Politique

Burundi : Évariste Ndayishimiye, une présidence sous surveillance

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Par - Envoyé spécial
Mis à jour le 16 septembre 2021 à 13:58

Évariste Ndayishimiye, lors de son investiture le 18 juin 2020 à Gitega. © Berthier Mugiraneza/AP/SIPA

Un an après l’accession d’Évariste Ndayishimiye à la tête du pays, le Burundi commence à changer. Mais la volonté d’ouverture et de développement tiendra-t-elle ses promesses sur le long terme ? Et tiendra-t-elle tout court, face aux plus radicaux du parti au pouvoir ?

Le 18 juin 2020, Évariste Ndayishimiye a officiellement été investi président de la République du Burundi. C’était tout sauf une surprise. « Il était difficile d’imaginer que le prochain chef de l’État puisse être d’un autre parti que le CNDD-FDD [Conseil national pour la défense de la démocratie–Force de défense de la démocratie, au pouvoir depuis 2005], qu’il remporte ou non l’élection », estime un diplomate. Agathon Rwasa, le leader du Congrès national pour la liberté (CNL), ne dira pas le contraire.

Arrivé deuxième à la présidentielle du 20 mai 2020, l’opposant continue, un an plus tard, de revendiquer une victoire qu’un certain nombre d’observateurs burundais et étrangers semblent prêts à lui accorder, même à demi-mots. Dès le 4 juin 2020, la Cour constitutionnelle a mis un terme aux contestations, en validant la victoire du CNDD-FDD, plus tout-puissant que jamais après avoir également remporté les élections législatives et communales, organisées le même jour que la présidentielle.

Militarisation express

Plus étonnant peut-être, le nom de l’heureux élu, pourtant annoncé depuis janvier 2020 par la direction du CNDD-FDD. En effet, Évariste Ndayishimiye n’était alors qu’un général parmi d’autres au Burundi et sa nomination à la candidature entérinait surtout la décision bien plus surprenante, prise dès 2018 par le président Pierre Nkurunziza, de ne pas se représenter à un quatrième mandat. « Le parti était alors toujours profondément fracturé par les événements de 2015. Le chef de l’État n’était pas certain de disposer des soutiens suffisants pour une nouvelle candidature », explique un journaliste local.

Selon d’autres sources, certains caciques du CNDD-FDD lui auraient même clairement signifié qu’il devait passer la main. Il accepte, mais veut voir Pascal Nyabenda, alors président de l’Assemblée nationale, lui succéder. Refus des « généraux » qui contrôlent le parti. « Pour eux, l’héritier devait forcément être passé par le maquis », poursuit le journaliste burundais. Pourtant, soutenu cette fois encore par ses plus proches lieutenants, Alain-Guillaume Bunyoni et Gervais Ndirakobuca, alors tous deux aux commandes de l’appareil sécuritaire burundais, Pierre Nkurunziza lâche son favori. Exit le civil Pascal Nyabenda, place au major général Évariste Ndayishimiye, alias Neva.

Pas tout à fait comme les autres

En plus de présenter des états de services qui rassurent les dignitaires d’un parti lui-même en voie de militarisation express, il est le seul officier supérieur à avoir démissionné de l’armée – en 2016, pour devenir secrétaire général du CNDD-FDD –, comme l’exige le code électoral du pays. Disponible donc, et ne faisant l’objet d’aucune sanction internationale contrairement à certains de ses pairs, Évariste Ndayishimiye se retrouve début 2020, à 51 ans, en première ligne pour représenter aux mieux les intérêts de la petite caste à laquelle il appartient, mais dont il a su se démarquer à l’occasion.

« Pas tout à fait comme les autres », insiste Évariste Ngoyagoye, l’ancien archevêque de Bujumbura qui, depuis les années 2000, a plusieurs fois eu l’occasion de côtoyer ce catholique très pratiquant avant qu’il ne devienne président. Neva était l’agent de liaison de la rébellion avec l’église, avant que les deux hommes ne se retrouvent dans le cadre des négociations de paix qui ont précédé les élections de 2005.

Car Évariste Ndayishimiye, qui a fui l’université pour rejoindre les rebelles hutu des FDD dès le milieu des années 1990, se fait suffisamment remarquer lors des opérations menées sur le terrain pour gravir un à un les échelons du mouvement.

À la tête d’une compagnie de combat, il s’affiche « comme le moins brutal et le moins cupide des commandants », affirme un ancien vétéran. Promu un peu plus tard chef de l’instance disciplinaire interne à la rébellion, il devient l’un des visages les plus présentables des FDD, puis de leur branche politique créée en 2003, le CNDD-FDD, qu’il représente notamment au sein de la commission de suivi des accords d’Arusha signés en 2000 par les différentes factions burundaises.

Mise en place du système CNDD-FDD

Aussi à l’aise en uniforme qu’en costume cravate, il entre dans le premier gouvernement CNDD-FDD, à la tête du portefeuille de l’Intérieur et de la Sécurité publique (2006-2007). Il devient ensuite chef du cabinet militaire de la présidence, puis, à partir de 2015, du cabinet civil.

Évariste Ndayishimiye fait partie des quelques généraux qui, pendant plus d’une dizaine d’années, gravitent autour de Pierre Nkurunziza. Sans être le plus influent ou le plus intriguant d’entre eux, il contribue néanmoins, comme les autres, à mettre en place un véritable système CNDD-FDD sur l’ensemble du territoire.

C’est d’ailleurs à ce fidèle parmi les fidèles que le président confie la reprise en main musclée du parti au lendemain de la fronde de 2015, durant laquelle un certain nombre de hauts responsables s’opposent au troisième mandat présidentiel. Pas lui. « C’est la première chose à savoir sur Évariste : il suit et respecte toujours le chef, quel qu’il soit », témoigne un ancien responsable du CNDD-FDD.

Maintenant qu’il occupe lui-même la fonction suprême, sans avoir à rester dans l’ombre tutélaire de son prédécesseur, disparu prématurément quelques jours seulement avant son investiture, Évariste Ndayishimiye saura-t-il faire preuve d’un leadership que personne ne lui reconnaît jusqu’alors ? « Il reste un véritable pouvoir au-dessus de sa tête, celui détenu par le conseil des Sages, l’organe politique du CNDD-FDD », poursuit l’ex-cadre du parti.

Évariste Ndayishimiye, le 20 mai 2020 à Gitega.

Évariste Ndayishimiye, le 20 mai 2020 à Gitega. © Evrard Ngendakumana/REUTERS

Il se sait mis sous très haute surveillance par les durs du régime

Désormais affranchi d’un Pierre Nkurunziza qui, en tant que « guide suprême du patriotisme », s’apprêtait à présider ce conseil et, donc, à garder la haute main sur l’exécutif, Neva doit encore compter avec les intérêts de ceux auxquels il doit son accession à la présidence. Il se sait mis sous très haute surveillance par les durs du régime, qui le considèrent comme un faible. Pour encadrer « le moins mauvais d’entre eux », selon l’expression couramment utilisée pour désigner le chef de l’État à Bujumbura, ils ont placé leurs hommes.

Côté gouvernement, Alain-Guillaume Bunyoni, plus haut gradé de la police est à la primature et Gervais Ndirakobuca, alias Ndakugarika (« Je vais t’étendre raide mort », en kirundi), ancien patron du sinistre Service national de renseignement (SNR), à l’Intérieur. Tous deux sont toujours sous le coup de sanctions de la part des États-Unis ou de l’Union européenne (UE), pour leur rôle dans l’appareil répressif mis en place à partir de 2015.

Côté CNDD-FDD, en janvier 2021, un autre faucon, Révérien Ndikuriyo, a pris la tête du parti où il succède à Évariste Ndayishimiye. Colonel démobilisé des FDD, l’ancien président du Sénat s’est distingué ces cinq dernières années en multipliant les propos féroces à l’encontre des opposants au régime.

Avec une telle garde rapprochée, Évariste Ndayishimiye n’a plus qu’à s’inscrire dans la continuité de son successeur. Et c’est ce qu’il fait durant les premiers mois de son septennat. Lui-même l’affirme lors de son discours d’investiture : « Je viens pérenniser l’action visionnaire de Pierre Nkurunziza. »

Les impératifs d’ouverture diplomatique et économique, de bonne gouvernance et de lutte contre la corruption ressemblent alors à des promesses qui n’ont pas nécessairement vocation à être tenues. Avant que le ton ne change au fil des mois, notamment dans la gestion de la crise sanitaire.

Rapport de force à la tête de l’exécutif

La pandémie de Covid-19 n’ayant pas été neutralisée par Dieu, comme l’assurait pourtant son prédécesseur, Neva met en place une véritable stratégie de lutte contre le virus et renoue avec l’Organisation mondiale de la santé, dont les représentants avaient été chassés du pays en mai 2020.

Cependant, entre les gages qu’il doit donner à son camp et les demandes de la communauté internationale, il peine à prendre des décisions tranchées. Ainsi, en 2020, il demande aux membres de son gouvernement de déclarer leurs biens, mais se rétracte trois semaines plus tard. Quant à la ministre du Commerce, Immaculée Ndabaneze, arrêtée pour détournement de fonds en mai dernier, elle est libérée quelques jours plus tard. Dans les deux cas plane l’ombre du CNDD-FDD et de celui qui s’annonce comme son principal rival, son Premier ministre : Alain-Guillaume Bunyoni.

Pour faire face à celui qui était considéré comme le véritable numéro deux du pouvoir depuis 2015, le chef de l’État s’appuie sur ses propres généraux, comme Prime Niyongabo aujourd’hui chef d’état-major, et Gabriel Nizigama, nommé chef du cabinet civil de la présidence, qu’il a rencontré sur les bancs de l’université.

En fin connaisseur des équilibres internes au CNDD-FDD, Neva sait aussi profiter des luttes d’influence qui traversent les hautes sphères du parti. Ainsi, au fil des mois, il semble s’être rapproché du ministre de l’Intérieur, le très redouté Ndakugarika.

Beaucoup de changements positifs ont eu lieu ces douze derniers mois

Conséquence, peut-être, de l’évolution de ce rapport de force à la tête de l’État, certains dossiers, comme celui de la normalisation des relations avec le Rwanda, ont connu des avancées spectaculaires ces derniers mois.

C’est d’ailleurs sur la scène extérieure que le président enregistre ses succès les plus significatifs, multipliant les visites officielles auprès de ses homologues africains, quand, dans le même temps, son pays renoue le dialogue politique avec l’UE. « Beaucoup de changements positifs ont eu lieu ces douze derniers mois », témoigne un diplomate qui, comme beaucoup d’observateurs, se demande bien jusqu’où ira Neva dans son désir de changement.

Le président a encore six ans devant lui pour tenter de sortir le pays de son ornière économique et redonner confiance à une communauté internationale qui n’attend que cela. « À moins qu’il ne soit victime d’un coup d’État, voire d’un assassinat », redoute un éditorialiste local. Dans le cas contraire, le président pourrait suivre la feuille de route qu’il s’est lui-même tracée vers l’ouverture et le développement. Il sera alors peut-être temps pour chaque Burundais de « remercier Dieu », qui se dit Ndayishimiye, en kirundi.