Politique

Côte d’Ivoire – Jacques Ehouo et Robert Beugré Mambé : un bras de fer très politique au Plateau

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Par - à Abidjan
Mis à jour le 7 juillet 2021 à 14:37

Robert Beugré Mambé (g.) et Jacques Ehoué (d.). © Sya Kambou/AFP-DR-Montage JA/

Le 4 juillet, le district d’Abidjan a procédé à la démolition d’un ouvrage d’embellissement réalisé par la mairie du Plateau. Une querelle qui révèle les tensions entre le député-maire du quartier d’affaires, membre du parti d’Henri Konan Bédié, et le ministre-gouverneur d’Abidjan, membre du RHDP d’Alassane Ouattara.

Il est presque minuit, dans la nuit du samedi au dimanche 4 juillet, lorsque des agents missionnés par le gouvernorat du district d’Abidjan entament la démolition d’un ouvrage d’embellissement du Plateau, aménagé entre le palais de justice et la cathédrale Saint-Paul. Ils s’activent sous le regard des forces de l’ordre, jusqu’à sa destruction totale. Commandité par la mairie dans le cadre d’un projet d’aménagement de la commune la plus puissante du pays, l’installation devait être livrée le lundi 5 juillet. Depuis, les autorités communales ne décolèrent pas : elles se sont fendues d’un communiqué le 6 juillet pour dénoncer un « abus d’autorité ».

Comment l’ornementation de cet espace public est-elle devenue un sujet de discorde à Abidjan ? Depuis plusieurs mois, elle est au centre d’un bras de fer qui oppose deux hommes influents de la capitale économique ivoirienne : le député-maire PDCI-RDA (Parti démocratique de Côte d’Ivoire-Rassemblement démocratique africain) Jacques Ehouo, et le ministre-gouverneur du district, Robert Beugré Mambé, membre du parti au pouvoir, le Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP).

Suspensions à répétition

Tout commence au début de l’année, quand le conseil du Plateau vote un budget pour aménager les points d’entrée du quartier d’affaires. « Nous avons porté l’information au district, afin de savoir s’ils avaient des observations à faire. Il n’y en a pas eu, raconte Jacques Ehouo. Nous avons donc entamé la réalisation du projet, en commençant par les entrées Chardy et Carena. Celle située près du palais de justice et de la cathédrale était le troisième espace sur lequel nous faisions des aménagements ». Mais le district, qui revendique la propriété des lieux, interpelle la mairie et fait arrêter les travaux en février.

Le district n’acceptera pas de se faire exproprier par la mairie du Plateau

Une rencontre a lieu entre le ministère de l’Intérieur, le district et la mairie afin d’aplanir le différend. Mais elle est loin d’avoir clarifié la situation. Au sortir de celle-ci, chaque partie estime être dans son droit. « Notre ministère de tutelle a estimé que selon les textes, cela relevait de la commune. Ils ont tout de même souhaité que le maire appelle le ministre-gouverneur pour lui faire part du projet, pour préserver une bonne cohabitation », confie pour sa part le député-maire du PDCI.

Un coup de téléphone a finalement lieu entre les deux hommes, alors que Robert Beugré Mambé est en déplacement en Europe. Le ton est cordial. Mais cela ne suffit pas pour débloquer la situation. Et après quelques mois d’arrêt, le maire décide de reprendre le chantier. Il est de nouveau suspendu par le district. « J’ai donc contacté le ministère de nouveau, poursuit le maire. Le ministre-gouverneur n’a quant à lui toujours pas réagi. J’ai alors pris la décision de relancer les travaux d’ici fin juin si le problème n’était pas réglé. » Dont acte. « Nous avons assisté à la destruction du chantier, alors qu’il était quasiment terminé », déplore Jacques Ehouo.

Posture partisane ?

« Nous dénonçons cette tentative de passage en force et soulignons que le district n’acceptera pas de se faire exproprier par la mairie du Plateau, rétorque Nicolas Baba Coulibaly, directeur de l’information et de la communication du district autonome d’Abidjan, contacté par Jeune Afrique. Nous rappelons à notre collègue qu’il s’est tenu, sous l’égide du ministère de tutelle, une réunion entre le district et la mairie à propos de ce site. Nous demandons à la mairie du Plateau de s’en tenir aux points arrêtés de commun accord lors de cette rencontre. »

Le maire a annoncé la reprise des travaux dans les prochains jours

Cette querelle autour de l’aménagement des espaces publics va-t-elle au-delà d’un conflit de compétences ? S’il dénonce « la violence de la méthode », Jacques Ehouo refuse d’y voir une posture partisane : « Je n’ose pas croire que cela va au-delà. Cela fait des années que ces espaces ne sont pas aménagés. En faisant cela, nous apportons plus de couleurs et d’espace de vie. C’est une dizaine de millions de F CFA du contribuable qui a été perdu, car je suis quand même obligé de payer l’opérateur qui a exécuté les travaux. Ce n’est pas normal. »

« Nous ne cherchons pas à défier les autorités. Mais cela ne nous empêchera pas de poursuivre nos actions », assure le député-maire PDCI-RDA, qui dit bénéficier du soutien de l’Union des villes et communes de Côte d’Ivoire dans cette affaire. Il a annoncé la reprise des travaux dans les prochains jours.

Suite judiciaire

Ce n’est pas la première fois que le district est en conflit avec des mairies autour des espaces publics. La gestion de l’ancien marché du Plateau ou encore de l’abattoir de Port-Bouët ont suscité de vifs débats. Dans son communiqué du 5 juillet, le maire du Plateau pointe le non-respect d’une loi votée en juillet 2003 portant sur le transfert et la répartition de compétences de l’État vers les collectivités territoriales ainsi que des dispositions finales de l’article 3 du décret n°48-851 du 4 juillet 1984 portant déclaration des voiries et des réseaux divers d’intérêt national ou d’intérêt urbain dans les limites de la ville d’Abidjan.

Le ministère de l’Intérieur, à travers sa direction générale des collectivités territoriales, a été saisi afin de trancher définitivement ce litige. En attendant, le maire prévient : « J’entends convoquer très prochainement une réunion du conseil municipal pour déterminer la suite judiciaire qui pourrait être réservée à cette seconde démolition de chantier perpétrée par l’administration du district autonome d’Abidjan. »