Politique

Algérie : Oran, point de transit de la cocaïne vers l’Europe ?

Réservé aux abonnés
Par - à Alger
Mis à jour le 1 juillet 2021 à 13:57

Saisie de plus de 700 kg de cocaïne dans le port d’Oran le 29 mai 2018. © YouTube/ TahiaElDjazair

L’interception de près d’une demi-tonne de cocaïne au large d’Oran fin juin rappelle d’autres affaires de saisies de stupéfiants dans la région. Dont celle mettant en cause Kamel Chikhi, alias « le boucher ».

La chambre d’accusation près la cour d’Alger s’est penchée, ce 30 juin, sur l’affaire des 701 kg de cocaïne saisis, le 26 mai 2018, sur le navire MC Vega Mercury, en rade au port d’Oran, après trois ans d’une enquête judiciaire en dents de scie. Elle a notamment validé l’instruction autour de l’affaire, mais sans lever le voile sur les circonstances de l’introduction de cette quantité historique de drogue saisie. L’accélération de l’examen du dossier intervient après l’interception, dans la nuit du 26 juin au 27 juin, par les garde-côtes, de 490 kg de poudre blanche flottant sur l’eau, au large de la côte oranaise.

 

Pas moins de 442 plaquettes couvertes de sacs gris et noirs attachés par des cordes à des bouées avaient attiré l’attention des pêcheurs, qui ont donné l’alerte. Sans doute larguées par les narcotrafiquants, informés de l’imminence d’un contrôle du navire sur lequel était transportée la cocaïne.

Le réseau des narcotrafiquants n’a pas été neutralisé dans son intégralité, en dépit de multiples arrestations

La similitude entre cette affaire et celle de la saisie de 2018 est troublante : « Deux prises historiques dans la même région font penser à un même fournisseur. Cela veut dire que ce circuit, qui donne aux trafiquants de drogue un accès direct aux marchés européens, n’a pas encore été sécurisé par les autorités algériennes », estime un spécialiste de la question. Cela implique aussi que « le réseau des narcotrafiquants n’a pas été neutralisé dans son intégralité, en dépit de multiples arrestations dans le cadre du scandale des 701 kg de cocaïne récupérés en 2018 ».

Viande rouge, poudre blanche

À l’époque, les stupéfiants ont été trouvés dans un conteneur transportant de la viande congelée importée par l’homme d’affaires et promoteur immobilier Kamel Chikhi surnommé le « boucher », en référence à son activité initiale. La cargaison avait commencé son voyage au Brésil, à partir du port de Santos, avant de faire escale, selon l’enquête judiciaire, dans les ports espagnols de Las Palmas, puis de Valence, avant d’atteindre Oran, la deuxième plus grande ville d’Algérie. Figurant parmi 15 autres conteneurs renfermant de la viande brésilienne, elle était signalée par une petite marque en forme de triangle.

Déjà condamné le 18 avril à deux ans de prison ferme pour « octroi d’indus privilèges » dans une affaire de corruption, Kamel Chikhi est aujourd’hui inculpé et poursuivi pour « constitution d’une organisation criminelle dans le but d’importer, de commercialiser et de distribuer de la drogue », « trafic international de drogue » et « blanchiment d’argent », tout comme ses deux frères, un de ses associés, son directeur commercial et un de ses agents exerçant au port d’Oran. Magistrats, figures du pouvoir et hauts gradés de l’armée ont également été cités dans cette affaire, sans toutefois être inquiétés.

Kamel Chikhi

Kamel Chikhi © Saad pour JA

Entamés le 8 novembre 2019, les interrogatoires ont été menés suivant un rythme irrégulier, sans lever le voile sur les circonstances entourant la transaction de la drogue ni sur son acheminement, et surtout sans apporter de réponses sur les circuits de paiement et les destinataires de cette marchandise. Les conclusions des commissions rogatoires envoyées à Dubaï, à l’Espagne et au Brésil fin 2019 « n’ont pas prouvé le lien entre la cocaïne et le principal accusé », certifie un membre de la défense des accusés.

Connexion entre Oran et Valence ?

Interrogé en 2018 par le juge d’instruction et les gendarmes, Kamel Chikhi nie en bloc et évoque un coup monté contre lui. « La poudre blanche a été saisie au large du port d’Oran par les garde-côtes afin qu’on ne puisse pas remonter jusqu’aux destinataires de la marchandise, accuse la défense. Avant d’informer les autorités algériennes par voie diplomatique, les Espagnols ont procédé à Valence à l’ouverture de la marchandise et au changement des scellés du conteneur, sans la présence du représentant de la société de transport, du commandant de bord et du chargé de la sécurité des conteneurs à bord du navire. Ce qui n’est pas normal. »

Vendue en moyenne 145 euros le gramme, la cocaïne est inaccessible pour la majorité des Algériens

Le port de Valence semble en tout cas constituer le cœur de l’affaire. Car avant de permettre au cargo de prendre le large depuis le port d’embarquement de Santos, les autorités douanières brésiliennes avaient procédé à la vérification de la marchandise en présence du représentant de la société Minerva Foods, qui a fourni la viande congelée, de celui de l’entreprise suisse de transport MSC et du capitaine du bateau.

À l’heure où les magistrats de la chambre d’accusation se penchent sur les conclusions des investigations judiciaires sur ce dossier, clôturées fin juin par le juge d’instruction de la deuxième chambre du pôle pénal près du tribunal de Sidi M’Hamed, les 409 kg de cocaïne interceptés fin juin dans la même région devraient inciter la justice à procéder à des investigations complémentaires pour déterminer l’origine, les propriétaires et les destinataires de cette drogue qui arrive en Algérie, selon un membre du barreau d’Alger.

La cocaïne, vendue en moyenne 145 euros le gramme, est inaccessible à la majorité des bourses algériennes. L’Algérie est donc probablement un pays de transit pour des livraisons vers d’autres marchés en Europe et au Moyen-Orient.

Avant le scandale des 701 kg de cocaïne, 156 kg de poudre blanche ont été découverts en 2015 dans un entrepôt sous douane à Baraki, dans la banlieue algéroise. La marchandise était dissimulée dans un conteneur alimentaire transportant du lait en poudre importé de Nouvelle-Zélande et transitant par l’Espagne vers l’Algérie. L’affaire n’a jamais été élucidée.