Politique

Envoyé spécial au Sahara : les raisons d’une vacance

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Par - à Casablanca
Mis à jour le 9 juillet 2021 à 15:27

Mission de l’ONU à la frontière entre le Maroc et la Mauritanie © Fadel Senna/AFP

Alors que l’administration Biden a annoncé ne pas changer de position sur le Sahara, le poste d’envoyé spécial de l’ONU est vacant depuis deux ans. Les treize candidats proposés ont tous été rejetés par les différents protagonistes. Explications.

Un serpent qui se mord la queue : telle pourrait être illustrée la situation autour de la nomination d’un envoyé spécial de l’ONU au Sahara. Le 2 juillet, Antonio Guterres, secrétaire général des Nations unies, a exhorté le Maroc et le Front Polisario à accepter le prochain candidat qu’il leur proposera pour ce poste.

« La difficulté, c’est que nous avons déjà proposé treize noms, et que nous n’avons pas obtenu le consensus des parties », a admis ce dernier. Guterres a fait cette déclaration à Madrid, au cours d’une conférence de presse conjointe avec le Premier ministre espagnol Pedro Sanchez, alors que le Maroc et l’Espagne traversent une grave crise diplomatique dont le Sahara est la principale cause.

« Le Maroc est réservé sur De Mistura du fait de son parcours et de sa sensibilité autonomiste »

Le poste d’envoyé spécial au Sahara est vacant depuis la démission de l’ex-président allemand Horst Köhler, officiellement pour « raisons de santé », en mai 2019, soit deux ans et deux mois. En avril, Antonio Guterres a proposé le nom de Staffan de Mistura pour devenir le nouvel émissaire des Nations unies au Sahara, une proposition acceptée par le Front Polisario mais finalement écartée par Rabat.

De Mistura, diplomate italo-suédois de 74 ans, est un spécialiste des zones de conflits chauds : il a été médiateur en Syrie en 2014, mais aussi représentant spécial en Afghanistan (2010-2011), en Irak (2007-2009) et au Sud-Liban (2001-2004). C’est sur cette base que la diplomatie marocaine aurait exprimé des réserves, estimant qu’une telle nomination appuierait la « campagne de communication internationale » du Front Polisario selon laquelle il serait en guerre ouverte avec le Maroc, depuis le 13 novembre.

Autre élément, de Mistura serait favorable à ce que les négociations sur la résolution du conflit soient restreintes au royaume et au Polisario, sans l’Algérie, alors que le Maroc considère son voisin comme une partie prenante du conflit, en adéquation avec le principe de la participation d’Alger aux pourparlers de Genève en mars 2019. « Le Maroc est réservé sur de Mistura du fait de son parcours et de sa sensibilité autonomiste, voire indépendantiste », souligne aussi le politologue Mustapha Sehimi.

Pénurie de candidats ?

Suite à ce refus de Rabat, Alger et le Polisario ont pointé le Maroc, le tenant pour unique responsable du blocage. Le 4 juillet, Mohamed Sidi Omar, représentant du Front Polisario auprès de l’ONU a notamment accusé le Maroc de chercher à « consacrer et ancrer le statu quo ».

En février 2020, le royaume avait refusé la nomination de l’ex-ministre slovaque des Affaires étrangères, Miroslav Lajcak. À l’époque, selon un familier de la diplomatie chérifienne, le ministre marocain des Affaires étrangères, Nasser Bourita, s’était opposé à cette candidature, car Lajcak avait participé en tant que représentant de l’ONU et de l’Union européenne à l’organisation du référendum sur l’indépendance du Monténégro en 2006.

L’Algérie et le Polisario aussi ont rejeté des candidatures, notamment deux en trois mois : celle de Petre Roman, proposée en décembre 2020, et celle de Luis Amado, proposée en mars 2021. Alors que ces deux profils avaient été acceptés par le royaume, Omar Hilale, ambassadeur du Maroc à l’ONU, s’était fendu d’une lettre au Conseil de sécurité dans la foulée pour dénoncer les « obstructions, blocages et atermoiements de l’Algérie et du Polisario ».

« Il y a eu d’autres périodes de « vacance » mais jamais une telle focalisation sur l’accord d’une personnalité »

Pour ces derniers, la participation de Petre Roman, ancien Premier ministre roumain, au Forum Crans Montana de Dakhla en 2018 le disqualifiait d’office. Quant à Luis Amado, c’est une déclaration faite en 2017 qui semble en cause. « Nous encourageons toutes les initiatives visant à surpasser une situation de blocage concernant un problème qui est là depuis longtemps. L’initiative marocaine, que nous trouvons positive, s’inscrit dans cette perspective », avait ainsi affirmé Luis Amado, une sortie jugée « pro-marocaine » par le Polisario.

Rabat en position de force

Selon Mustapha Sehimi, c’est bien la première fois que le choix d’un envoyé spécial au Sahara créé autant de débats et de refus. « Il y a bien sûr eu d’autres périodes de « vacance » mais jamais une telle focalisation sur l’accord d’une personnalité », estime t-il.

Pourquoi ? « En partie parce que les termes du dossier ont changé de nature et de dimension depuis la reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine au Sahara avec Donald Trump en décembre 2020. » Une reconnaissance confirmée par le porte-parole de la diplomatie américaine Ned Price, qui a assuré le 1er juillet qu’elle « reste la position de l’administration » du président américain Joe Biden.

« Cette continuité a pris quelques mois car la nouvelle diplomatie américaine était en période de réglages, et il faut bien le dire, elle avait d’autres priorités », reprend le politologue. « Mais dans tous les cas, l’appui américain au Maroc, en plus de bouleverser les stratégies des uns et des autres, a conforté le royaume sur ce dossier, et lui ouvre un boulevard, une autoroute. »

La question de la nomination d’un envoyé spécial de l’ONU au Sahara va certainement être à nouveau posée à la fin du mois de septembre, juste avant l’ouverture de la prochaine session du secrétariat général et la réunion du Conseil de sécurité en octobre. Avec, peut-être, un 14e candidat proposé.