Culture

Sierra Leone, l’utopie de la première colonie noire libre

Mis à jour le 20 août 2021 à 17:46

Dido Elizabeth Belle et Elizabeth Murray, peinture attribuée à David Martin. Cette fille d’un amiral britannique et d’une esclave est une figure emblématique associée aux courants anti-esclavagistes du XVIIIe siècle.

D’abord colonie agricole refusant l’esclavage puis compagnie privée, la Sierra Leone a connu une histoire singulière avant de devenir l’une des pièces de l’empire britannique. Thierry Paulais la retrace dans son livre « Province of Freedom ».

Certains pays du continent se distinguent des autres par leur histoire particulière et la petite Sierra Leone, tout comme son voisin le Liberia, est de ceux-là. Blotti entre la Guinée et l’océan Atlantique, ce territoire qui doit son nom aux marins Portugais a abrité, grâce à sa situation particulièrement favorable, des sites consacrés à la traite transatlantique très prospères.

Mais la région a aussi été le berceau de tentatives particulièrement innovantes de création de communautés accueillant les anciens esclaves évadés, soutenues par la frange abolitionniste des intelligentsia européennes, Britanniques en tête. Si ces initiatives ne furent pas couronnées de succès, elles ont été suffisamment singulières pour attirer l’attention de Thierry Paulais.

Cet urbaniste et économiste français passé par la Banque mondiale et par l’Agence française de développement a découvert l’histoire de la région à rebours, si l’on peut dire : amené par sa profession à s’intéresser au Liberia et à la Sierra Leone dans les années 1990, lorsque les deux pays étaient en proie à la guerre civile, il a voulu comprendre les racines de ces conflits et a développé une compétence peu commune sur ces deux nations.

« Contraire à la volonté de Dieu »

Après Le Liberia, une singulière histoire (éd. Cavalier bleu), paru en 2018, il publie cette année De l’abolitionnisme au colonialisme – Province of Freedom – Naissance de la Sierra Leone (éd. Nouveau monde). Province of Freedom est le nom de la première implantation créée à la fin du XVIIIe siècle dans ce qui est aujourd’hui la Sierra Leone, plus précisément sur le site de sa capitale : Freetown, dont le nom ne doit rien au hasard.

« De l’abolitionnisme au colonialisme – Province of Freedom – Naissance de la Sierra Leone » de Thierry Paulais (éd. Nouveau monde)

DR

La « ville libre », bien sûr, ne le fut jamais complètement. Mais ce nom reflète fidèlement la genèse du projet et l’état d’esprit de ses promoteurs. Avant même les révolutions américaine et française, et alors que la traite des esclaves battait son plein, les sociétés européennes étaient agitées par de vives polémiques dont l’objet dépassait la question du trafic des êtres humains. « Les premiers opposants à l’esclavage étaient surtout des quakers, qui s’y opposaient pour des raisons religieuses, rappelle Thierry Paulais. Pour eux, posséder un être humain était contraire à la volonté de Dieu. »

Des abolitionnistes ambitionnent de « ramener » en Afrique les Noirs pauvres de Londres

Mais la question de la colonisation elle-même faisait déjà débat, précise-t-il : « À l’époque, le terme « colonisation » renvoyait plutôt au concept de colonie agricole, sur le modèle de ce qui existait déjà dans les Caraïbes. Plusieurs penseurs des Lumières, au premier rang desquels Kant, Diderot ou Adam Smith, affirmaient leur opposition à cette idée, estimant que les Européens n’avaient pas le droit moral de prendre possession de terres où vivaient des populations autochtones. »

Vue de Freetown

Permission granted by the Afriterra Library

Colonie agricole

Le mouvement abolitionniste est à l’époque particulièrement puissant à Londres. Pas uniquement pour de nobles raisons d’ailleurs : certains voient dans l’interdiction de l’esclavage un moyen de fragiliser l’économie de la jeune colonie américaine, qui commence à manifester des velléités d’indépendance. En outre, la capitale britannique abrite un nombre croissant d’esclaves évadés, qui s’y réfugient d’autant plus volontiers depuis qu’une décision de justice interdit qu’ils soient « restitués » à leur propriétaire, même dans le cas où celui-ci retrouverait leur trace.

On croise dans les rues de plus en plus de ces évadés libres, certes, mais sans travail ni domicile et que l’on baptise « Black poors » ou « urban poors ». C’est en partie pour offrir un avenir à ces « Noirs pauvres » que plusieurs abolitionnistes menés par Granville Sharp imaginent, au tournant de la décennie 1880, de les « ramener » en Afrique et d’y créer une colonie agricole où les Noirs seraient libres et s’administreraient eux-mêmes au sein d’une « province de la liberté ».

Le site où implanter la colonie est tout trouvé : ce sera cet estuaire que les Portugais ont appelé « Sierra Leone », au débouché des rivières Rokel et Bankasoka. « L’endroit était très connu des marins qui le considéraient comme le meilleur mouillage de la côte atlantique, raconte Thierry Paulais : un grand estuaire, pas de rouleaux nécessitant de faire appel à des piroguiers, une source d’eau pure ». C’est d’ailleurs de là que le pionnier anglais de la traite, John Hawkins, a réalisé sa première traversée dès 1562.

De l’utopie à la débâcle

Granville Sharp met le projet sur pieds, rédige même une constitution plutôt utopique, et se met à la recherche de volontaires. Les conditions de vie sont si dures à Londres qu’ils sont nombreux et, en 1787, un navire lève l’ancre avec à son bord les 411 premiers habitants de la Province of Freedom.

Les abolitionnistes ont considéré qu’ils pouvaient s’installer là sans rien demander

L’expérience tourne vite à la débâcle : confrontés à un climat plus hostile que prévu, aux maladies, au harcèlement des marchands d’esclaves implantés dans la région, les pionniers commettent en plus l’erreur de se mettre à dos le peuple vivant dans les environs, les Temnés. Au bout d’un an, la moitié des habitants sont morts ou retournés à Londres. « C’était une bande d’idéalistes sans aucune expérience, résume Thierry Paulais. Ils sont arrivés en pleine saison des pluies, ont réalisé que ce n’était pas le jardin d’Eden qu’ils avaient imaginé. Et puis ils ont considéré qu’ils pouvaient s’installer là sans rien demander alors qu’il y avait des règles à respecter : les Temnés avaient l’habitude qu’on leur paie un loyer pour occuper les terres, cela faisait des siècles qu’ils prélevaient une taxe sur les navires qui venaient faire le plein d’eau avant de traverser vers les Amériques… »

Thierry Paulais est un urbaniste et économiste français passé par la Banque mondiale et par l’Agence française de développement

Ariane Molène

Aventure commerciale

Refroidi par cet échec, Granville Sharp ne désarme pas, faisant simplement évoluer le projet. Ne pouvant plus financer la colonie sur sa seule fortune, il associe des actionnaires à l’affaire qui devient dès lors une aventure commerciale censée générer des profits : la Compagnie de Sierra Leone. Si l’abolitionnisme reste au cœur du projet, l’idée des « trois C » – christianiser, commercer, civiliser –, qui seront les piliers de la colonisation proprement dite, vient s’y ajouter.

Et pour trouver de nouveaux habitants, Sharp et ses amis se tournent vers une autre destination : la Nouvelle Écosse, à l’est du Canada actuel, où sont réfugiés de nombreux esclaves évadés ayant combattu les indépendantistes américains aux côtés des troupes britanniques. Ces hommes, baptisés « black loyalists » ou « Nova Scotians » (en référence à la Nouvelle Ecosse, Nova Scotia), s’adaptent mal aux conditions de vie de leur nouvelle terre d’accueil canadienne et sont enthousiastes à l’idée de rejoindre l’Afrique. En 1792, une flottille de quinze navires quitte les côtes d’Amérique du Nord à destination de Freetown.

Le plus ironique est que l’on justifiait cette « exploration » des terres par la lutte contre l’esclavage

L’expérience de la « Compagnie » n’est malheureusement guère plus réussie que celle de la « Province ». Aux difficultés déjà rencontrées viennent s’ajouter l’influence grandissante de communautés religieuses aux vues parfois opposées, l’hostilité croissante des marchands d’esclaves et le fait que les hommes chargés de recruter les « Nova Scotians » leur ont promis, un peu légèrement, que des terres leur seraient offertes à leur arrivée. Lorsqu’en 1798, Londres décide en plus de soumettre la colonie à une nouvelle taxe, la révolte éclate.

Pour mater les rebelles, le Royaume-Uni envoie un navire transportant une troupe de « maroons », d’ancien esclaves des Caraïbes très aguerris. Puis les Temnés attaquent à leur tour et même si l’empire britannique a les moyens militaires d’imposer sa loi, les actionnaires de la compagnie pensent de plus en plus clairement que le jeu n’en vaut pas la chandelle. « La colonie n’a jamais été rentable, conclut Thierry Paulais. Les actionnaires ont fini par se lasser et en janvier 1808, la propriété de la colonie est transférée à la couronne. »

Bien avant la conférence de Berlin

C’en est définitivement fini de l’utopie qui a donné naissance à la Sierra Leone. Mais l’Histoire, elle, s’accélère, poursuit le narrateur : « On dit souvent que la colonisation de l’Afrique a débuté avec la conférence de Berlin, en 1884, mais celle-ci n’a fait, en réalité, qu’officialiser une occupation effective. Le point de départ c’est 1808 : lorsque les autres pays européens ont vu que les Britanniques implantaient une colonie à l’endroit du meilleur mouillage de la côte, ils ont pensé qu’ils allaient s’emparer de toute l’Afrique et la course a commencé. Chacun a envoyé des navires, puis on a progressé vers l’intérieur, vers les hinterland.

Le plus ironique étant que l’argument décisif en faveur de cette « exploration » des terres était la lutte contre l’esclavage – et la chasse aux trafiquants –, qui entre temps avait été aboli dans la plupart des pays européens. » Devenue une colonie « normale », la Sierra Leone accède finalement à l’indépendance en 1961.

Les circonstances très inhabituelles de sa naissance ont-elles eu des conséquences sur la suite de son histoire ? « Certains expliquent qu’il y a eu ce qu’on appelle une « créolisation » mais c’est en partie discutable, précise Thierry Paulais. Ce qui est exact c’est que certains descendants des colons se sont sentis supérieurs aux autochtones et qu’une caste un peu à part s’est créée qui bénéficiait d’une meilleure éducation, accédait à de meilleurs postes… Mais le phénomène s’est beaucoup érodé avec le temps et il est nettement moins sensible qu’au Liberia, où la distinction entre ceux qui venaient d’Amérique et les autres a duré beaucoup plus longtemps. »