Politique

Barrage de la Renaissance : le conseil de sécurité, ultime recours de l’Égypte

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Mis à jour le 8 juillet 2021 à 15:06

Le méga-barrage controversé est situé sur le cours supérieur du Nil. Cette vue générale a été prise en décembre 2019. © EDUARDO SOTERAS / AFP

Le Conseil de sécurité de l’ONU se réunit aujourd’hui, à la demande de l’Égypte et du Soudan, afin d’évoquer le dossier du barrage de la Renaissance. L’Éthiopie a lancé lundi la deuxième phase du remplissage, une décision qui rend la situation plus tendue que jamais.

L’Égypte est sous le choc. Alors que doit se tenir ce jeudi 8 juillet la réunion du Conseil de sécurité de l’ONU sur le barrage de la Renaissance, à la demande du Soudan et de l’Égypte, Addis-Abeba a informé le Caire lundi soir, 5 juillet, qu’elle entamait la deuxième phase du remplissage du lac du barrage, malgré tous les avertissements, voire les menaces formulés depuis des mois. Dès le lendemain de cette annonce, la bourse égyptienne perdait 12,3 milliards de livres (783,4 millions de dollars) durant la première heure de cotation, les investisseurs vendant leurs titres en masse.

Position irresponsable

Sur les réseaux sociaux, les hashtags #ادعم_القرار_المصري (je soutiens la décision égyptienne) et #سد_النهضة (barrage de la renaissance) sont les plus partagés depuis deux jours. Une majorité de messages appelle à procéder à une frappe aérienne contre le barrage, afin de protéger les droits hydriques du pays.
« L’Éthiopie n’a pas respecté les intérêts des voisins du fleuve international et se comporte égoïstement, en entamant le remplissage sans l’approbation des deux autres pays », explique à Jeune Afrique, l’ancien ministre adjoint des Affaires étrangères et ambassadeur Ahmed Hegazi. « Avec ce deuxième remplissage sans accord, l’Éthiopie adopte une position irresponsable. Elle veut défier les parties régionales et provoquer l’animosité. »

Même si aucune étude ne permet d’évaluer précisément les conséquences des opérations de remplissage sur le débit du Nil en aval, les autorités égyptiennes entendent bien réagir.
Le ministère égyptien des Affaires étrangères, Sameh Choukri, a évoqué une décision éthiopienne qui « va alimenter la crise et les tensions dans la région, et créer une situation qui menace la sécurité et la paix aux niveaux régional et international ». Depuis le dimanche 4 juillet, M. Choukri est à New York où il s’active, avec son homologue soudanais, afin de préparer et de coordonner la réunion du Conseil de sécurité prévue aujourd’hui.

Une décision éthiopienne qui « menace la sécurité et la paix aux niveaux régional et international ».

Au cours de celle-ci, les membres du Conseil doivent étudier la proposition élaborée par le Caire et Khartoum, soutenue par la Ligue des États arabe (LEA) et présentée par la Tunisie. Ce projet appelle à mettre un terme à toute opération jusqu’à obtention d’un arrangement et propose l’organisation de négociations dans les six mois afin d’aboutir à un accord contraignant sur le remplissage et la mise en service du barrage. Le texte demande également l’intervention de l’Union européenne, de l’ONU et des États-Unis en tant que médiateurs, et pas simplement observateurs. Enfin, il exhorte les trois pays à cesser les communiqués hostiles et à s’abstenir de toute action unilatérale.

Rouvrir d’urgence les discussions

Mais pour Hani Raslan, chercheur au Centre des politiques étrangères et de sécurité (CEPES) d’al-Ahram, au Caire, un arrêt des opérations de remplissage paraît à ce jour peu réaliste, d’autant qu’Addis-Abeba est en retard sur son programme : « L’Éthiopie n’a pas réussi à achever les constructions nécessaires pour bloquer 13,5 milliards de mètres cubes de l’eau, ce qui était son plan pour la deuxième phase de remplissage. Les constructions actuelles ne permettent de bloquer que 3 milliards de mètres cubes, qui s’ajoutent aux 5 milliards bloqués depuis l’année dernière. Tout cela donne la possibilité de s’engager à nouveau dans des négociations, si c’est vraiment le souhait de l’Éthiopie, à propos des opérations de remplissage à prévoir pour l’année prochaine. » Pour le chercheur, la quantité d’eau plus limitée que prévue, qui peut être stockée à ce stade des travaux, doit permettre de repousser l’hypothèse d’une intervention militaire d’ici à juillet 2022.

Plus immédiatement, la question est de savoir si la réunion du Conseil de sécurité qui se tient aujourd’hui peut débloquer, ou au moins apaiser, la situation. Abbas Sharaky, professeur en géologie et en ressources hydriques à l’université du Caire, ne croit pas vraiment qu’une solution miracle sortira de ces discussions. Son hypothèse : « Le Conseil de sécurité pourrait remettre à nouveau le dossier entre les mains de l’Union africaine (UA), avec des organismes internationaux chargés de jouer le rôle des médiateurs pour une période de six mois. »

Il y a urgence à rouvrir les discussions car le dossier du barrage se limite de moins en moins à un conflit bilatéral entre Égyptiens et Éthiopiens. Mardi, Addis-Abeba a remis au Conseil de sécurité et à l’Assemblée générale de l’ONU une lettre critiquant l’attitude de la Ligue arabe et jugeant son intervention dans le dossier « indésirable » et risquant de « saper les relations amicales et coopératives entre l’Union africaine et la LEA ». Des propos peu appréciés par l’organisation, qui a rétorqué en accusant l’Éthiopie d’ « enfoncer un coin » entre la LEA et l’UA, en présentant la crise du barrage comme un conflit arabo-africain.