Culture

Aristide Tarnagda : « Il y a en Afrique une jeunesse qui a soif d’un changement radical »

Mis à jour le 21 août 2021 à 10:59

Aristide Tarnagda, auteur, dramaturge, comédien et metteur en scène burkinabé.

Présent à Lyon pour Grand Reporterre #3, un spectacle autour de figures africaines inspirantes, le directeur des Récréâtrales de Ouagadougou estime que le théâtre doit servir de ciment dans des sociétés divisées par le terrorisme.

« 13 décembre 1998, la date vous dit quelque chose ? » Sur la scène du Point du jour, à Lyon, les 9 et 10 juillet dernier, Aristide Tarnagda et son équipe soumettaient le public français à un petit quizz. Outre l’assassinat de Zongo, il était question de Sankara, de Cheikh Anta Diop ou de la conférence de Berlin où fut décidé le partage de l’Afrique. Chansons, lectures, exposition de la photographe Sophie Garcia (notre consœur) sur le Balai citoyen… l’opération, un Grand ReporTERRE consacré au continent, était organisée dans le cadre de la saison Africa 2020. Rencontre.

Jeune Afrique : Quel est l’objet de votre intervention à Lyon ?

Aristide Tarnagda : On fait entendre des paroles, on montre des images de personnalités singulières. Des politiques comme Sankara, des journalistes comme Norbert Zongo, qui ont porté le continent à un endroit beaucoup plus noble, et qui fécondaient l’espérance. Nous voulons donner le désir au public de découvrir ces grands hommes du continent qui ont parfois été jusqu’au sacrifice suprême pour faire advenir un changement. Ce sont des hommes qui souhaitaient et qui souhaitent – dans le cas d’intellectuels contemporains comme Felwine Sarr – une Afrique indépendante, libre, qui pense et qui se pense.

Pour vous, y a-t-il encore des figures politiques qui incarnent cette espérance en Afrique ?

Il y a au moins des mouvements : Le balai citoyen, Y en a marre, Filimbi… Il y a en Afrique une jeunesse qui a soif d’un changement radical dans le sens le plus noble du mot.

La culture est un instrument de soft power. Êtes-vous gêné de vous inscrire dans un programme, la saison Africa 2020, qui perpétue aussi cette influence de la France sur ses anciennes colonies ?

Nous sommes dans une dynamique de co-construction, les choses ne sont pas verticales. Nous avons par exemple expérimenté les Récréâtrales à Nantes, dans une programmation à laquelle j’ai participé. Nous savons que les rapports de la France, de l’Europe, des États-Unis à l’Afrique ne sont pas toujours sains. Ce sont des rapport d’hégémonie, de prédation… Mais pour ce qui est d’Africa 2020, quand on répond à l’invitation, on ne répond pas pour obéir à une commande mais pour se faire comprendre par le grand public français. On investit les théâtres avec des propositions qui peuvent faire changer le regard qu’on porte sur nous. De la même façon, quand Felwine Sarr accepte l’invitation de Macron, il sait que le président peut avoir des arrière-pensées, mais qu’il s’agit aussi d’une occasion de mettre les points sur les « i ».

Y a-t-il encore beaucoup de pédagogie à faire auprès du public français ? Les gens qui viennent au théâtre ne sont-ils pas déjà de votre côté ?

Beaucoup de gens « cultivés » ici me disent qu’ils découvrent ce qui s’est passé, ou qu’ils ne connaissent pas Zongo par exemple. Aussi, il y a une part lumineuse de nous-mêmes, la poésie, la beauté, les mythes, qui sont toujours cachés. C’est formidable de pouvoir porter des écritures très belles, très poétiques, celle d’un jeune auteur comme le Congolais Sinzo Aanza, qui a seulement 31 ans, dans des théâtres comme celui de l’Odéon, à Paris. Il s’agit de se montrer non pas tels que les autres veulent nous voir, mais tels que nous voulons être vus. Nous montrer non comme des Africains mais comme des êtres humains.

On a compris que notre art devait être dans le quotidien des gens, comme le pain

Vous intervenez en France au Festival d’Avignon, aux Francophonies de Limoges, au Tarmac à Paris… dans des structures qui mettent en avant des auteurs africains. Vous êtes lassé de ne pas être considéré simplement comme un auteur ?

On est comme dans un enclos… On a l’impression d’être au piquet comme une chèvre. On nous attend toujours au même endroit, avec un certain type de théâtre. Pour une exposition, on n’invite pas un « peintre français », on invite un nom. Nous, nous n’avons pas encore droit à cette singularité. Les gens nous connaissent mieux que nous. Et chacun a son avis sur ce que nous devons faire : du théâtre militant, qui parle du réel…

L’expérience des Récréâtrales, que vous dirigez, est toujours l’une des plus réjouissantes manifestations théâtrales du continent. Comment expliquez-vous son succès populaire ?

Avant même les Récréâtrales, il y avait déjà eu au Burkina un décloisonnement du théâtre, des gens qui sillonnaient le pays pour jouer. Mais grâce au festival, le théâtre est entré dans les cours familiales. On a compris que notre art devait être dans le quotidien des gens, comme le pain. On refuse que nos besoins soient réduits au mil et au maïs, que l’enrichissement culturel soit dévalué.

Comment faire entrer le théâtre dans le quotidien des Burkinabè ?

Dès le départ, la population est comme un associé. Quand une personne accepte de transformer sa cour en théâtre, elle s’implique déjà : elle s’assoie pour regarder les répétitions, ses enfants peuvent y assister aussi. On propose à certains d’ouvrir des bars, de faire griller du poisson pour le public. Et on emploie leurs enfants. Aujourd’hui ce sont les jeunes qui ouvrent le festival devant un parterre de ministres, d’autorités. On reverse une partie des entrées aux habitants. Du coup, les premiers ambassadeurs ce sont les gens impliqués. Les jeunes gèrent la partie technique, 70 femmes sont employées pour gérer la propriété du site du festival. Et les professionnels deviennent eux-mêmes des habitants du quartier : quand il y a un mariage, un enterrement, une fête religieuse, on le vit avec eux.

Comment vivez-vous les menaces terroristes et celle que le Covid fait peser sur le festival ?

Quand des professionnels occidentaux se désistent à cause du terrorisme, je le vis mal. C’est quand on est mal qu’on a besoin des gens. Quant au Covid, il ne nous a pas empêché de faire le festival l’année dernière. Malgré des doutes, des incertitudes, les autorités nous ont donné les autorisations. Le quartier était premier à dire : faites-le.

Il faut amener le peuple à se regarder sans complaisance, il nous faut de l’audace

En tant que directeur du festival, voyez-vous des sujets qui reviennent plus que d’autres sur les plateaux ?

Le sujet de plus en plus présent dans les spectacles, c’est l’extrémisme violent. Il doit s’entendre dans nos pièces. Nous devons réinvestir des récits qui nous sont propres, pour nos frères, nos enfants, à un moment où nous vivons une crise de sens. Le récit c’est la sève des peuples, il permet de vivre ensemble. Cette sève, nous ne devons pas la laisser sécher.

Ecrivez-vous toujours ?

Oui, même si j’ai peu de temps pour le faire. J’écris sur ce qui se passe dans le pays. Je dois apporter une lecture complexe de la situation : on sait que le terrorisme vient de nos propres reins. Quand des citoyens se retournent contre leur propre pays, cela dit quelque chose de terrible de l’échec politique, religieux, social, culturel… Le théâtre doit permettre de comprendre ce qui nous arrive et désamorcer les choses.

Beaucoup de vos concitoyens estiment que le changement attendu n’est pas là, que les coupables n’ont pas été jugés et suffisamment condamnés.

Blaise, c’est 30 ans d’égarement. Donc les choses vont mettre du temps à advenir. Pour moi il y a des enjeux plus importants. Ceux qui tiennent le pouvoir aujourd’hui (politique, judiciaire, culturel) doivent travailler à redonner un souffle au pays. Réconcilier le peuple avec lui-même, son histoire, ses récits. Il faut amener le peuple à se regarder sans complaisance, pour être prêt à se forger un nouveau destin. Il nous faut de l’audace.