Politique

Cameroun : Maurice Kamto peut-il s’affranchir des « talibans » ?

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Par - à Yaoundé
Mis à jour le 8 juillet 2021 à 17:27

Maurice Kamto, en mai 2018 à Paris. © Jacques Torregano pour JA

Le leader du MRC peut compter sur l’enthousiasme parfois immodéré de ses partisans. Mais leurs dérives sur les réseaux sociaux pourraient finir par lui porter préjudice…

L’expression n’est pas ancienne mais, en quelques mois, elle est devenue culte. Elle trouve son origine dans l’ambiance surchauffée de la campagne pour les élections législatives et municipales de février 2020. Le 27 octobre 2019, exaspéré par les attaques dont il fait l’objet sur la toile, Paul Eric Kingue s’emporte. « Dès qu’on ne pense pas comme vous, peu importe le sacrifice, on a bu “l’huile de la sardine”, écrit-il sur Facebook, en faisant référence à l’expression « sardinard », utilisée pour désigner les partisans du président Paul Biya. Mais n’est-ce pas ça être [un] taliban ? »

Le problème du truculent Kingue, c’est qu’il a beau avoir été le directeur de campagne de Maurice Kamto pour la présidentielle de 2018, il a décidé de ne pas suivre son appel au boycott des élections locales. Cela, les partisans de l’ancien candidat ne le lui pardonnent pas et les critiques pleuvent. Son envolée sur Facebook aurait pu passer inaperçue, mais récupérée par les détracteurs de l’opposant, l’expression est rapidement devenue virale. Ceux que les partisans du pouvoir qualifient de « talibans » étaient nés.

Pro-Kamto et anti-Biya

Si Paul Eric Kingue est décédé à la fin du mois de mars après avoir contracté le Covid-19, l’expression lui a survécu. Aujourd’hui, sont considérés comme des « talibans » aussi bien les activistes pro-Kamto, qui ont accompagné sa candidature en 2018 et qui continuent de le défendre bec et ongles sur la toile, que les membres d’organisations qui mènent des opérations coup de poing contre le président Biya au Cameroun et à l’étranger, à l’instar de la Brigade anti-sardinard (BAS).

Mais l’activisme des « talibans » dans leur duel contre les pro-Biya pose aujourd’hui un véritable problème aux dirigeants du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC). Le 2 juillet, pour la première fois, Maurice Kamto a publiquement pris la parole pour regretter les « dérives langagières » observées sur la toile, invitant « ses compatriotes » de tous bords « à exprimer leurs opinions sans insultes ».

L’apparition de ce groupe d’individus au discours volontiers virulent remonte à 2018. Le partisan de Kamto et communicant Mathieu Youbi, qui revendique son appartenance aux « talibans », situe la naissance de ce mouvement au mois de septembre cette année-là, un mois avant la tenue de l’élection présidentielle. « Alors que nous étions en campagne, nous avons constaté que des personnes s’étaient organisées pour diluer le programme politique de Maurice Kamto en ramenant le débat autour de la question tribale, raconte-t-il. Nous, ses soutiens, avons donc décidé d’agir pour donner la réplique à ces gens mandatés par le pouvoir en place pour plomber notre communication. »

Pour Kamto, les « talibans » se sont avérés être autant un atout qu’un handicap

De fait, la bataille électorale de 2018 a donné lieu à un affrontement sans précédent entre les supporters de Paul Biya et ceux de son challenger. Jouissant de moyens financiers bien supérieurs, le parti présidentiel a monopolisé l’espace médiatique traditionnel, ne laissant que la portion congrue aux six autres formations politiques engagées dans la course. Conscients du problème, Kamto et son MRC ont eu tôt fait de miser sur les réseaux sociaux, ciblant les jeunes, qui représentent l’électorat le plus important.

Le revers des « fatwas »

Victime des attaques répétées de ses adversaires, auxquels il avait choisi d’opposer le silence, Kamto a pu compter sur l’enthousiasme parfois immodéré de ses partisans, lesquels s’en sont violemment pris aux principaux cadres du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC). Le vocable de « meute » est alors apparu sur la toile, popularisé par des leaders d’opinion tels que le politologue Mathias Eric Owona Nguini ou l’économiste Dieudonné Essomba, principales victimes de leurs « fatwas ».

Mais chaque médaille a son revers et, pour Kamto, les « talibans » se sont avérés être autant un atout qu’un handicap. Car au fil des mois, les invectives initialement réservées aux membres du parti au pouvoir se sont retournées contre certains des alliés ou ex-alliés de Kamto. L’économiste Penda Ekoka, l’avocate Michelle Ndoki ou encore Célestin Djamen, qui avait pris une balle lors des manifestations organisées par le MRC en 2019, ont tour à tour subi les foudres des « talibans » après avoir publiquement pris des positions différentes de celle de Kamto.

Accusés d’entretenir un « complexe messianique » à l’endroit de l’opposant, les « talibans » se défendent en disant lutter contre « toute propagande haineuse et malhonnête contre leur leader ». Mais ils ont adopté des positions bien plus radicales que celles prônées par le MRC. Par ailleurs, Maurice Kamto et plusieurs personnalités de son entourage ont passé neuf mois à la prison de Kondengui, soupçonnés d’avoir commandité les saccages des ambassades du Cameroun à Paris et à Berlin en 2019.

Le MRC divisé

Maurice Kamto a toujours nié être un donneur d’ordres, tout en rappelant qu’il « n’empêcher[ait] jamais quiconque de s’identifier [à lui] ». Mais aujourd’hui, les avis divergent au sein de son parti quant à la conduite à tenir face aux dérives des « talibans ». Ses équipes lui ont remis fin juin un rapport l’alertant sur la montée de la haine entre les Camerounais. Trois ans après la présidentielle et le début du bras de fer engagé avec Paul Biya, dont il a longtemps contesté la réélection, l’opposant réfléchit donc à la stratégie à adopter. Des task force ont été dépêchées sur le terrain pour faire le point sur l’organisation des différentes structures du parti et remobiliser les militants.

Il faut bannir les mots « sardinards », « tontinards » ou « talibans », qui sont tous stigmatisants

Si son rappel à l’ordre a été bien accueilli dans l’opinion publique, le chemin de la réconciliation est encore long. « Pour que cela ait un effet, les dérives verbales doivent s’arrêter dans tous les camps, souligne un politologue. Les autres leaders doivent également rappeler leurs sympathisants à l’ordre pour calmer le jeu. Et cela passe avant tout par un arrêt de l’usage des mots tels que « sardinards », « tontinards », « talibans » ou « meutes », qui sont tous stigmatisants. »