Politique

Famine à Madagascar : le cuir de la discorde

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Par - à Antananarivo
Mis à jour le 12 juillet 2021 à 16:03

Un enfant est dépisté pour la malnutrition sur la circonférence du bras dans un projet de nutrition à Etakaky, district d’Ampanihy, Madagascar, le 3 mai 2021. © Viviane Rakotoarivony/UNO for the CHA/Handout via REUTERS

La consommation de cuir de zébu par des Malgaches affamés a provoqué une polémique dans la Grande Île. Le Sud du pays souffre d’une famine qui menace 1,4 million de personnes. Le gouvernement a annoncé des mesures. 

Depuis le début du XXème siècle, la famine, le « kéré », frappe régulièrement les régions Anosy et Androy, dans le Grand Sud de Madagascar. Si bien que la malnutrition est une habitude… et passe quasi inaperçue.

Sauf cette année. Lorsque la correspondante de France 24 a révélé, images à l’appui, que des Malgaches en étaient réduits à manger des lanières de cuir de zébu, une vive polémique a éclaté à la fin du mois du juin. Les autorités malgaches ont réagi, ainsi que la presse locale et étrangère, et bien sûr des dizaines de milliers de personnes sur les réseaux sociaux.

Sécheresse

Le contexte humanitaire rappelle les grandes famines d’Éthiopie dans les années 1980 ou du Biafra à partir de 1968. « Des communautés entières dans le sud de Madagascar sont confrontées à la famine », a tweeté António Guterres, le secrétaire général de l’ONU, le 6 juillet.

Le Programme alimentaire mondial (PAM) a estimé, en mai, que 1,4 million de personnes se trouvent dans une situation « d’insécurité alimentaire grave. »

En cause, le changement climatique qui provoque des sécheresses de plus en plus rudes dans le Grand Sud. La région souffre aussi d’une grande insécurité. Et l’État n’y a jamais pleinement assumé ses fonctions régaliennes. Alors, en attendant les aides alimentaires, les habitants mangent des grillons, de l’argile… Et aussi du cuir.

« Cette année est de loin la pire »

C’est ce dernier aliment qui a déclenché la polémique. Le 21 juin, la correspondante de France 24 et de l’AFP, Gaëlle Borgia, publie sur son compte Facebook personnel une vidéo de Malgaches cuisant et mâchant des lanières de cuir dur de zébu. Il s’agit de chutes jetées par les cordonniers qui fabriquent les semelles de sandales rudimentaires dans le chef-lieu de la région Androy, Ambovombe.

« Quand j’ai vu ces gens, j’étais choquée et j’ai voulu alerter sur la gravité de la crise », raconte la journaliste à Jeune Afrique. « Cette année est de loin la pire, regrette la Franco-Malgache, qui a déjà couvert le « kéré » à plusieurs reprises. Avant, on ne voyait pas des hommes, des femmes et des enfants faméliques, et surtout des morts, dans tous les villages. Cette année, si. »

Message à notre cher et beau président : savez-vous que certains habitants mangent des semelles de sandales en cuir de zébu (oui vous avez bien lu) car ils sont en train de mourir de faim? Ils ramassent les déchets des cordonniers et les font cuire à l’eau et au sel. Ou alors les font griller mais c’est très très dur à avaler. Je pensais avoir touché le fond mais là nous creusons encore. C’est réel et c’est en 2021. Je vais de sidérations en sidérations…

Posted by Gail Borgia on Monday, June 21, 2021

 

Les autorités attaquent la journaliste

Les autorités font une première réponse, le 23 juin. Le gouverneur de l’Androy, le Dr Soja Lahimaro, signe un communiqué cinglant. S’il concède que la peau de zébu se consomme, il refuse de croire que la population mange ces chutes de cuir, qu’il identifie à des chaussures. Dans la culture malgache, « les chaussures représentent un interdit alimentaire. Il est déplorable de constater que pour exister publiquement, cette journaliste détourne la réalité jusqu’à insulter notre culture et s’appuyer sur notre malheur pour tenter de briller. »

Le même jour, la TVM, la chaîne d’État, diffuse un reportage affirmant que Gaëlle Borgia aurait soudoyé des personnes et mis en scène une fausse consommation de cuir. D’autres organes de presse malgaches crient aussi au mensonge… Ou louent le travail de la correspondante, comme la Gazette de la Grande Île, qui titre en Une : « La réalité qui dérange. »

La présidence réagit et attaque également le travail de Gaëlle Borgia. « Les propos de la journaliste qui a relaté que la population recourait à la consommation de semelles de sandales sont absolument faux et ont provoqué l’indignation de la population d’Androy », assure à Jeune Afrique Lova Ranoromaro, directrice de cabinet du président de la République, Andry Rajoelina. Elle insiste néanmoins sur le fait qu’il n’est « aucunement question de minimiser la sévérité de la situation [sanitaire] ».

Intimidations

Reporters sans frontières s’est fendu d’un communiqué, le 1er juillet. « Nous dénonçons avec la plus grande fermeté les tentatives grossières et mensongères de discréditer le travail de cette journaliste », affirme Arnaud Froger, responsable du bureau Afrique. RSF souligne aussi que les témoins ayant assuré avoir été soudoyé par Gaëlle Borgia ont affirmé, dans une autre vidéo filmée par la journaliste, « avoir été menacés par des hommes armés d’un couteau et achetés afin de faire ces déclarations contre elle. »

Le problème de fond, c’est que tous les gouvernements successifs n’ont pas répondu à leur mission de développement »

« La TVM a décalé le débat, analyse Juvence Ramasy, maître de conférence en sciences politiques. On noie le poisson. Alors que le problème de fond, c’est que tous les gouvernements successifs n’ont pas répondu à leur mission de développement, signe de la faillite de l’État. » Face à la famine, le président Rajoelina a pourtant organisé un « colloque » national les 11 et 12 juin pour assurer « l’Émergence du Grand Sud ». « Nous favorisons l’accessibilité aux principales ressources nécessaires à la survie : l’eau, les terres cultivables, l’éducation, la santé », résume Lova Ranoromaro.

Andry Rajoelina avait déjà alerté sur cette crise alimentaire récurrente en 2016, 2019, et 2020. Mais cette fois, « la volonté politique forte est une première à Madagascar, promet Lova Ranoromaro. Nous allons pouvoir mesurer les actions déjà menées d’ici six mois. »