Politique

Ouganda : Muhoozi Kainerugaba, le fils aîné de Museveni, succédera-t-il à son président de père ?

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Mis à jour le 12 juillet 2021 à 18:43

Muhoozi Kainerugaba, en 2016 © AFP

Promu chef de l’armée de terre, Muhoozi Kainerugaba poursuit son ascension éclair. Confortant ceux qui le soupçonnent de lorgner la magistrature suprême.

« La seule façon de savoir si tu es fort est de continuer à tester tes limites », disait Jor-El à son fils, Superman. Enfant, Muhoozi Kainerugaba se passionnait pour les aventures du super-héros à cape rouge, au grand dam de son père, qui a révélé l’anecdote en 2015. Repense-t-il à cette citation de son dessin animé favori à chaque fois qu’il est promu ?

Ses limites, Muhoozi Kainerugaba les a en tout cas souvent testées, Yoweri Museveni s’en est assuré. Il est même difficile de suivre le fil de sa carrière tant son ascension au sein de l’appareil sécuritaire ougandais a été météorique ces quinze dernières années. Propulsé chef de l’armée de terre le 24 juin dernier, le fils du chef de l’État occupe désormais la troisième place dans l’organigramme militaire ougandais. Juste après le chef des forces de défense, Wilson Mbadi, et le commandant suprême de l’armée, Yoweri Museveni.

Fulgurante ascension

Cette nomination est la dernière en date d’une longue série pour l’aîné des quatre enfants du couple présidentiel, le seul à avoir embrassé une carrière dans l’armée. Bien qu’il n’ait pris l’uniforme qu’en 1997, Muhoozi Kainerugaba baigne dans cette atmosphère depuis son plus jeune âge. Né un jour d’avril 1974, il grandit d’abord à Dar es Salaam, capitale du socialisme africain dans la Tanzanie de Julius Nyerere, où se côtoient chefs rebelles sud-soudanais et guérilleros mozambicains. Museveni, qui y a fait ses études, s’y est réinstallé après un bref passage en Ouganda en 1970.

Avec le Front for National Salvation (Fronasa) puis avec la National Resistance Army (NRA), Museveni combat Idi Amin Dada puis Milton Obote. Muhoozi a onze ans lorsque son père marche sur Kampala, le 29 janvier 1986. Visiblement inspiré par l’épopée paternelle, il publie en 2010 Battles of the Ugandan Resistance : A Tradition of Maneuver.

Muhoozi Kainerugaba est devenu incontournable pour parler sécurité avec Kampala

L’art de « manœuvrer », qu’il évoque dans ce livre au sens militaire du terme, est devenu une spécialité du clan Museveni. La carrière de Muhoozi Kainerugaba, baladé d’une influente position à l’autre au gré des besoins et du contexte, en est la parfaite illustration. Juste après avoir rejoint les rangs de l’armée, l’aîné des enfants Museveni part se former à l’étranger. Diplômé en 2000 de la prestigieuse Académie royale militaire de Sandhurst, près de Londres, il est d’abord déployé dans l’unité affectée à la protection du président. Son cursus se poursuit deux ans plus tard en Égypte. À son retour, en 2003, il prend la tête d’une nouvelle unité de la garde présidentielle.

Mais sa fulgurante ascension ne débute réellement qu’en 2009 lorsqu’il devient, à seulement 35 ans, commandant du Groupe des Forces spéciales (devenu Commandement des Forces spéciales, SFC). Muhoozi Kainerugaba sort alors tout juste de Fort Leavenworth, l’une des plus vieilles écoles militaires américaines, située dans le Kansas. Yoweri Museveni connaît la qualité de cet établissement. Il y a trente ans, il y avait envoyé un autre de ses protégés, un jeune stratège militaire rwandais aux côtés duquel il a combattu dans les années 1980 : Paul Kagame.

Sous la houlette de son fils, la SFC devient l’une des unités les plus stratégiques et les plus redoutées de l’armée ougandaise. En plus de la sécurité du chef de l’État, elle gère la surveillance des sites pétroliers de la région d’Albertine, celle de certains sites gouvernementaux et sert aussi dans le cadre des opérations spéciales de l’armée. « Muhoozi Kainerugaba est devenu incontournable pour parler sécurité avec Kampala », assure un sécurocrate d’un pays voisin.

C’est aussi la SFC qui a été déployée lors des manifestations qui ont précédé l’élection présidentielle du 14 janvier 2021 et qui valent aujourd’hui au fils Museveni d’être cité dans une plainte de l’opposant Bobi Wine devant la Cour pénale internationale (CPI).

#MK2026

Les premiers soupçons sur un projet de succession dynastique émergent à l’époque de cette promotion à la SFC. Dès 2009, un câble diplomatique de l’ambassade américaine à Kampala évoque cette hypothèse, à l’époque relayée par un cadre du parti au pouvoir : Mike Mukala. « Museveni s’inspire de plus en plus de Robert Mugabe et il souhaite faire de son fils, le lieutenant-colonel Muhoozi Kainerugaba, son successeur éventuel », lit-on dans cette note, qui précise toutefois que « Muhoozi est peut-être encore trop jeune pour présenter une candidature crédible à la présidence en 2016 ».

Mukula ne sera pas le seul à imaginer Muhoozi Kainerugaba dans le costume du successeur. Cette tendance porte même un nom : le « Muhoozi Project », popularisé en 2013 par un courrier interne d’un haut commandant de l’armée, le général Sejusa. Cet ancien camarade de lutte de Museveni y évoque un complot visant à imposer Muhoozi comme successeur de son père. Si Sejusa prendra la route de l’exil, Muhoozi Kainerugaba ne parviendra plus à dissiper le doute.

On ne compte plus les comptes Facebook et les campagnes sur Twitter le soutenant

Le fils Museveni a pourtant toujours nié entretenir quelconque intention politique. En 2017, lorsqu’il est temporairement remplacé à la tête de la SFC pour devenir conseiller du président, nombreux sont ceux à y voir un premier pas vers la politique, mais lui rétorque : « C’est un chemin différent de celui que j’emprunte actuellement ».

Reste que l’aîné des enfants Museveni n’a pour le moment pas convaincu les sceptiques. D’abord parce que, contrairement à ce qu’il a laissé entendre, des ponts existent entre l’armée et la politique, comme l’illustre la récente nomination du général David Muhoozi, ex-numéro deux de l’armée, au poste de ministre des Affaires intérieures. Ensuite, parce qu’au cours des dernières années, le général Kainerugaba a indéniablement pris de l’envergure, rencontrant notamment de nombreux ambassadeurs. On ne compte plus les comptes Facebook le soutenant et les campagnes sur Twitter sous le hashtag #MK2026.

Enfin parce que sa dernière promotion s’accompagne d’un véritable renouvellement au sein de l’armée : la génération du maquis a été largement évincée au profit d’une jeune garde dont Muhoozi est la figure centrale. Museveni, qui ne manifeste pour l’instant aucune intention de quitter le pouvoir, sait que si son fils veut un jour franchir les derniers obstacles qui le séparent de la politique, il ne pourra se passer du soutien des militaires.