Société

Trafic sexuel et mendicité au Sénégal : Dakar épinglé par les États-Unis

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Mis à jour le 12 juillet 2021 à 09:59

Des talibés font le compte de l’argent récolté par la mendicité à Dakar. © Rebecca Blackwell/AP/SIPA

Dans un rapport publié début juillet, Washington évoque la complicité de diplomates étrangers dans le trafic d’êtres humains au Sénégal, et dresse un bilan mitigé des efforts faits par Dakar pour endiguer les crimes de travail forcé.

Le Sénégal en fait-il suffisamment pour protéger les victimes de traite d’êtres humains et de trafic sexuel ? Le bureau du département d’État américain chargé de la surveillance et de la lutte contre le trafic de personnes a rendu public un rapport évaluant les mesures prises par les autorités pour contrer le phénomène. « Le gouvernement ne remplit pas totalement les standards minimaux en matière d’éradication du trafic », établit le document, qui évoque néanmoins « les efforts significatifs  » faits par le Sénégal.

La majeure partie des cas recensés correspondent en réalité à l’exploitation des jeunes dans de prétendus daaras, où les enfants et jeunes hommes sont maltraités et forcés à mendier, sans recevoir une formation et instruction religieuse suffisante. Un problème adressé depuis 2005 par une loi qui peine encore à être appliquée, et par un programme national visant à retirer les jeunes des rues, dont la phase trois a été déployée en 2020.

Une loi peu appliquée

Le département d’État enjoint toutefois Dakar de renforcer le cadre juridique et de réguler les daaras. « Le gouvernement n’a pas enquêté ou poursuivi les trafiquants qui forcent les enfants à mendier, en dépit de la loi de 2005, et n’a pas pris d’actions contre les autorités qui ont refusé de mener l’enquête sur ces cas », déplore le rapport, qui évoque de « faibles efforts pour identifier les responsables d’abus ».

La loi de 2005 prévoit pourtant 5 à 10 ans de prison et une amende pour le trafic sexuel et le trafic d’êtres humain, et des peines de 2 à 5 ans pour les crimes de mendicité forcée, avec des amendes maximales de 500 000 F CFA.

Au cours de l’année, le gouvernement a rapporté au moins 14 enquêtes liées à des trafics, a poursuivi 19 trafiquants présumés, 12 personnes ont été condamnées, mais aucune pour mendicité forcée.

Dans une enquête conjointe de 2019 des organisations Plateforme pour la promotion et la protection des droits humains et Human rights watch, des chercheurs évaluaient pourtant à 16 le nombre d’enfants talibés morts entre 2017 et 2018 « des suites de passages à tabac, d’actes de négligence ou d’une mise en danger par certains maîtres coraniques dans leurs écoles ».

« Quand les autorités ont identifié des cas potentiels de mendicité forcée, ils ont souvent édicté des amendes administratives contre les suspects, au lieu de mener des enquêtes criminelles et de poursuivre les personnes mises en cause, en partie à cause de la pression publique, liée à l’influence des maîtres coraniques dans la société », fait valoir le rapport.

« Les vrais « daara » ne laissent pas leurs « talibés » traîner » jour et nuit dans les rues

« J’ai donné des instructions très fermes au gouvernement pour mettre un terme à cette image insoutenable d’enfants abandonnés dans la rue », avait déclaré le président sénégalais, Macky Sall, en 2016, alors qu’il avait invité « tout le pays à se mobiliser » contre la mendicité des enfants. C’était le lancement du programme « retrait des enfants de la rue ».

Mobilisations

Des opérations similaires avaient été menées en 2016 et 2018, visant à retirer des rues plusieurs centaines de mineurs, et permettant d’identifier les plus vulnérables, de les soigner et de leur apporter un soutien psychologique, avant de les placer en centre d’accueil ou de les renvoyer à leurs familles.

« L’idée de départ est bonne, mais sans préparation, sans coordination, ça n’a aucune efficacité, et ça a même été un traumatisme pour certains enfants, qui ne comprenaient pas ce qu’il se passait », confiait à JA le responsable d’une structure d’accueil en 2017.

L’un de ces centres, le centre Ginddi, créé en 2003, a reçu un financement de près de 270 millions de F CFA en 2020. Selon le rapport, de nombreux daaras jugés dangereux ont été fermés simultanément par le gouvernement, pour des problèmes de santé ou d’hygiène.

« Les vrais « daara » qui enseignent ne laissent pas leurs « talibés » traîner » jour et nuit dans les rues, « cela n’a rien à voir avec l’islam », avait insisté le chef de l’État en 2016.

Les traductions devant la justice de chefs religieux continuent cependant de générer la mobilisation de maîtres coraniques et de leurs disciples. Il en avait été ainsi lors de la condamnation de Oustaz Cheikhouna Guèye en décembre 2019. Il avait été condamné par le tribunal de grande instance de Louga, dans le nord du Sénégal, à deux ans de prison avec sursis pour avoir enchaîné et battu des enfants de moins de 15 ans, pensionnaires de son école coranique.

Une délégation de maîtres coraniques était allée à la rencontre du khalife général des mourides Serigne Mountakha Mbacké, qui avait alors appelé à l’apaisement.

Le gouvernement travaille aussi aux côtés d’une organisation internationale chargée d’implémenter « Systraite », une base de données sur les victimes de traite dans plusieurs régions du pays, dont Dakar, Saint-Louis et Thiès.

Dans le rapport, les américains rappellent que ce programme comporte notamment les formations de magistrats ou de procureurs, qui ont pour but de renforcer l’application de la loi de 2005.

Les victimes mineures seraient plus nombreuses à Dakar, Saint-Louis, Cap Skirring et sur la Petite-Côte

Pour la troisième année consécutive, le projet de loi visant à la modernisation des daaras reste en suspens, et n’a pas été votée par les députés.

Trafics sexuels

Un autre aspect du rapport concerne le trafic d’être humains et l’exploitation domestique et sexuelle. Selon le département d’État, un grand nombre des victimes sont exploitées dans la région de Kédougou, au sud-est du pays.

Le rapport indexe également plusieurs agents économiques étrangers. Les entreprises nord-coréennes qui travaillent « dans la construction et d’autres secteurs » violeraient possiblement les résolutions des Nations unies, en ayant recours au travail forcé de leurs compatriotes.

Dans le secteur de la pêche, des navires chinois battant pavillon sénégalais pourraient également exploiter des travailleurs ouest-africains, notamment sénégalais, mais aussi chinois.

Mais ce sont les crimes liés à l’exploitation sexuelle qui ont généré le plus de réactions. Ainsi, selon le rapport, « les autorités ont identifié en 2018 l’exploitation de femmes chinoises et ukrainiennes dans des bars et des boîtes de nuit »rappelant que des femmes et des enfants originaires d’Afrique de l’Ouest sont victimes d’un système de tourisme sexuel pour des étrangers européens, notamment Belges, Français et Allemands.

Les victimes mineures seraient plus nombreuses à Dakar et à Saint-Louis, mais aussi à Cap Skirring (Casamance) et sur la Petite-Côte, à la sortie de Dakar. Le phénomène serait de plus en plus important dans des « résidences privées », en plus des zones touristiques habituelles. Le document indique que des diplomates saoudiens seraient coupables d’avoir recruté et exploité des femmes sénégalaises pour les forcer à travailler en Arabie Saoudite, sans toutefois donner plus de détails.