Politique

Tunisie : violences, insultes, plaintes… Chamboule-tout à l’Assemblée

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Mis à jour le 12 juillet 2021 à 13:38

Kaïs Saïed prête serment en tant que nouveau président de la Tunisie lors d’une cérémonie à l’Assemblée tunisienne des représentants du peuple, à Tunis, le 23 octobre 2019. © Khaled Nasraoui/DPA /ABACA

De véritables scènes de foire ternissent les rangs de l’hémicycle et bouleversent le calendrier politique.

La scène politique tunisienne connait des relents de mauvais sitcom. Après des vagues d’unions et de désunions qui composent et décomposent régulièrement l’arène des blocs parlementaires, ce sont désormais les violences qui s’invitent sporadiquement au sein de l’hémicycle.

La présidente du Parti destourien libre (PDL), Abir Moussi, en a fait les frais le 30 juin en pleine séance plénière. En cause : une divergence de vue autour de l’accord pour l’ouverture d’un bureau du fonds du Qatar pour le développement en Tunisie. Giflée et bousculée par le leader de la coalition Al Karama Seifeddine Makhlouf et l’ex-député du même groupe, Sahbi Smara, elle a depuis reçu des soutiens quasi unanimes de la classe politique et de la société civile (Ligue des droits de l’homme, Association des femmes démocrates…).

Sanctions légères

Les deux hommes sont désormais soumis à la « peine maximale » prévue par le règlement intérieur de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), sur décision de son bureau le 5 juillet. Cela correspond à une simple privation de prise de parole durant trois séances consécutives. Une peine jugée légère par de nombreux observateurs face à de telles violences, par ailleurs passibles de poursuites judiciaires.

Le bureau du parlement n’a pas manqué en parallèle de dénoncer et de porter plainte contre les pratiques du bloc PDL et de sa présidente, les accusant d’entraver le fonctionnement de l’institution depuis le début de la législature, plénières comprises. Ses élus sont en effet à l’origine de nombreuses interruptions de séances à coups de haut-parleurs, sit-ins et autres emportements. Ils s’étaient même opposés à la présence de membres du gouvernement lors de leur audition mi-juin. En réponse, la Kasbah avait annoncé porter plainte contre eux. Des dirigeants du parti majoritaire, Ennahdha, avaient également réclamé la levée d’immunité d’Abir Moussi.

L’ONG Al Bawsala, qui scrute les travaux de l’ARP via sa plateforme Marsad Majles, avait également dénoncé les agissements du PDL dans un communiqué daté du 29 juin dernier après un énième sit-in du parti qui se réclame de l’ancien régime. « Le PDL participe à faire monter tension et pression au sein du parlement », accuse en son sein Selim Kharrat. Elle n’avait néanmoins pas manqué dès le lendemain d’exhorter la classe politique à assumer ses responsabilités et à lutter contre les violences à l’égard des femmes et contre l’impunité.

Nombreux comparent les rangs de l’ARP à une salle de classe en pleine cour de récréation

Des voix dénoncent également une justice aux ordres face au refus de poursuites contre les députés Al Karama. Le PDL annonce avoir porté plainte en retour pour « dépassements » contre le procureur et le porte parole du tribunal. Elle accuse le tribunal de l’avoir convoquée et sous entend que ces procédures sont à charge. Elle estime également qu’il a induit la population en erreur. Il conteste en effet les affirmations de ce dernier sur le fait que le PDL n’aurait pas intenté d’action en justice à la suite de cette agression.

Montée des tensions

Ce n’est pas la première fois que de des violences s’invitent au sein de l’ARP. Au point que nombre d’articles comparent ses rangs à une salle de classe en pleine cour de récréation. Aux insultes déjà relevées par le passé, s’ajoutent, depuis le 7 décembre dernier, les agressions physiques. Les députés du bloc démocratique Samia Abbou et Anouar Bechahed avaient alors été victimes d’élus d’Al Karama. Abbou avait par la suite entamé une grève de la faim en signe de protestation contre le manque de sanction de ses agresseurs. Il aura fallu attendre mi-janvier pour que le président de l’ARP, Rached Ghannouchi condamne ces violences après avoir promis une enquête.

« Je pense que situation résulte d’un cumul de paroles et d’actes de violences qui ont démarré à la suite des élections législatives de 2019, au point qu’un député d’Al Karama avait souhaité la mort d’une collègue sous la coupole de l’ARP, s’indigne encore Selim Kharrat. L’absence de réponse proportionnée de la part de sa présidence a créé un appel d’air et différents élus n’ont ensuite pas hésité à monter le ton. Jamais on en était arrivés là lors des précédentes mandatures. »

Paralysie aggravée

Retards de votes, absentéisme, manque de transparence : les carences de l’hémicycle avaient déjà été pointées du doigt dans le dernier rapport annuel de suivi d’Al Bawsala, en décembre 2020. Par conséquent, certains chantiers prioritaires trainent encore. Outre ces paralysies structurelles, des séances plénières consacrées à des auditions de ministres ont depuis été déprogrammées provoquant de vives réactions d’autres groupes parlementaires.

Tahya Tounes, le bloc démocratique et celui de la Réforme ont en effet décidé de boycotter certains travaux de l’ARP comme les commissions de concertation et réunions des présidents de blocs. Ils réclament une session d’audition du gouvernement, ainsi qu’une plainte de la présidence de l’Assemblée contre les deux députés d’Al Karama, auteurs des violences à l’origine de ces nouveaux imbroglios.