Politique

Algérie : l’affaire Matoub Lounès, un secret d’État ?

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Mis à jour le 2 juillet 2021 à 12:24

Des manifestantes pleurent le meurtre de Matoub Lounès, lors de ses funérailles, le 28 juin 1998. © NEW PRESS/SIPA

Cinq ans après le dépôt en 2016 d’une plainte pour « assassinat et tentative d’assassinat » visant Hassan Hattab, ancien émir du GIA qui avait revendiqué la mort du chanteur kabyle, l’instruction autour du meurtre de Matoub Lounès n’a pas bougé d’un iota.

Les années passent mais rien n’y fait : l’enquête autour de la mort du chanteur kabyle Matoub Lounès, assassiné le 25 juin 1998, n’a pas bougé d’un iota. Le meilleur exemple sur cette vérité entravée est sans doute la suite que la justice algérienne réserve à la plainte déposée en 2016 au tribunal d’Alger par Nadia Matoub, la veuve du chanteur.

Cinq ans après la plainte déposée au tribunal d’Alger par Nadia Matoub, la veuve du chanteur, « l’instruction est au point mort, déplore-t-elle au téléphone. Je n’ai jamais été convoquée par le juge d’instruction et je ne sais pas quelle suite la justice compte réserver à ce dossier. »

La bataille de la veuve du « Rebelle »

Par l’entremise d’un de ses avocats, la veuve de Matoub Lounès a déposé le 2 juin 2016 une plainte pour « assassinat et tentative d’assassinat », visant Hassan Hattab, ancien émir du GIA (Groupe islamique armé) qui avait revendiqué la mort du chanteur dans un communiqué.

Dans l’après-midi du 25 juin 1998, Matoub, alors âgé de 42 ans, est tué de plusieurs balles

Présente dans la voiture du chanteur le jour de l’attaque terroriste qui a visé ce dernier, Nadia Matoub est grièvement blessée ainsi que ses deux sœurs qui l’accompagnaient ce funeste jeudi 25 juin 1998. Aujourd’hui encore, l’épouse de celui que l’on surnomme « Le Rebelle » porte les stigmates de cet attentat.

Le véhicule de Matoub Lounes, criblé de balles, exposé dans sa maison.

Le véhicule de Matoub Lounes, criblé de balles, exposé dans sa maison. © NEW PRESS/SIPA

Dans l’après-midi du 25 juin 1998, Matoub, alors âgé de 42 ans, est tué de plusieurs balles dans un guet-apens tendu sur une route de montagne près de Beni-Douala, dans les montagnes de Kabylie. Son véhicule, une Mercedes noire, est la cible de tirs nourris de la part d’un groupe composé de plusieurs éléments. Extrait de sa voiture, le chanteur est achevé d’une balle alors que son épouse et ses deux belles-sœurs sont grièvement blessées.

Assassinat revendiqué

L’annonce de la mort de Matoub provoque un vent de colère en Kabylie et de graves émeutes qui font trois victimes. Pour ses fans, les auteurs du crime sont à chercher du côté du pouvoir tant et si bien que le slogan « pouvoir assassin » résonne encore aujourd’hui lorsque les commanditaires de l’assassinat sont évoqués.

L’absence d’une véritable enquête pour faire toute la lumière sur l’affaire continue d’accréditer cette thèse. Mais un élément essentiel n’a jamais été pris en considération par la justice pour contribuer à la rétablir la vérité.

C’est que cinq jours après la mort de Matoub Lounès, un communiqué du GIA, signé de Hassan Hattab, revendique la mise à mort de l’artiste qui avait déjà été kidnappé par des islamistes armés à l’automne 1995. « Une unité de moudjahidines a pris pour cible l’ennemi de Dieu, Lounès Matoub, l’a tué et pris ses armes », indique le texte reçu par le bureau de l’AFP à Londres.

Y a-t-il dans le dossier Matoub Lounès des éléments qui en feraient une affaire d’État ?

Pour la veuve de Matoub, la revendication qui n’a jamais été démentie à ce jour par le signataire du communiqué, constitue un élément suffisant pour justifier la réouverture du dossier et la convocation de Hassan Hattab par un juge d’instruction.

Hassan Hattab, un intouchable ?

Le fait est que la grâce dont Hattab a été bénéficiaire en 2007 dans le cadre de la politique de réconciliation nationale prônée par l’ancien président Bouteflika met l’ancien « émir » hors de portée de la justice. L’extinction de toutes les poursuites judiciaires engagées contre Hassan Hattab, plusieurs fois condamné à mort pour des actes terroristes au cours de la décennie noire, est-elle étendue à l’affaire Matoub ?

Hassan Hattab a contribué dans le cadre de la lutte anti-terroriste, après sa grâce, à inciter des terroristes à déposer les armes. Est-il devenu intouchable en raison justement de ces services rendus ? Y a-t-il dans le dossier Matoub Lounès des éléments qui en feraient une affaire d’État dont toutes les vérités ne seraient pas bonnes à divulguer pour le pouvoir ?

Pour Nadia Matoub, il n’existe manifestement pas de volonté tant au niveau de la justice qu’au sommet de l’État pour que toute la lumière soit faite sur l’assassinat. « Je ne perds pas espoir qu’un jour nous puissions connaître la vérité sur la mort de Matoub », souffle-t-elle.