Politique

Arabie saoudite – Émirats : quand Mohammed Ben Salman s’affranchit de Mohammed Ben Zayed

Réservé aux abonnés
Mis à jour le 14 juillet 2021 à 18:35

Mohammed Ben Salmane et Mohammed Ben Zayed © Montage JA ; Balkis Press/ABACA

La crise à l’Opep+ autour des quotas pétroliers illustre les divergences de plus en plus nombreuses entre Riyad et Abu Dhabi.

C’est un désaccord de plus sur une liste qui s’allonge. Le 5 juillet, l’Opep+ a dû annuler une réunion faute de consensus sur les quotas pétroliers entre les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite.

Abu Dhabi exige que les volumes de production soient revus à la hausse pour qu’ils soient « équitables ». Les quotas empêcheraient l’émirat de produire à pleine capacité, soit 3,8 millions de barils par jour. Mais Riyad, qui tient à limiter la production pour faire grimper les cours du brut, refuse de céder aux exigences de son voisin.

Si leur alliance s’est renforcée avec la montée en puissance du prince héritier saoudien Mohammed Ben Salman (MBS) dès 2015, les deux pétromonarchies du Golfe ont eu depuis tendance à faire cavalier seul, voire à rivaliser, sur plusieurs dossiers. Dans le conflit meurtrier au Yémen, initié par l’Arabie saoudite, les Émirats se sont désengagés de la coalition pour poursuivre leurs propres intérêts.

Ils ont normalisé leurs relations avec Israël, sans que Riyad ne les imite. La ligne saoudienne prône toujours la solution à deux États comme condition pour reconnaître Israël. De son côté, MBS a mis fin au blocus du Qatar et s’est rapproché de la Turquie, au grand dam du prince héritier émirati Mohammed Ben Zayed (MBZ).

MBS dans l’ombre de MBZ

Ces divergences sont d’origine structurelle, mais aussi personnelle. MBS a commencé sa carrière dans l’ombre de MBZ, qui a fait sa promotion auprès de ses puissants alliés à Washington et qui a accompagné son ascension politique.

Si les deux hommes sont liés par une amitié et une vision commune du Moyen-Orient, MBZ conserve sur son poulain l’avantage d’un leadership construit sur plusieurs années, et qu’il entend bien affirmer. « Le jeune âge et le manque d’expérience de MBS a permis à MBZ d’influencer la politique saoudienne pour permettre une reconfiguration de la région compatible avec les intérêts émiratis », explique Yasmine Farouk, chercheuse associée au centre Carnegie.

MBS a besoin de s’affirmer, quitte à prendre le contrepied de MBZ

MBZ a toujours eu de grandes ambitions militaires et diplomatiques pour les Émirats. Son alliance avec le géant du Golfe demeure cruciale pour avancer ses pions. « L’Arabie saoudite, par sa taille, son pouvoir d’influer sur le cours mondial du pétrole et son statut de seul pays arabe appartenant au G20 demeure le poids lourd politique de la région », rappelle Bader Al-Saif, professeur à l’université du Koweït. Un allié solide avec qui il est plus confortable de tenter des manœuvres risquées.

Lorsque le 5 juin 2017, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis rompent leurs relations diplomatiques et commerciales avec le Qatar, jugé trop proche de l’Iran et des Frères musulmans, l’idée vient en réalité de MBZ. Si Doha survit économiquement et gagne en soutien diplomatique, le blocus est un échec pour Riyad et Abu Dhabi.

En Libye, les pays du Golfe, Arabie saoudite en tête, soutiennent Khalifa Haftar, ancien officier de l’armée qui se présente comme un rempart contre les islamistes dans le chaos post-Kadhafi. Mais sur le terrain, les Émirats sont les plus engagés aux côtés des combattants du maréchal, qui finiront par s’enliser en 2019. « On a beaucoup reproché aux Saoudiens les erreurs des Émirats », constate Stéphane Lacroix, professeur à Sciences Po Paris.

« Tuer le père »

Si MBS tend à suivre MBZ dans ses entreprises, l’inverse n’est pas toujours vrai. Au Yémen, les Houthis représentent une menace frontalière pour l’Arabie saoudite, mais il n’en est pas de même pour les Émirats. Ainsi, face au fiasco militaire et au scandale international, les Émiratis se sont retirés de la coalition saoudienne en 2019 pour conserver leur présence uniquement dans les régions qui revêtaient un intérêt stratégique pour eux, comme l’île de Socotra, la ville d’Aden et certaines zones du sud.

« Avec Abu Dhabi et Dubaï, les Émirats sont à la fois Sparte et Venise, estime Stéphane Lacroix. Ils ont installé de nombreuses bases militaires mais aussi des comptoirs commerciaux en Afrique de l’Est, avec Dubaï qui construit des ports partout ».

Lâchée par son allié au Yémen, l’Arabie saoudite a initié la réconciliation avec le Qatar, malgré la réticence des Émirats. Le 5 janvier 2021, MBS a hébergé les accords d’Al-Ula, mettant fin à trois ans et demi de blocus. En avril, l’Arabie saoudite a amorcé des négociations avec l’Iran, cinq ans après la rupture des relations entre les deux pays. En mai, après des années de tensions, le ministre des Affaires étrangères saoudien a reçu à Riyad son homologue turc, dont le régime proche des Frères musulmans est honni par Abu Dhabi.

« MBS tue le père car il a besoin de s’affirmer, quitte à prendre le contrepied de MBZ, et de ce que l’Arabie saoudite a fait depuis son arrivée au pouvoir », analyse Stéphane Lacroix. Cette politique d’ouverture saoudienne vise à améliorer l’image de MBS aux yeux des États-Unis, mais elle traduit aussi un besoin d’affirmation, ou de privilégier les intérêts nationaux, en opposition avec le principe d’alliance avec les Émirats.

Rivalités économiques

Si les différends politiques se règlent en coulisses, les rivalités économiques font l’objet de déclarations concrètes. En février, Riyad a annoncé qu’elle cesserait, à partir de 2024, de faire affaire avec des entreprises étrangères dont le siège régional est situé à l’extérieur du royaume. La capitale saoudienne cherche à attirer jusqu’à 500 multinationales.

Une mesure qui vise clairement à déplacer le hub économique régional de Dubaï à Riyad. « Les Saoudiens estiment qu’ils ne sont pas à la hauteur de leur potentiel et qu’ils peuvent peser bien plus lourd économiquement, estime Bader Al-Saif. En ce sens, il existe une volonté croissante de concurrence. »

Les Émiratis défieront quiconque s’opposera à leur intérêt national, y compris l’Arabie saoudite

Mais sur ce plan, les Émirats ont une longueur d’avance sur l’Arabie saoudite. Avec son fonds souverain, Abu Dhabi prépare depuis longtemps l’après-pétrole en diversifiant son économie et en créant un hub financier avec Dubaï, qui ne tire presque aucun revenu du pétrole. « Les Émiratis ont toujours eu une vision, une réflexion sur la transformation de leur pays à long terme, commente Yasmine Farouk. Les Saoudiens sont en train d’apprendre à faire la même chose ».

Le mécontentement autour de la politique des quotas affiché par Abu Dhabi à l’Opep+, terrain dominé par les Saoudiens, entre dans le cadre de cette stratégie. « Les Émirats sont de fins stratèges : même s’ils n’obtiennent pas d’assouplissement du quota, ils envoient un message sur leur montée en puissance, décrypte Bader Al-Saif. L’intérêt national passe avant tout, et ils défieront quiconque s’y opposera, intentionnellement ou non, y compris l’Arabie saoudite. »

Diplomatiquement, avant de normaliser les relations des Émirats avec Israël, MBZ a bâti des alliances solides avec la Chine, la Russie et l’Occident, notamment aux États-Unis, où il est introduit dans les hautes sphères politiques. « MBS n’est pas dans cette dynamique-là. Il est encore vu comme devant faire ses preuves, et son image est ternie par l’affaire Khashoggi », observe Stéphane Lacroix. L’Arabie saoudite ne jouit pas du même degré de confiance sur la scène internationale. Un problème pour le royaume, qui s’emploie à attirer des investissements étrangers et poursuivre sa diversification économique afin de préparer l’après-pétrole.