Arts

Quand le Sénégalais Ousmane Sow célèbrait la résistance indienne

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Mis à jour le 07 septembre 2021 à 09h30
Les héritiers d’Ousmane Sow ont prêté pour dix années renouvelables l’ensemble de 35 sculptures que l’artiste réalisa entre 1996 et 1998.

Les héritiers d’Ousmane Sow ont prêté pour dix années renouvelables l’ensemble de 35 sculptures que l’artiste réalisa entre 1996 et 1998. © Exposition de l’artiste sénégalais Ousmane Sow retraçant la bataille de Little Bighorn à Mont-Dauphin dans les Alpes. © Nicolas Michel pour JA

« La bataille de Little Bighorn », œuvre du sculpteur sénégalais représentant cette illustre victoire des peuples amérindiens, restera exposée dans les Alpes françaises pendant dix ans.

Dans l’entrée du comble de la Caserne Rochambeau, au cœur du village fortifié de Mont-Dauphin (Sud de la France), le chef sioux Sitting Bull lève les bras au ciel. En cette année 1876 du calendrier occidental, le wičháša wakȟáŋ (« holy man ») fixe le soleil en face pour implorer la pluie : c’est à ce moment qu’une vision terrible lui apparaît, des soldats s’abattant par centaines sur les peuples amérindiens – Sioux, Cheyennes, Minneconjous, Hunkpapas, Oglalas, Sans-Arcs, Brûlés, Blackfeet… Quelques jours plus tard, le 25 juin 1876, le lieutenant-colonel George A. Custer lance les 647 hommes du 7e régiment de cavalerie de l’armée américaine contre la coalition de 1 500­ guerriers formée par Sitting Bull. C’est la bataille de la Greasy Grass, nommée ainsi par les Sioux et restée dans l’histoire des États-Unis sous le nom de « Bataille de Little Bighorn ».

Une victoire indienne, célébrée par un sculpteur sénégalais, dans un petit village du Queyras, au milieu des Alpes françaises : les héritiers d’Ousmane Sow ont prêté pour dix années renouvelables l’ensemble de 35 sculptures que l’artiste réalisa entre 1996 et 1998. Et cela mérite le voyage ! Parce que les fortifications élevées par Vauban entre 1693 et 1704 afin de protéger le royaume de France des intrusions savoyardes offrent un panorama exceptionnel sur les vallées du Guil et de la Durance comme sur les chaînes de montagnes qui les dominent. Parce que l’espace qui accueille l’œuvre, sous une charpente du XIXe siècle constituée de bois assemblé, est somptueux. Mais surtout parce que ces sculptures d’Ousmane Sow marquent un moment essentiel dans l’histoire de l’art et du continent.

Proche des peuplades africaines

Quand il se lance le défi de représenter la plus célèbre victoire indienne, l’ancien kinésithérapeute a déjà réalisé plusieurs séries consacrées à des peuples africains : les Noubas d’abord, puis les Masaïs, les Zoulous et les Peuhls. Passionné de westerns – où, faut-il le rappeler, les Indiens jouèrent trop souvent le rôle des méchants… – il décide de s’attaquer à un symbole de la résistance indigène. « J’avais pensé sortir un peu de l’Afrique pour créer une autre ethnie qui se rapprocherait un peu de nos coutumes, et j’ai pensé aux Indiens d’Amérique. Ils ont, comme la plupart des peuplades africaines, le souci de leur corps, le goût du maquillage, et la vénération de leur sorcier. Comme je ne pouvais pas représenter la totalité de la race indienne, j’ai pris pour prétexte la bataille de Little Bighorn, où le général Custer a été vaincu et tué. Little Bighorn représente une des plus éclatantes victoires indiennes. C’est la série la plus importante que je compte réaliser », disait le sculpteur en 1996.

Il travaillera sur ce projet jusqu’en 1999 et ses Indiens seront exposés sur le Pont des Arts, à Paris, au cours de la rétrospective organisée par la réalisatrice Béatrice Soulé, qui vaudra à l’artiste une reconnaissance internationale. L’ensemble sera de nouveau exposé, partiellement, au Whitney Museum de New York, en 2003, dans ce pays oublieux qui extermina les Indiens et réduisit des millions d’Africains en esclavage…

C’est la série la plus importante que je compte réaliser.

Presque trois ans, c’est le temps qu’il aura fallu au sculpteur pour assembler les pièces d’une œuvre qui raconte séparément les deux temps de l’affrontement – le cœur de la bataille, puis la défaite américaine. Onze chevaux, vingt-quatre personnages conçus selon une méthode propre à l’artiste : une structure en fer à béton, de la paille de plastique fondue et modelée recouverte d’une toile de jute elle-même enduite de cette matière qu’il préparait longtemps à l’avance. Béatrice Soulé, qui a filmé pendant toute une année la création de Little Bighorn se souvient de sa manière de travailler. « Je l’ai vu créer les pièces une par une et je n’imagine pas plus beau lieu pour les accueillir, raconte-t-elle aujourd’hui. Sa création était entièrement mentale, et cette partie là de son travail nous échappait. Il n’y avait pas de croquis préparatoire, ou très peu. Dans l’atelier, c’était de l’exécution. Ainsi, les quatre chevaux morts de La Charge de Two Moons ont été créés aux quatre coins de l’atelier et ils n’ont été assemblés que sur le lieu de l’exposition ! » Un exploit quand on voit comment les chevaux s’agencent au millimètre près.

Moments forts du combat

La bataille de Little Bighorn par Ousmane Sow, c’est une série de scènes indissociables racontant des moments forts du combat : Sitting Bull en prière, Les soldats dos-à-dos tirant sur l’Indien blessé, le Cavalier désarçonné, La Riposte de Chief Gall, Crazy Horse est assailli, l’Assaillant, La Charge de Two Moons, La mort de Custer, Scène de scalp, etc. On imagine facilement Ousmane Sow travaillant d’arrache-pied – il faisait pratiquement tout tout seul –, du matin au soir, pour donner corps à ses visions. Béatrice Soulé sourit. « Il ne travaillait pas tant que ça, il allait à la fois lentement et vite, se souvient-elle. Pendant la création de Little Bighorn, il façonnait aussi les carreaux de la maison qu’il avait conçue et qui deviendrait le Sphinx. Il passait aussi beaucoup de temps au garage à réparer la vieille CX Citroën dont il s’était entiché ! À la fin, il avait décidé de faire des quarts, comme les marins, pour pouvoir avancer plus vite. Parfois, il passait son quart de repos à dormir dans la CX ! »

Sa création était entièrement mentale, et cette partie là de son travail nous échappait.

Juin 1876. Alors que Sitting Bull emmène femmes et enfants à l’abri, Chief Gall, Lame White Man, Crazy Horse et Two Moons prennent en étau les troupes de Custer et Benteen… Après toute une journée de combats, Custer trouve la mort, comme le chef cheyenne Lame White Man. Quelque 260 soldats de l’armée américaine sont tués, les Indiens déplorant de leur côté une centaine de morts. Après la victoire, apprenant que certains des siens avaient scalpé et dépouillé des corps, en dépit de son interdiction, Sitting Bull dira : « Parce que vous avez pris les dépouilles, vous convoiterez désormais les biens de l’homme blanc, vous serez à sa merci, il vous affamera. » S’ils ne l’avaient pas fait, il n’est pas certain que le cours de l’histoire eût été différent : les Américains convoitaient eux, depuis longtemps, l’or des Black Hills… Quatorze années plus tard, le 29 décembre 1890, entre 150 et 300 Amérindiens de la tribu Lakota Minneconjou, dont des femmes et des enfants, seraient massacrés à Wounded Knee (Dakota du Sud) par le 7régiment de cavalerie américaine.

Œuvre politique ?

Quand il réalise Little Bighorn, Ousmane Sow connaît cette histoire, au retentissement à la fois symbolique et politique, bien au-delà du seul continent américain. Est-ce à dire que son œuvre est politique ? Béatrice Soulé tempère : « Non, Ousmane Sow n’était pas très politique, mais il a beaucoup représenté des hommes qui luttent. Pour lui, la lutte est une façon d’exister et de reconnaître l’autre. Il n’y a pas de souffrance apparente dans ses sculptures, elles montrent l’homme dans sa dignité. » Ce qui, on en conviendra, est déjà une forme d’engagement puissante. Quand il réalise cette série, Sow est à son meilleur : corps vibrants d’énergie contenue, humains habités d’une force proprement tellurique, chair de terre exprimant en même temps puissance vitale et appel de la mort.

Entre momies et golems, les créations de Sow sont toujours en mouvement, en équilibre, vivantes, au point que l’on peut presque entendre leur souffle rauque. Il est tentant d’imaginer le colosse qu’était Sow en spectateur des combats de lutteurs sénégalais. « Non ! Ce qui le passionnait, c’était la boxe. Il pouvait allumer la télévision à quatre heures du matin pour suivre un match aux États-Unis… Il était là, assis dans le canapé, à boxer dans le vide devant l’écran ! » Il avait prévu de sculpter Mohamed Ali, la mort l’a emporté avant.

Cinq ans après son décès en décembre 2016, l’œuvre d’Ousmane Sow continue de vivre grâce à l’implication de ses enfants, Ndeye et David Sow, à celle de Béatrice Soulé, qui fut sa compagne. Inauguration de la maison Ousmane Sow lors de la Biennale de Dakar en 2018, installation du Couple de lutteurs corps à corps (série Nouba) place de Valois à Paris en mars 2020, baptême d’une place Ousmane Sow dans le 15arrondissement de Paris la même année, suivis en 2021 de l’édition du catalogue raisonné de son œuvre et de l’exposition « Little Bighorn ». Celui qui fut membre de l’Académie des beaux-arts trouve dans sa patrie d’adoption, jusqu’aux pieds des Alpes, un accueil à la mesure de son talent.

On pourra regretter qu’en Afrique en général, et au Sénégal en particulier, cet artiste majeur ne soit pas honoré comme il le mérite par des expositions dans les grands musées ou des achats par des institutions. À tout le moins, son œuvre continue de circuler de par le monde, ce qui n’est pas le cas de celles – fondamentales – du sculpteur Moustapha Dimé (mort en 1998) et du peintre Souleymane Keïta (mort en 2014) qui prennent la poussière loin des yeux du public.

« Little Bighorn », d’Ousmane Sow, village fortifié de Mont-Dauphin, depuis le 6 juillet 2021.

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