Société

Tunisie : Béchir Akremi, un magistrat sur le banc des accusés

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Mis à jour le 13 juillet 2021 à 14:06

Lorsqu’il était au poste de procureur de la République, Béchir Akremi est soupçonné d’avoir caché des preuves dans de nombreuses affaires. (Illustration) © Boonchai wedmakawand/GettyImages

Accusé d’avoir dissimulé des preuves, notamment dans l’enquête sur le meurtre de Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi, les deux leaders de la gauche tunisienne assassinés en 2013, le magistrat est sous le coup d’une procédure disciplinaire.

• Verrouillage du système

Le petit juge d’instruction, au parcours classique, est monté en puissance avec l’arrivée au pouvoir d’Ennahdha et la mainmise du parti islamiste sur une partie de l’appareil judiciaire par le biais du ministre de la Justice, Noureddine Bhiri. Au poste de procureur de la République, Béchir Akremi a garanti le verrouillage du système.

Incontournable, il a utilisé de tous les moyens à sa disposition pour ralentir les procédures, faire disparaître des dossiers, suivre de près toutes les affaires et avoir sous contrôle les dossiers sensibles de 2012 jusqu’à sa relégation, en 2020, au poste de procureur général à la Direction générale des affaires pénales du ministère de la Justice.

Béchir Akremi, ancien procureur de la République de Tunisie.

Béchir Akremi, ancien procureur de la République de Tunisie. © DR

• Atout d’Ennahdha

Il est l’atout brandi par Ennahdha pour écarter Taïeb Rached, président de la Cour de cassation contre lequel il a réuni des preuves de corruption. Taïeb Rached lui a rendu la pareille, en révélant que la fonction de procureur de la République lui avait permis de dissimuler des preuves.

Finalement, les deux plus hauts magistrats du pays ont fini par se neutraliser, et leur sort est désormais entre les mains du Conseil de la magistrature (CSM) qui devrait se prononcer courant du mois d’août, selon maître Ridha Raddaoui, du comité de défense de Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi.

Terrorisme

Inconnu du grand public, l’ancien juge d’instruction du bureau 13, qui a instruit en 2016 le dossier des assassinats politiques des leaders de la gauche Belaïd et Brahmi, a signifié son allégeance à Ennahdha en fractionnant, dès leur meurtre en 2013, les affaires annexes permettant d’éclairer ce dossier. En tant que procureur de la République, il était de facto celui du pôle de lutte contre le terrorisme et avait accès à toutes les affaires de terrorisme, de corruption financière et de droit commun.

Il est accusé d’avoir mis à profit sa position pour étouffer plusieurs affaires liées au terrorisme. Parmi celles-ci, l’attaque du Musée du Bardo, affirme aujourd’hui Maître Philippe De Veulle, avocat des victimes françaises. Des errances qui lui valent d’être déconsidéré par le corps de la magistrature, qui estime que l’honneur de la corporation a été bafoué.

• Bête noire

Le comité de défense de Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi est sa bête noire. Et pour cause : l’influence du magistrat n’a eu aucun effet face à la détermination des soutiens des martyrs de la gauche tunisienne. Dans l’opinion, Béchir Akremi a d’ailleurs perdu des points en faisant intervenir les forces de l’ordre pour expulser de son bureau des membres du comité de défense, qui exigeaient qu’il classe les affaires ou engage des poursuites pour mettre fin à l’immobilisme empêchant d’entamer de nouvelles démarches.

• Affaires étouffées

Ce que Béchir Akremi avait caché a été dévoilé en juin 2021 dans un rapport de l’inspection générale du ministère de la Justice. À son actif : 6 268 affaires terroristes étouffées, 20 000 prévenus pour terrorisme libérés sans poursuite, 1 361 procès verbaux se rapportant au terrorisme n’ayant ni été enregistrés, ni consignés.

L’ancien tout-puissant procureur avait également sciemment laissé traîner les dossiers portant sur l’embrigadement et le transfert des jeunes vers les zones de combat, ou omettait de signer des rapports afin de les rendre irrecevables.

• Piégé

Le discret magistrat, dont les photographies sont rares, justifie ses méthodes de travail lors de son apparition à l’écran dans le documentaire « Daech, le dilemme de la justice » de Christophe Cotteret. L’originaire de Jendouba (Nord-Ouest) est aujourd’hui piégé par ses propres propos.

Le rapport de l’inspection générale du ministère de la Justice relève également l’existence de décisions non datées et non signées, de refus d’application de décisions, de décisions de poursuites n’ayant pas été adressées aux services concernés, de dossiers non traités depuis 2016. Certaines affaires de terrorisme, transmises par le Tribunal militaire, sont restées sans suite et des rapports médicaux et d’autopsie n’ont jamais été versés aux dossiers.

• La défense d’un procureur

Les affaires de corruption de son rival Taïeb Rached semblent dérisoires au regard des faits reprochés à Béchir Akremi. Au lieu de faire profil bas, l’ancien procureur, qui risque la radiation et des poursuites, tente de se défendre.

Rached Ghannouchi, président d’Ennahdha et président de l’Assemblée des représentants du Peuple (ARP), serait intervenu en personne auprès d’un juge pour proposer de blanchir Akremi contre l’arrêt des poursuites contre Taïeb Rached, selon le comité de défense de Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi. Un échange de bons procédés qui aurait été éventé avant que d’être mis en place.

• Mauvaise porte de l’histoire

Mais l’homme d’Ennahdha, sans lien de parenté avec Saïda Akremi, épouse de l’ex-ministre de la Justice et dirigeant du parti Noureddine Bhiri, a mal entamé cette fin de partie en proférant des menaces contre les membres du Conseil sectoriel judiciaire, dépendant du CSM et qui examinent son dossier.

Celui qui est entré par la mauvaise porte de l’histoire « a manipulé la sûreté nationale », commente Imen Gzara, membre du comité de défense de Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi, qui évoque un scandale d’État. « Le fond de l’affaire est lié à un système corrompu et influent, qui contrôle les rouages de l’État et les juges », ajoute-elle.