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Fatou Diome

Romancière d'origine sénégalaise, auteure du Ventre de l'Atlantique

Née en 1968 à Niodior, au Sénégal, Fatou Diome vit à Strasbourg, en France. Après la publication d’un recueil de nouvelles en 2001, elle s’est fait connaître avec son premier roman, Le Ventre de l’Atlantique.

Jeune Afrique : Que représente le français dans votre imaginaire d’écrivain d’origine sénégalaise ?
Fatou Diome : Même si je suis d’origine sérère, le français n’est pas, pour moi, une langue étrangère puisque, quand j’étais petite, je l’entendais. Après la révolte de la négritude, et tout ce qu’on a pu dire du français comme langue d’oppression, l’Antillais Léon Lalo disait, en 1948 : « Sentez-vous cette douleur, et cette souffrance, à nulle autre égale / D’apprivoiser avec des mots de France ce cur, qui m’est venu du Sénégal. »
Je pense que je n’aurais pas le droit de dire la même chose aujourd’hui, parce que tout simplement Senghor a existé avant nous. Il y a eu la négritude, et elle a atteint son but : Senghor a été colonisé, moi pas. Je veux dire par là qu’il y a un autre rapport à la langue française. Je ne vis pas le français comme une langue subie, mais comme une langue désirée, aimée, savourée, adulée, et, comme Senghor, « je la mange [aussi] comme de la confiture » ! Aujourd’hui, la nouvelle génération d’auteurs africains peut tout à fait revendiquer la fin du complexe colonial. Quand j’utilise la langue de Voltaire, je n’ai pas le sentiment de l’emprunter aux Français. Cette langue nous appartient autant qu’à eux. Kateb Yacine disait que le français est un butin de guerre. Un butin de guerre, on le garde.

Un demi-siècle après les indépendances, certains continuent de revendiquer l’utilisation de leurs langues maternelles.
Avec quelle grammaire ? Quelle variété lexicale ? Je ne sais pas dire « épistémologie » en sérère, non pas parce que ça n’existe pas dans ma langue maternelle, mais parce que personne ne s’est donné la peine de me l’enseigner. Et comme je veux atteindre un but, autant le faire dans la langue capable d’exprimer au plus près ma pensée profonde. Soyons réalistes, la profusion de langues en Afrique nous empêche d’avoir une langue africaine capable de servir de trait d’union. Sans être vendus aux anciens colons, on peut objectivement reconnaître que, sans l’anglais et le français, les chefs d’État réunis au sein de l’Union africaine continueraient de communiquer avec un tam-tam. Nous pouvons tout à fait continuer à défendre nos langues locales, à les développer. Mais il faut assimiler, par cercles concentriques de plus en plus larges, toutes les autres cultures du monde. Le français offre cette possibilité-là. J’ajoute qu’il n’y a aucune raison que les marchandises circulent et que la pensée, elle, reste immobile. Si j’avais écrit en sérère, je n’aurais jamais été lue au Japon. C’est l’écriture en français qui m’a donné accès au monde. Maintenant, un Africain qui veut faire du populisme dira « écrivez dans vos langues, pas dans celles des Blancs ». C’est stupide. Bien sûr que, si on a des raisons de taper sur les Blancs, on ne va pas s’en priver. Mais ce n’est plus l’unique raison de notre écriture.

Justement, cette écriture est-elle en train de changer ?
Depuis les indépendances, on n’est plus obligés d’avoir le colon comme cible unique. D’autres thématiques s’imposent. En ce qui me concerne, j’étais particulièrement concernée par l’immigration. Mais parler de l’immigration, ce n’est pas seulement parler de la pauvreté, de l’Europe et de l’Afrique. Si le sens compte à mes yeux, la manière de dire et la forme esthétique comptent aussi. Or, pendant longtemps, l’Afrique s’est privée d’une quête esthétique. Quand vous lisiez dix livres, il y en avait huit qui se ressemblaient. Il faut changer cela, parce que le mariage exotique, l’enterrement du grand-père, le Blanc il connaît, il est déjà venu les voir ! Pour faire une littérature africaine viable au niveau international, il faut adopter des cadres qui permettent un travail de qualité.

Vous considérez-vous comme porte-parole d’une nouvelle génération d’écrivains du Sud ?
Avant, l’écrivain africain parlait pour toute la diaspora. Comme Césaire, il disait : « Embrassez-moi sans crainte, et si je ne sais que parler, c’est pour vous que je parlerai. »
Vous savez pourquoi cela avait un sens ? Parce qu’ils étaient très peu à pouvoir le faire. Cette parole permettait de faire respirer toute l’Afrique mais, en même temps, c’était une sorte de prison, d’obligation thématique. Aujourd’hui, nous avons la chance d’être beaucoup plus nombreux à pouvoir nous exprimer. Et cette liberté n’est pas contradictoire avec une quête de sens.

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