Politique

Burundi – Albert Shingiro : « Aucun pays, aussi puissant soit-il, ne peut vivre seul »

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Par - Envoyé spécial au Burundi
Mis à jour le 12 juillet 2021 à 13:33

Le ministre des Affaires étrangères du Burundi, Albert Shingiro. © MAE République du Burundi

Reprise du partenariat avec l’Union européenne, réchauffement des relations avec le voisin rwandais, rôle dans la sous-région… Le ministre burundais des Affaires étrangères aborde le retour de son pays sur la scène internationale et ses priorités.

À 48 ans, Albert Shingiro connaît parfaitement la maison dont il a pris les rênes le 28 juin 2020. Avant d’être nommé à la tête du portefeuille des Affaires étrangères, ce diplomate de formation et de carrière a en effet occupé de nombreux postes depuis 2006, aussi bien au sein de l’administration centrale qu’au service extérieur. Après avoir étudié au Québec, il a notamment été nommé plusieurs fois à New York, en tant que conseiller et chargé d’affaires auprès des Nations unies, puis comme ambassadeur permanent de 2014 à 2020. Il devient alors le porte-voix de son pays sur la scène internationale qui découvre son éloquence et parfois, aussi, ses outrances.

Sa nomination vient donc récompenser une carrière tout entière consacrée à son pays, ainsi qu’au Conseil national pour la défense de la démocratie-Forces de défense de la démocratie (CNDD-FDD, au pouvoir), dont il est membre depuis sa fondation. Le voilà chef de la diplomatie burundaise au moment où le pays montre des signes d’ouverture. En particulier envers l’Union européenne (UE), avec laquelle vient de reprendre un dialogue politique qui était au point mort depuis la crise de 2015.

Jeune Afrique : Quelle feuille de route le chef de l’État vous a-t-il confiée lors de votre nomination, il y a un an ?

Albert Shingiro : Les orientations sont très claires. Le Burundi doit revenir progressivement sur la scène internationale, reprendre la place qu’il occupait avant la crise de 2015. C’est dans ce cadre qu’ont démarré, au début de cette année, les négociations politiques avec l’UE, dans un esprit d’ouverture et de compromis entre les deux parties.

Trois séances ont déjà eu lieu à Bujumbura avec les ambassadeurs européens. Nous nous parlons à cœur ouvert pour rétablir la confiance perdue ces dernières années. Mes visites à Bruxelles, à Paris et à Berne entrent également dans ce processus de normalisation en cours. Les progrès sont déjà tangibles et nous sommes confiants quant à la décision de l’UE de lever des sanctions qui n’ont plus lieu d’être puisque les raisons pour lesquelles elles avaient été prises n’existent plus.

L’UE estime de son côté prendre « un pari », le Burundi ayant jusqu’à présent apporté peu de garantie quant à sa volonté de changement. Que lui répondez-vous ?

Notre pays a fait de grandes avancées depuis un an en matière de droits de l’homme et de justice. Certains médias et organisations de la société civile, suspendus depuis 2015, ont pu reprendre leurs activités et 5 000 prisonniers ont bénéficié d’une grâce présidentielle. Ce sont des progrès notables, même s’il reste toujours une fenêtre d’amélioration.

La bonne gouvernance comme la lutte contre la corruption figurent au rang des priorités pour notre président. Sans elles nous ne pouvons pas assurer le développement socio-économique du pays.

L’urgence de l’ouverture avec le bailleur européen n’est-elle pas motivée par des préoccupations avant tout économiques ?

Les actions entreprises ces derniers mois le sont avant tout pour le bien de nos populations. L’UE n’est pas là pour nous dire ce que nous devons faire. Elle ne nous impose aucune contrainte. Nos échanges sont francs et sincères. Nous travaillons ensemble en toute transparence pour normaliser nos relations.

Ce qui explique que les attaques anti-occidentales ont disparu des discours burundais ces derniers mois ?

En effet, la rhétorique a changé de part et d’autre. C’est de bonne guerre entre deux camps qui durcissent leurs positions, mais, dorénavant, le contexte a changé. L’époque n’est plus aux relations conflictuelles entre le Burundi et l’UE, nous avons tourné cette page. Notre partenariat avec l’Europe est historique et il ne peut être remis en cause.

Considérez-vous l’article 96 comme un échec [article de l’accord de Cotonou sur le partenariat UE-ACP, qui autorise la suspension du partenariat économique si l’une des parties estime que les éléments fondamentaux de l’accord ne sont pas respectés] et sa possible disparition avant la fin de cette année comme un succès pour la diplomatie burundaise ?

C’est un échec pour l’UE qui a pris ces sanctions de façon précipitée. Il est maintenant temps de corriger ce qui peut l’être et d’avancer ensemble. Le fait d’être en contact, de négocier et de pouvoir avancer des arguments perçus favorablement du côté européen constituent bien sûr un succès pour notre diplomatie. L’UE était le premier partenaire du Burundi avant 2015 et nous la considérons toujours comme tel. Cela ne signifie pas que nous allons ralentir notre coopération avec la Chine, la Russie et d’autres pays. Notre politique étrangère veut que le Burundi dispose d’amis partout. Aucun pays, aussi puissant soit-il, ne peut vivre seul.

Peut-on parler d’un réel retour du Burundi sur la scène internationale ces derniers mois ?

Le président Ndayishimiye a entamé une offensive diplomatique dans la sous-région. Il s’est rendu en Ouganda, au Kenya, en Égypte, au Congo, au Gabon et en Tanzanie, pour échanger de vive voix avec ses pairs, les assurer que le Burundi était à nouveau présent dans la sous-région.

Nous allons prendre la présidence de l’EAC (East African Community) l’an prochain et, depuis le mois de juin, nous occupons celle du Conseil pour la paix et la sécurité de l’Union africaine (UA). Au niveau international, le retrait du Burundi de l’agenda du Conseil de sécurité de l’ONU, en décembre 2020, entérine la reconnaissance par la communauté internationale du retour du pays en son sein. Nous sommes très fiers de regagner la place qui nous revient.

Vous étiez personnellement en première ligne sur ce dossier en tant qu’ambassadeur à New York auprès des Nations unies pendant les années de crise…

Et cela a été la mission la plus difficile de ma carrière. Chaque semaine, le Burundi était sur l’agenda du Conseil de sécurité. J’ai passé mon temps à défendre mon pays, pratiquement seul contre tous. J’ai pu résister pendant cinq ans grâce au soutien de la Chine et de la Russie. L’Afrique du Sud nous a beaucoup soutenu également, notamment dans la dernière phase de retrait du Burundi de l’agenda du Conseil de sécurité, alors présidé par les Sud-Africains. À ce moment-là, les pays européens, en particulier la France, ont su montrer une flexibilité que nous avons appréciée.

Où en sont vos relations avec le Rwanda ?

Là aussi, nos relations sont en voie de normalisation. J’ai effectué une visite en octobre 2020 sur le territoire rwandais pour briser la glace. C’était la première rencontre de niveau ministériel entre nos deux pays depuis 2015. Nous avons saisi cette occasion avec mon collègue pour identifier les difficultés et tenter de lever les derniers obstacles. Les contacts se poursuivent, avec la volonté d’aller de l’avant. Nous participons en toute bonne foi à ce processus, comme je l’espère aussi les Rwandais.

Quels sont ces derniers obstacles que vous mentionnez ?

Certains des chefs putschistes de 2015 sont toujours réfugiés au Rwanda, et c’est pour le Burundi un obstacle à toute normalisation basée sur des relations sincères. Ce sont des criminels. Nous encourageons donc nos frères rwandais à nous remettre ces putschistes pour qu’ils puissent être traduits devant la justice du Burundi.