Politique

RDC – Décès de Laurent Monsengwo : l’héritage très politique du cardinal

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Mis à jour le 12 juillet 2021 à 18:02

Le cardinal Laurent Monsengwo, à Rome en février 2015. © Eric Vandeville/ABACAPRESS

Figure de proue du combat pour la démocratisation en RDC, homme d’église et autorité morale très respectée, Laurent Monsengwo aura contribué à faire entendre la voix des catholiques au cœur du jeu politique. Une tradition que ses disciples espèrent poursuivre.

« Tendre la corde sans qu’elle ne cède ». C’est ainsi que Laurent Monsengwo aimait à résumer auprès de Jeune Afrique son rapport, souvent conflictuel, au monde politique. Monter au front, prendre la parole, s’opposer au pouvoir en place tout en s’attachant à ne pas sortir de son costume d’homme de Dieu… Le cardinal Monsengwo aura passé sa vie à la frontière entre deux mondes, le spirituel et le temporel, le calme de l’Église d’un côté, l’agitation de l’arène politique de l’autre.

Décédé ce 11 juillet à Paris, ce prélat originaire d’une famille de chef coutumier sakata, de l’actuelle province du Mai-Ndombe, naît en 1939 dans un Congo sous domination belge. Il choisit très tôt la voie ecclésiastique sans forcément réaliser que celle-ci le mènera à croiser le monde politique, jusqu’à s’y impliquer en première ligne.

Ordonné prêtre en 1963, puis évêque à Kinshasa en mai 1980, Monsengwo gravit les échelons d’une Église déjà érigée en contre-pouvoir face règne du tout-puissant Mobutu Sese Seko.

Le monde politique, Monsengwo apprendra progressivement à l’apprivoiser. « C’est avant tout un homme de Dieu. Il a été l’héritier d’une Église traditionnellement engagée sur le plan politique et sociétal avec des figures marquantes comme le cardinal Joseph-Albert Malula. C’est sa personnalité qui a fait le reste », résume pour Jeune Afrique l’abbé Donatien Nshole, l’un de ses disciples, aujourd’hui secrétaire général de la Conférence épiscopale nationale du Congo (Cenco).

« Dégager les médiocres »

Secrétaire général puis président de la Conférence épiscopale du Zaïre (devenu par la suite Cenco) entre 1984 et 1992, Monsengwo se retrouve aux avant-postes lorsque Mobutu, contraint, rouvre le pays au multipartisme et lance la Conférence nationale souveraine (CNS). Celle-ci s’ouvre en décembre 1991. Ses débuts balbutiants sont marqués par la répression de la marche des chrétiens, le 16 février 1992. Monsengwo, qui préside alors la CNS, n’appelle pas lui-même à descendre dans la rue.

Les années 1990 contribueront à bâtir sa réputation. Président du Parlement de Transition, il assistera à l’impossible compromis entre Mobutu et Étienne Tshisekedi. Cette période de transition imprimera en lui une image peu flatteuse de la classe politique, envers laquelle il entretiendra une attitude très critique et une certaine méfiance.

Les relations entre Monsengwo et Kabila iront de mal en pis

Le prélat en fera la démonstration à chacun des scrutins qui se sont tenus depuis. En 2006, alors que la RDC se prépare à accueillir ses premières élections libres – scrutin pour lequel Joseph Kabila part favori face à son ancien vice-président Jean-Pierre Bemba – Monsengwo, critique à l’égard de la Commission électorale indépendante (Ceni) dirigée par l’abbé Malumalu, demande l’organisation d’un dialogue entre les candidats. Kabila, sorti vainqueur, y voit le premier signe d’une hostilité de la part de celui qui deviendra, un an plus tard, l’archevêque de Kinshasa.

Les relations entre les deux hommes iront de mal en pis. Les élections chaotiques de 2011, remportées sans majorité absolue par Joseph Kabila, le font remonter au créneau. Craint par certains et respecté de tous, Laurent Monsengwo dénonce cette fois des résultats qu’il juge conformes « ni à la vérité, ni à la justice », selon une expression restée célèbre.

Ce cardinal polyglotte n’a jamais mâché ses mots avec le pouvoir. À l’approche des élections de 2018, organisées avec deux années de retard et alors que plusieurs marches de l’Église sont réprimées dans le sang, Monsengwo sort à nouveau de son silence et demande à ce que « les médiocres dégagent », n’hésitant pas à dénoncer la « barbarie » des forces de l’ordre.

L’issue du scrutin ne le satisfait guère plus. Quelques semaines après l’investiture de Félix Tshisekedi, à l’occasion d’un déplacement à Bruxelles, il n’hésite pas à rappeler que, selon les résultats compilés par la Cenco, c’est Martin Fayulu qui a gagné l’élection.

Aucune de ces prises de positions ne changera l’issue de ces scrutins contestés. Mais elles renforcent la place de l’Église dans le jeu politique.

Le cardinal Laurent Monsengwo, à Kinshasa, le 9 février 2018.

Le cardinal Laurent Monsengwo, à Kinshasa, le 9 février 2018. © REUTERS/Robert Carrubba

Influence

« Comme théologien, il était très attaché à l’idée d’adapter son discours au contexte politique du moment », poursuit l’abbé Donatien Nshole. Dans une Église congolaise, pourtant peu réputée pour ses discours virulents, plusieurs figures émergent dans le sillage du cardinal.

Proche collaborateur du Pape François, seul cardinal africain membre du « C9 », petit groupe de cardinaux consultés par le souverain pontife, Monsengwo contribue en coulisse à l’ascension de certaines figures, usant de son influence et de ses réseaux. « C’est normal, s’il a été consulté, qu’il cherche à pousser en faveur de l’ascension de personnes avec qui il partage le même sens de l’engagement », explique l’abbé Nshole, originaire du même territoire que Monsengwo et qui partage avec le cardinal un certain sens de la formule.

À l’approche de la fin du mandat de Joseph Kabila, l’Église joue un rôle clé. Le 31 décembre 2016, lorsque la Cenco arrache in extremis un accord entre la majorité présidentielle et l’opposition, nombreux sont ceux qui félicitent le président de la Cenco, Mgr Marcel Utembi. Grand artisan de ces accords, en faveur desquels Monsengwo a plaidé en coulisse, le prélat originaire d’Ituri a été le successeur du cardinal congolais à l’archevêché de Kisangani en 2009 avant, comme lui, de diriger la Cenco.

Il aurait aussi pu prétendre succéder à Monsengwo à l’archevêché de Kinshasa. Mais le Pape François préfère, lui, le plus « rebelle » Fridolin Ambongo. Un choix qui ne doit rien au hasard, à quelques mois de la fin théorique du mandat de Joseph Kabila, et après la répression sanglante des marches des catholiques de décembre 2017 et janvier 2018. Un choix que Monsengwo aurait lui-même soutenu. Mgr Ambongo, de 21 ans son cadet, a longtemps évolué dans son sillage. En octobre 2019 il sera à son tour ordonné cardinal.

Désormais orpheline de l’une de ses principales grandes figures, l’Église remontera-t-elle au front en 2023 ? Déjà vent-debout contre la loi sur la modification du fonctionnement de la Ceni – un texte qui, selon la Cenco, « porte les germes de contestation et de crises de légitimité qui fragilisent davantage la cohésion » – les ecclésiastiques ont aussi critiqué, par la voix du cardinal Ambongo, le projet de loi de Noël Tshiani censé verrouiller l’accès à la fonction de président aux Congolais né de père et de mère.

En déplacement à Lubumbashi, fief de Moïse Katumbi, l’un des principaux contempteurs de ce texte, le cardinal Ambongo a dénoncé un projet de loi qui, « au lieu d’unir le peuple de Dieu dans une seule famille, apparaît comme un instrument d’exclusion et de division ».