Politique

Burundi : Agathon Rwasa, le dernier des opposants ?

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Par - Envoyé spécial
Mis à jour le 15 juillet 2021 à 13:13

Agathon Rwasa, président du Congrès national pour la Liberté (CNL), à son bureau, en juin 2021. © Olivier Caslin pour JA

Y a-t-il une vie au Burundi hors du parti au pouvoir ? Alors que nombre de ses représentants sont encore en exil, l’opposition est incarnée sur le terrain par Agathon Rwasa, leader du Congrès national pour la liberté et « résistant professionnel », comme il se définit lui-même.

Un peu plus d’un an après les élections présidentielle et législatives, remportées haut la main par le Conseil national pour la défense de la démocratie-Force de défense de la démocratie (CNDD-FDD), l’opposition burundaise ne peut qu’attendre des jours meilleurs. « C’est toujours difficile d’exister pour elle hors période électorale », constate un diplomate étranger.

Celui qui la personnifie aujourd’hui le plus largement, c’est Agathon Rwasa, le président du Congrès national pour la liberté (CNL), arrivé deuxième d’un scrutin sans surprise le 20 mai 2020, avec 25,15 % des suffrages exprimés, contre 71,45 % à Évariste Ndayishimiye. À 57 ans, il peut revendiquer avec assurance la casquette d’opposant numéro un, à défaut de coiffer celle de chef de file de l’opposition. Laquelle est trop fragmentée entre ses multiples mouvances (armées ou non, intérieures ou extérieures) pour pouvoir se rassembler derrière une seule figure, fut-elle celle d’Agathon Rwasa. 

Poil à gratter du CNDD-FDD

Débarqué sur la scène politique de son pays en 2009 après avoir déposé, au sens propre, les armes, l’ancien leader historique des rebelles hutu des Forces nationales de libération (FNL) a tenu depuis lors le rôle de poil à gratter du tout-puissant CNDD-FDD, le plus souvent en s’attaquant frontalement au président Pierre Nkurunziza… avant de faire un pas de côté.

Il décontenance en effet ses plus fervents supporters, ainsi que de nombreux observateurs internationaux, en décidant de se présenter à la présidentielle controversée de 2015, sous la bannière de la coalition d’opposition Amizero y’Abarundi, après avoir pourtant multiplié les appels au boycott. « Je voulais éviter de laisser alors le champ libre au CNDD-FDD », explique-t-il aujourd’hui. En effet, la plupart des principaux responsables de l’opposition et personnalités de la société civile avaient dû fuir le pays à l’époque. Décidé à composer avec le régime plutôt que d’aller à la confrontation, l’ancien maquisard autorise alors ses proches à entrer au gouvernement comme au Parlement, sans jamais avoir personnellement reconnu les résultats des différentes élections organisées cette année-là.

Je voulais éviter de laisser le champ libre au CNDD-FDD

De compromis en compromission, l’honorable Agathon Rwasa, premier vice-président de l’Assemblée nationale pendant cinq ans, faillit bien y perdre son honneur, tant sa stratégie semblait alors illisible jusque dans son propre camp. « C’était une question de survie politique pour lui, son mouvement et ses militants. Beaucoup d’entre eux ont été arrêtés, ont disparu ou ont été tués tout au long de cette dernière décennie », rappelle un journaliste local. « On a cherché à le rabaisser, à l’humilier en lui volant jusqu’au nom de son parti », ajoute un haut responsable religieux. Rwasa, lui, se fait discret, semble se contenter de sa visibilité constitutionnelle et se tient surtout à l’écart de l’opposition en exil qui tente, dès 2015, de se rassembler au sein du Conseil national pour le respect de l’accord d’Arusha pour la paix et la réconciliation au Burundi et la restauration de l’État de droit (Cnared).

Le grand homme des quartiers nord de Buja

En 2020, le « résistant professionnel », comme il se définit lui-même, s’est montré suffisamment résilient pour être en mesure d’affronter une nouvelle fois le CNDD-FDD dans les urnes. « Il était alors encore très soutenu dans les collines », commente un ecclésiastique local. Au point de pouvoir emporter la victoire, comme il l’affirme aujourd’hui ?

Assis tel un sphinx dans son bureau drapé des couleurs du CNL – identiques à celles des FNL : noir, rouge et vert –, le « grand homme » des quartiers nord de Bujumbura (hutu comme tutsi) semble encore sous le coup de ce « hold-up » électoral. « Il est entré en veille, comme son parti », résume un observateur étranger. Lui et ses troupes répondent présents au Parlement, mais la prise de parole est rare. « Difficile de savoir ce qu’il pense et ce qu’il compte faire », confirme un analyste politique qui le suit pourtant depuis longtemps.

Déjà en lice pour 2027

Le CNL est désormais le deuxième parti du pays (avec 32 élus sur 121 sièges à l’Assemblée nationale à l’issue des législatives de 2020, contre 86 au CNDD-FDD), alors que les autres formations historiques comme l’Union pour le progrès national (Uprona, parti nationaliste à majorité tutsi) et le Front pour la démocratie du Burundi (Frodebu, parti progressiste à majorité hutu) ne sont plus que l’ombre de ce qu’elles ont été : en 2020, le candidat de l’Uprona à la présidentielle, Gaston Sindimwo, ex-premier vice-président du Burundi, n’a réuni que 1,6 % des voix et le parti n’a décroché que deux sièges au Parlement ; quant au Frodebu, il n’y a obtenu aucun siège et son candidat à la présidentielle, Léonce Ngendakumana, n’a récolté que 0,49 % des suffrages.

Agathon Rwasa est pourtant plus que jamais seul sur le terrain, face à l’implacable machine du CNDD-FDD, au pouvoir. Et plutôt que de tendre la main et l’oreille à une opposition en exil sans légitimité ni représentativité, il semble déjà attendre son heure. « Plus le temps passe et plus le changement s’imposera ! » s’éclaire soudain le masque de cire du « résistant professionnel », déjà en lice, sans toutefois le dire, pour les scrutins de 2027.