de la RSPO, sur les progrès réalisés en matière de gestion durable des plantations et sur l’amélioration de ses rapports avec les communautés riveraines. La Safacam a ainsi mis en avant l’étude d’impact environnemental qu’elle a réalisée, le fait que l’accès à la documentation de la compagnie a été facilité ou encore la sensibilisation des employés.

Pas suffisant, pour Emmanuel Elong et les représentants des communautés impactées, qui militent depuis près d’une vingtaine d’années pour être davantage pris en compte par l’agro-industrie qui opère dans le Littoral. « Il faut que toutes les sensibilités se mettent autour de la table pour discuter de certaines questions, surtout celles relatives au foncier, conclut le président de la Synaparcam, créée en 2014 pour défendre les droits des paysans. Le travail doit recommencer. »