Politique

Sarah El Haïry, secrétaire d’État française : « J’entretiens une relation charnelle avec le Maroc »

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Mis à jour le 6 juillet 2021 à 16:38

Sarah El Haïry, secrétaire d’État française chargée de la Jeunesse et de l’Engagement © Sarah El Haïry, secrétaire d’État française chargée de la Jeunesse et de l’Engagement. © DR

Identité, violences policières, abstention des jeunes… La secrétaire d’État française de la Jeunesse et de l’engagement répond à Jeune Afrique sur les dossiers chauds du moment. Et raconte son lien familial et affectif avec le Maroc, malgré le traumatisme des attentats de Casablanca. Rencontre.

« Vous avez petit-déjeuné ? Juste un café ? Vous ne voulez pas de jus d’orange ? » La secrétaire d’État française chargée de la Jeunesse et de l’Engagement, Sarah El Haïry, sait mettre à l’aise ses visiteurs et reçoit sans chichi. À cette heure matinale, la Franco-marocaine de 32 ans montre déjà une belle énergie. C’est parti pour plus d’une heure de conversation à bâtons rompus, installés dans un salon à l’épuration toute scandinave, attenant à son bureau.

Nous sommes quelques jours après le scrutin régional en France, marqué par des taux d’abstention record. La République en marche (LREM), le parti présidentiel, a fait les frais de son manque d’ancrage territorial, avec un score d’à peine 11 % des suffrages au niveau national.

« Les jeunes ne croient plus au vote »

Les jeunes, en particulier, ont boudé les urnes – seuls 13 % des inscrits chez les 18-24 ans se sont exprimés. Le divorce est-il consommé entre la classe politique et la jeunesse française ? « Vous savez les régionales, c’est souvent la prime aux sortants [les Républicains, essentiellement], relativise la jeune secrétaire d’État. J’entends partout que les jeunes ne s’intéresseraient plus à la politique, mais je ne crois pas que ce soit vrai. Notre jeunesse est au contraire bouillonnante d’énergie. » Comment expliquer un tel désaveu alors ?

« Sarkozy portait des valeurs de méritocratie dans lesquelles je me reconnaissais »

« Les jeunes ne croient plus au vote, ils ne se déplacent plus pour ça, estime Sarah El Haïry. C’est à nous d’expliquer que l’action citoyenne, dans laquelle ils s’engagent volontiers, n’est pas une substitution au vote. »

Elle-même, dont les souvenirs de fac ne sont pas très lointains, a connu des années d’étude mouvementées. Inscrite en droit à la très gauchiste université de Nantes, elle a ferraillé avec les étudiants de la fac de Lettres qui cherchaient à bloquer le bâtiment pour protester contre les réformes gouvernementales. « Nous étions clairement en minorité, mais je crois que notre pugnacité lors des Assemblées générales était respectée par les autres. Nous voulions simplement passer nos exams ! »

Baptême du feu médiatique

En 2009, lors de la campagne pour les européennes, Sarah El Haïry rejoint l’UMP… au lieu de préparer le concours de l’École normale supérieure (ENS) de Cachan. Sans surprise, elle ne sera pas admise, mais ne regrette rien de son choix : « En voyageant à travers le pays, en me rendant dans des villages du pays profond, j’ai découvert une France que je ne connaissais pas. »

« Nicolas Sarkozy portait des valeurs de méritocratie dans lesquelles je me reconnaissais pleinement », affirme-t-elle. Mais le discours de Grenoble, en 2010, après le braquage d’un casino durant lequel l’un des braqueurs trouve la mort, suscitant des nuits d’émeute, la déçoit. L’ex-président y dénonce notamment « les conséquences de cinquante années d’immigration insuffisamment régulée ». « Ce n’est pas ma France », commente sobrement la secrétaire d’État, entre deux gorgées de café. Elle quittera le parti cette année-là.

Passons aux sujets qui fâchent. La jeune secrétaire d’Etat a connu son baptême du feu médiatique le 22 octobre 2020, quelques jours après la mort de Samuel Paty, assassiné parce qu’il a montré les caricatures du Prophète en classe. Elle se rend alors à Poitiers, à la rencontre de jeunes lycéens. Le magazine français La Vie couvre l’événement et titre son article : « À Poitiers, dialogue de sourd entre les jeunes et leur secrétaire d’État ». En cause, l’attitude de Sarah El Haïry, qui a paru sur la défensive face aux propos de certains jeunes sur le racisme de la police française, l’enseignement du fait religieux à l’école ou encore l’expression de la foi en public.

Les questions de discrimination, d’identité, d’islam, font partie de ma construction

« La République protège ceux qui croient et ceux qui ne croient pas. Elle apprend aux jeunes à être des citoyens libres, leur répond la secrétaire d’État. Dans notre pays, c’est la liberté, l’égalité et la fraternité, en tout temps et en tout lieu. Notre jeunesse doit faire vibrer les valeurs républicaines partout. De la même manière que la police nous protège, l’école nous instruit ». Une sortie qui suscite l’incompréhension, l’un des jeunes présents évoquant un « catéchisme républicain ».

A-t-elle réfléchi depuis à ce « dialogue de sourds » entre l’État et une partie de la jeunesse française ? « Certains voulaient remettre en cause le droit au blasphème, je ne pouvais pas laisser passer ça quelques jours après l’assassinat de Samuel Paty ! », martèle Sarah El Haïry. « Les questions de discrimination, d’identité, d’islam, font partie de ma construction et de celle de ma famille, on ne peut pas me faire le procès d’y être indifférente », reprend la secrétaire d’Etat franco-marocaine.

Violences policières et séparatisme

Certaines des remarques formulées par les jeunes n’étaient-elles pas légitimes, comme celles portant sur les violences policières ? « Bien sûr qu’elles l’étaient, et ce que j’ai remis en cause c’est comment ces jeunes étaient encadrés et la façon dont le débat était organisé, tempère-t-elle. Mais dois-je avoir honte d’aimer la France ? D’être universaliste ? De croire en un destin commun ? Il était important de rappeler que la police française n’est pas une institution raciste. Il y a bien sûr des actes racistes, homophobes, antisémites mais ils déshonorent l’uniforme et sont condamnés. Nous avons la police la plus contrôlée du monde. »

Il n’empêche : n’y a t-il pas une forme de malentendu croissant entre l’État et une partie de la société française qui ne se sent plus écoutée et représentée ? La secrétaire d’État tient sa ligne : « Je ne crois pas que mon discours était purement théorique, ou qu’il soit désuet. La France est une chance, elle l’a été pour moi et il fallait le rappeler. »

Lors des attentats de Casablanca en 2003, le restaurant de sa mère et de son beau-père est visé

Et de défendre le projet de loi sur le séparatisme, débattu en ce moment même à l’Assemblée nationale et perçu par certains comme visant spécifiquement l’expression de la foi islamique en France. « Je refuse qu’il y ait deux France qui se regardent en chiens de faïence, ce projet de loi n’est pas contre l’islam, il est contre l’islam politique et certains groupes d’extrême-droite, comme Génération identitaire, qui a d’ailleurs été dissous [début mai 2021]. »

Attentats de Casablanca

C’est que Sarah El Haïry a touché du doigt le terrorisme islamiste. Lors des attentats de Casablanca en 2003, c’est le restaurant de sa mère et de son beau-père qui est visé, alors qu’elle est âgée d’à peine 13 ans. « Ca a été un électrochoc, se remémore-t-elle. C’était un lieu du quotidien, je n’imaginais pas ça, personne n’imaginait ça. »

Elle qui a fait une partie de sa scolarité à l’école élémentaire André Chénier (Rabat), puis au collège Claude Monet (Mohammedia) avant d’intégrer le lycée Lyautey (Casablanca) entretient un rapport « charnel » avec le Maroc, en particulier grâce à sa grand-mère, avec qui elle se trouvait lors de l’attentat. « Depuis sa mort en 2017, des suites d’un cancer foudroyant, je n’ai pas trouvé la force d’y retourner », regrette-t-elle. La secrétaire d’État retrouvera donc le royaume pour la première fois en septembre ou en octobre prochain, pour l’édition 2021 du rallye Aïcha des Gazelles, « le seul rallye-raid hors-piste 100% féminin au monde ».

Sarah El Haïry, qui se voit volontiers comme un trait d’union entre la république et le royaume, a plusieurs idées en tête, notamment la création d’un Office franco-méditerranéen de la jeunesse, dont l’ambition serait de « renforcer la rencontre entre les nouvelles générations de la rive Nord et de la rive Sud ». Le projet est ficelé. Reste à en discuter avec ses homologues. « À partir de la rentrée », promet-elle.