Société

Maroc : l’Université Mohammed VI Polytechnique, vivier des futures élites africaines

Réservé aux abonnés
Mis à jour le 3 juillet 2021 à 11:16

Il existe plus de 270 programmes de recherche au sein de l’UM6P. © UM6P

Point de ralliement d’intervenants VIP tels qu’Edgar Morin, Rama Yade ou Rachid Guerraoui, l’université où le prince héritier Moulay El Hassan effectue ses études est en passe de devenir le MIT de l’Afrique.

Un hub de formation d’excellence pour les futures élites du royaume et du continent africain. Tel semble être l’objectif que s’est donnée l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P), projet pharaonique adossé à l’Office chérifien des phosphates (OCP).

Après le think thank Policy Center for the New South en 2014, le lycée d’excellence de Benguérir en 2015 (Lydex pour les intimes, dont les classes préparatoires sont une fabrique de futurs polytechniciens et normaliens), l’UM6P a ouvert ses portes en 2017 pour fournir aux jeunes Marocains mais aussi aux étudiants de tout le continent, un cursus de haut niveau, orienté vers la recherche appliquée et l’innovation.

« En Afrique pour l’Afrique »

« L’UM6P a pour ambition de contribuer à la stratégie du Maroc qui vise à co-construire l’avenir de l’Afrique avec les autres pays du continent. Notre objectif est de créer un hub de sciences et d’innovation de classe mondiale au service du développement qui dresse des ponts avec des partenaires de renommée internationale, afin de contribuer à former des leaders compétents, en Afrique pour l’Afrique », nous déclare Hicham El Habti, le président de l’UM6P.

Située dans la ville verte de Benguérir, à proximité de Marrakech, l’Université Mohammed VI Polytechnique s’apparente à un groupement d’établissements : de l’école d’ingénieur à la faculté de gouvernance et de sciences sociales ou de médecine, en passant par des centres de recherche en intelligence artificielle, une école d’éco-agriculture ou encore d’hôtellerie.

« Les thématiques de travail et de recherche à l’UM6P sont pensées et conçues pour répondre à des problématiques pertinentes et essentielles au continent, dont la sécurité alimentaire, l’urbanisation, l’industrialisation, la gestion des politiques publiques, etc. », explique encore Hicham El Habti.

L’UM6P s’inscrit dans la volonté royale de doter la jeunesse africaine de formation d’excellence, accessible à tous

Des formations de pointe, sans distinction de ressources ou de milieu social puisqu’un système de bourses est mis en place par la Fondation OCP pour accompagner les étudiants – qu’ils soient Marocains ou internationaux – dans leur projet d’études.

« L’UM6P s’inscrit dans la volonté royale de doter le Maroc et l’ensemble de la jeunesse africaine de formation d’excellence, accessible à tous, quels que soient leurs moyens. L’essentiel, c’est le mérite, le cerveau et le travail. Le but est de développer le plus possible le capital humain du royaume et du continent. De le doter d’élites, d’une intelligentsia capable d’accompagner l’Afrique dans son émergence », commente un cadre du ministère des Affaires étrangères. « On compte pas moins de 11 000 boursiers africains sur le territoire marocain, dont une portion non négligeable est aujourd’hui scolarisée à l’UM6P. »

Le projet UM6P se donne pour objectif de recruter 6 000 étudiants venus d’Afrique et du monde d’ici à 2025. « Notre volonté est qu’au moins 20 % de ce chiffre provienne des différents pays d’Afrique, hors le Maroc. Cette année, nous avons constaté une croissance à 3 chiffres des demandes d’inscription émanant des pays d’Afrique subsaharienne », détaille le président de l’université.

« Par ailleurs, nous avons lancé conjointement avec l’EPFL (École polytechnique fédérale de Lausanne, ndlr) un programme intitulé « Excellence in Africa », dans le but d’impacter la pratique de la recherche scientifique d’excellence sur le continent. Il s’articule autour de trois axes : le développement d’un corps professoral junior, le financement de 100 doctorats pour l’Afrique et la création de centres de compétence en éducation numérique. »

Mais si ces formations d’excellence sont accessibles à tous sur la seule base du mérite, il n’en demeure pas moins qu’elles sont servies par des moyens colossaux, comme le souligne l’ex-ministre française Rama Yade, directrice Afrique du think tank américain Atlantic Council, en charge d’un cours intitulé « l’Afrique au centre du monde », à l’école de gouvernance de l’UM6P.

« Cette première année s’est déroulée à distance, en raison de la pandémie. Mais avant de commencer à enseigner, j’avais visité l’UM6P, et j’avais été impressionnée par les installations, les équipements technologiques, pédagogiques qui sont d’une très grande qualité. L’ensemble correspond à des standards internationaux de haut niveau et n’ont rien à envier à ce que je vois par exemple à Sciences Po Paris où j’enseigne », confie l’ancienne ministre qui se dit également marquée par la qualité du corps professoral. « Le profil des enseignants et des intervenants à l’UM6P est tout à fait exceptionnel, avec des recrutements parmi les meilleurs experts internationaux dans chaque domaine. »

Enseignants VIP

Parmi eux, le professeur Rachid Guerraoui, membre du Collège de France et ex-enseignant au MIT, en charge du comité de pilotage du centre d’intelligence artificielle ; le philosophe Edgar Morin ; l’ex-ministre française Najat Vallaud-Belkacem (sciences politiques) ; Mohamed Dryef, ancien wali et gouverneur, qui a effectué une grande partie de sa carrière au ministère de l’Intérieur, expert de la régionalisation, la décentralisation et l’administration publique ; le professeur Emile Servan-Schreiber, ingénieur en intelligence artificielle, conseiller de l’OCDE sur les neurosciences de l’apprentissage et membre fondateur de l’École d’Intelligence Collective de l’UM6P ; Kako Kossivi Nubukpo, ancien ministre togolais de la Prospective et de l’Évaluation des politiques publiques ; l’ancien ministre de l’Éducation marocaine Abdallah Saaf… Ainsi que pléthore de diplomates marocains et étrangers, et de hauts cadres issus de différents organismes internationaux comme la Banque mondiale ou l’OCDE.

« C’est une chance et une belle opportunité pour les étudiants, pour ma part je suis très fière de pouvoir y enseigner, et d’y délivrer mon cours qui s’intitule “l’Afrique au centre du monde” », explique Rama Yade. « Jusque-là, les élites africaines étaient formées à Paris, à New York, à Londres, mais rarement en Afrique. C’est donc très important d’avoir des universités et des écoles africaines à dimension internationale comme l’UM6P où la maîtrise du récit et des enjeux est entre les mains d’Africains. »

Ainsi, avec l’UM6P, plus besoin d’aller en Europe ou aux États-Unis pour bénéficier du meilleur enseignement possible ou d’un cadre et de moyens favorables à la recherche et à l’innovation. En cela, l’UM6P est appelée à devenir le creuset de futures élites politico-économiques, au même titre que les grandes écoles françaises du type Polytechnique, Ponts et Chaussées, ou les prestigieuses universités américaines comme Stanford ou Harvard.

« Cela va contribuer fortement à la formation d’une élite décomplexée et consciente qui aura une vision plus conforme de l’histoire du continent, plus ancrée dans sa réalité », souligne Rama Yade. « Une élite capable d’accompagner au mieux l’émergence de l’Afrique qui n’est pas un concept ou une vue de l’esprit. Ces étudiants seront les ambassadeurs de cette nouvelle Afrique que nous voulons. »

Une idée qui s’inscrit dans la continuité du discours du roi Mohammed VI à Abidjan en 2014, lors du Forum économique maroco-ivoirien, quand il déclarait : « L’Afrique doit faire confiance à l’Afrique » ; et qui a été renforcée par le choix du prince héritier Moulay El Hassan de poursuivre ses études à l’école de gouvernance de l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P), après son baccalauréat en juin 2020.

« Bien sûr, je suis très honoré d’étudier dans le même établissement que Son Altesse Royale, cela a un impact inestimable sur notre mental d’étudiant, qui plus est d’extraction sociale modeste puisque je suis boursier à 100 %. Sa présence me conforte dans l’idée que les études à l’UM6P étaient le meilleur choix à faire », nous confie cet étudiant en relations internationales (2e année) à l’école de gouvernance.

Nous avons la chance d’être moins dans la théorie, la devise de l’université étant Learning by doing

Avant de poursuivre : « Par ailleurs, avec des camarades qui sont actuellement à Sciences Po en France, nous comparons régulièrement le programme, le contenu des cours, la manière de travailler. Très sincèrement, je crois que notre formation n’a rien à envier à la leur. Mieux, nous avons la chance d’être beaucoup moins dans la théorie, et d’avoir très régulièrement la possibilité d’aborder des cas pratiques – la devise de l’université étant Learning by doing – qui nous permettent de comprendre à quoi serviront les idées enseignées en cours. Cela va de la rédaction de discours ou de plaidoyers à la simulation de conseils de sécurité des Nations unies en passant par l’élaboration de propositions de résolutions onusiennes. »

Une pédagogie motivante mais aussi très efficace pour former des décideurs pragmatiques et connectés à la réalité, qu’elle soit locale ou mondiale. » Avec plus de 20 nationalités sur le campus, et des cours délivrés à la fois en anglais et en français, il y a une dimension multiculturelle importante très enrichissante à l’UM6P », raconte cet autre étudiant.

« Avec mes camarades, qu’ils soient Marocains, venus des quatre coins du pays, subsahariens issus de l’Afrique francophone, anglophone ou lusophone, nous partageons beaucoup de choses : des repas, des fêtes, des préparations d’examens. Cela nous ouvre à la fois à l’autre, sur le monde, mais nous prépare également à nous adapter à toutes sortes d’environnements. »

La diplomatie par la formation

Un melting-pot de toute évidence voulu par la direction elle-même, comme nous l’affirme le président de l’UM6P Hicham El Habti : « L’université a été fondée pour contribuer à cette aventure panafricaine, dont la vision première est d’offrir un lieu d’émulation où des Africains, soucieux de l’avenir de leur continent, se retrouvent. Cette transformation à laquelle nous souhaitons contribuer ne pourra qu’être bénéfique à long terme pour nous comme institution, et pour le Maroc de manière plus large. Nous ne pourrons qu’être fiers si nos lauréats aspirent dans leurs pays à des positions importantes. »

Ces lauréats qui auront passé leurs années étudiantes au Maroc, pourront potentiellement devenir des « ambassadeurs » du royaume, comme ont pu l’être certains de leurs aînés formés à Rabat ou Casablanca dans les années 1980-1990.

« Le Maroc a une longue tradition de coopération avec les pays africains du point de vue des études et de la formation. Dans toutes les administrations des pays d’Afrique subsaharienne, essentiellement francophones, on trouve toujours des cadres qui ont étudié au Maroc. Dans le civil comme chez les militaires. Cela a un impact énorme sur les relations entre ces pays et le royaume. C’est à l’image de ces cadres marocains formés en France : il en reste toujours quelque chose. Cela se traduit aussi bien par un tropisme culturel mais également par une fluidité des échanges. Il y a un référentiel, un vécu commun », témoigne Ahmed Faouzi, ancien ambassadeur du Maroc en Côte d’Ivoire.

« Sans compter que certains de ces cadres qui ont étudié au Maroc ont épousé des Marocaines qu’ils ont rencontrées pendant leurs années étudiantes, qu’ils parlent parfois darija, qu’ils ont une connaissance fine des traditions du royaume, de sa gastronomie… Et ces personnes se retrouvent partout : à la présidence, dans le gouvernement, au sein de l’armée, dans les ministères… », renchérit le diplomate, qui voit dans l’UM6P une sorte d’accélérateur de cette tradition, et une manière de renforcer les liens entre le royaume et les futurs leaders du continent.