Politique

Burundi : Évariste Ndayishimiye tente de sortir le pays de l’isolement

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Mis à jour le 6 juillet 2021 à 15:13

Le président s’apprête à accorder une grâce présidentielle massive de plus de 5 000 détenus à Bujumbura, dans le cadre des efforts de désengorgement des prisons, le 26 avril 2021. © Evrard Ngendakumana/REUTERS

Après cinq ans d’isolement, le Burundi tente, avec son nouveau président, de revenir sur le devant de la scène. Un retour étape par étape, entre pragmatisme et opportunisme.

C’est une image qui paraissait inimaginable il y a encore un an. Le 1er juillet, à l’occasion du 59e anniversaire de l’indépendance du Burundi, la tribune du stade Intwari (ex-stade du Prince-Louis-Rwagasore rebaptisé en 2019) de Bujumbura accueillait, parmi ses invités de marque, un officiel inattendu : le Premier ministre rwandais, Édouard Ngirente.

Signe du dégel discrètement entamé entre les deux pays il y a bientôt un an, la présence du chef du gouvernement rwandais – un niveau de représentation que Kigali n’avait plus mobilisé depuis plusieurs années – s’est accompagné d’un discours optimiste et d’une lettre de Paul Kagame appelant de ses voeux « un renforcement des liens historiques existant entre [nos] deux pays frères ».

Volonté d’ouverture tous azimuts

S’il reste à concrétiser, le réchauffement des relations entre Gitega et Kigali est l’une des illustrations de la nouvelle stratégie diplomatique impulsée par Évariste Ndayishimiye, alias « Neva », depuis son arrivée au pouvoir, en juin 2020.

Alors que le dernier mandat de Pierre Nkurunziza avait été marqué par un isolement croissant du pays – l’ancien président n’ayant effectué qu’un seul déplacement, en Tanzanie, soutien historique du CNDD-FDD, pendant son ultime quinquennat – la première année au pouvoir d’Évariste Ndayishimiye s’est caractérisée par une volonté d’ouverture tous azimuts.

Les chiffres résument bien la situation : depuis son entrée en fonction en juin 2020, jusqu’en juillet dernier, le nouveau président burundais a visité neuf pays africains, obtenu le retrait du Burundi de l’agenda politique de l’ONU et repris le dialogue avec l’Union européenne en vue d’une levée des sanctions économiques.

Double impératif

Sur la scène diplomatique régionale, après plusieurs années d’un dialogue infructueux avec l’opposition sous l’égide de l’Ougandais Yoweri Museveni, médiateur pour le Burundi, et alors que son prédécesseur avait boudé la totalité des sommets de l’East African Community (EAC) depuis la crise de 2015, Évariste Ndayishimiye a progressivement renoué le contact avec ses voisins. Ce revirement répond à un double impératif pour le nouveau président burundais : sortir le Burundi de l’isolement diplomatique dans un contexte régional mouvant et faire de son pays un partenaire commercial, ainsi qu’une potentielle destination d’investissement.

Ce n’est donc pas un hasard si, en mai dernier, Évariste Ndayishimiye a consacré une visite de deux jours au Kenya, la principale puissance économique de la région, qui a pris la présidence tournante de l’EAC au début de l’année. En plus d’ouvrir de nouvelles opportunités économiques à son homologue burundais, Uhuru Kenyatta peut aussi jouer un rôle pour faciliter le retour du pays sur la scène régionale.

Double logique

Quelques semaines avant cette visite à Nairobi, c’est avec un autre partenaire stratégique de la région que Gitega a entrepris de se rapprocher : l’Ouganda. Les liens entre les deux pays remontent aux négociations des accords de paix d’Arusha, au début des années 2000, où Yoweri Museveni, déjà, a joué le rôle de médiateur. Mais cette relation a depuis connu des hauts et des bas.

La volonté de réouverture diplomatique et économique du Burundi tombe à point nommé pour Kampala, qui trouve en Évariste Ndayishimiye un potentiel allié dans la crise qui l’oppose au Rwanda. Kigali et Kampala s’accusent mutuellement de tentative de déstabilisation depuis plusieurs années et la médiation lancée en août 2019, encadrée par le Congolais Félix Tshisekedi et l’Angolais Joᾶo Lourenço, n’a jamais abouti à une réelle normalisation.

C’est dans ce contexte que Museveni et Ndayishimiye ont annoncé la construction d’une route reliant l’Ouganda et le Burundi en passant par la Tanzanie – et donc en contournant le Rwanda. Ce projet répond à une double logique. Pour Gitega, il s’agit d’un débouché commercial supplémentaire ; pour Kampala, d’un moyen de contribuer à isoler le Rwanda, dont la frontière est fermée depuis 2019. Preuve que Museveni accorde à ce rapprochement avec le Burundi une certaine importance : l’homme fort de Kampala avait déployé les grands moyens pour la visite de son homologue en envoyant son représentant aux Nations unies à Gitega afin d’accompagner Évariste Ndayishimiye sur le trajet.

Opération reconquête

« Neva » n’entend pas s’arrêter là dans son opération de reconquête diplomatique. Il souhaite désormais nouer des liens avec la RDC. Le 28 juin, le président burundais a dépêché auprès de Félix Tshisekedi son ministre des Affaires étrangères, Albert Shingiro, avant de convenir d’un premier tête-à-tête avec son homologue congolais. L’arrivée au pouvoir de ce dernier, en janvier 2019, et sa volonté de coopération avec ses voisins, notamment dans le domaine sécuritaire, a ouvert de nouvelles perspectives à côté desquelles Gitega ne souhaite pas passer. Ce d’autant que le rapprochement entre Kinshasa et Kigali, ainsi que la perspective d’une coopération renforcée entre les deux pays dans l’Est de la RDC, inquiète certains voisins.