Politique

Cameroun : Samuel Mvondo Ayolo sortira-t-il un jour de l’ombre de Paul Biya ? 

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Mis à jour le 2 août 2021 à 10:10

Samuel Mvondo Ayolo, directeur du cabinet civil de la présidence camerounaise.

Puissant directeur du cabinet civil du chef de l’État, ce diplomate originaire du sud du pays est son plus proche collaborateur. Bien que discret, il est devenu l’un des acteurs principaux de la lutte des clans qui déchire Yaoundé. Portrait d’un homme incontournable et plus ambitieux qu’il n’y paraît.

Comme chaque matin, sur les coups de sept heures, Samuel Mvondo Ayolo effectue en voiture le court trajet qui le sépare de son lieu de travail. De la route du Mont Fébé, où il réside, à la colline d’Etoudi, où trône le palais présidentiel, il met en tout et pour tout cinq minutes. À peine le temps de jeter un œil sur les quotidiens ou sur son agenda. Le directeur du cabinet civil se dirige ensuite vers le deuxième étage de la présidence et vers le bureau qui est le sien depuis qu’il a succédé à Martin Belinga Eboutou, en 2018. Alors que les employés d’Etoudi rejoignent leurs postes, il met en ordre ses dossiers, jette un œil sur les notes des services de renseignement et classe les demandes d’audience du chef de l’État. 

Pour Paul Biya, il est le dernier rempart, celui par qui tout doit passer. Comment Samuel Mvondo Ayolo pourrait-il l’oublier ? Son bureau est situé exactement en dessous de celui du chef de l’État, installé un palier plus haut. À Etoudi, tout est politique, même l’immobilier. « Sam », comme ses amis le surnomment, s’est entouré d’hommes de confiance, à commencer par son propre frère, Yves, un commissaire de police dont il a fait son secrétaire particulier.

Le directeur du cabinet civil sait l’importance de la famille. S’il a gravi les échelons de l’appareil, c’est en partie grâce aux réseaux de son père, Moïse Ayolo, que Paul Biya considérait comme un frère. Et s’il est aussi puissant aujourd’hui, c’est parce que le président le considère comme un fils et qu’il parle à Franck Biya, le véritable enfant du chef de l’État, comme à un frère. 

Un mentor bassa

D’où vient cet homme du sérail, que peu connaissaient avant son retour à Yaoundé voici un peu plus de trois années ? Né en 1957 à Sangmélima, il est le fils du presbytérien Moïse Ayolo, un homme d’affaires qui a notamment misé sur le cacao et fait fortune en commerçant avec des exportateurs grecs. « Samuel » grandit entre son village de Meyomessala et Sangmélima, fief d’un certain Paul Biya, qu’il fréquente très régulièrement.

Au lycée, il étudie en compagnie d’Edgar Alain Mebe Ngo’o, l’un de ses meilleurs amis à l’époque qui deviendra ministre de la Défense. L’élève est prometteur et le père ambitieux et fortuné. La famille décide de l’envoyer en France poursuivre ses études.  

Baccalauréat en poche, le jeune Bulu intègre l’université Jean Moulin de Lyon et se lance dans le droit public. Il y obtient une maîtrise puis un diplôme d’études appliquées, ce qui lui vaut de faire partie de la fameuse opération dite « des 1 500 contractuels », auxquels Paul Biya offre un poste administratif. En 1985, Samuel Mvondo Ayolo débarque à Yaoundé, au sein du ministère des Relations extérieures. Il n’est pas diplomate, à l’inverse de Pierre Moukoko Mbonjo qui bénéficie lui aussi des « 1 500 », mais se passionne déjà pour les relations internationales. Nommé à la direction de l’Information, il apprend sur le tas. Surtout, il est comme un poisson dans l’eau à Yaoundé. Ses nuits sont riches et ses rencontres nombreuses. Il finit par se lier d’amitié avec Philippe Mataga, directeur de cabinet du président de 1984 à 1988. 

Puissant parmi les puissants du début de l’ère Biya, ce Bassa le prend sous son aile. De l’avis de l’un de ses amis, Samuel Mvondo Ayolo devient, politiquement, son homme à tout faire. « Phlippe Mataga a été pour lui un mentor et un parrain. C’est grâce à lui qu’il a gravi les échelons du ministère », confie un proche compagnon de l’intéressé. En 1997, l’ambassadeur Ferdinand Oyono, un autre de ses mentors qui vient de devenir ministre des Relations extérieures, le promeut directeur des Nations unies et de la Coopération décentralisée. Entre 2004 et 2008, il occupe à plusieurs reprises le poste de secrétaire général par intérim du ministère, en sus de ses fonctions habituelles. À l’aise dans la vie mondaine de la capitale, habitué des fins de semaine sur ses terres agricoles, tout semble lui réussir. 

Entre Ali Bongo Ondimba et André Mba Obame

Puis vient le temps de la première expérience à l’étranger : à la fin du mois de janvier 2008, le Conseil des ministres décide de le nommer ambassadeur à Libreville, en remplacement de Jean Koé Ntonga, en poste depuis douze ans. De par ses origines sudistes, Samuel Mvondo Ayolo dispose déjà de connexions chez le voisin gabonais, où réside l’une des plus importantes communautés camerounaises de la diaspora.

« J’étais jusque-là habitué à faire des propositions de décision à la hiérarchie. Dorénavant, à certains moments, je serai amené à décider moi-même », glisse-t-il à ses collaborateurs en quittant Yaoundé. Un an plus tard, c’est le baptême du feu : Omar Bongo Ondimba, l’emblématique président gabonais, décède dans un hôpital de Barcelone, en Espagne. 

« Mvondo Ayolo est très vite devenu proche d’Ali Bongo Ondimba et très ami avec André Mba Obame. Cela l’a placé plus ou moins au cœur de la crise qui s’est déroulée en 2009 », explique un familier de Mba Obame se souvenant de cette époque troublée. « Samuel a reçu à sa résidence à la fois la famille Bongo, autour d’Ali, et André Mba Obame, qui avait décidé de contester la succession. Il s’est un peu placé en position de médiateur entre les deux camps », ajoute un ami de Mvondo Ayolo. On connaît la suite : Ali Bongo Ondimba succédera à son père lors de l’élection présidentielle, tandis qu’André Mba Obame conteste ce résultat jusqu’à proclamer un gouvernement parallèle un peu moins de deux ans plus tard, en 2011.  

Affaibli par la maladie, condamné par l’État gabonais pour trahison, l’ancien tout-puissant ministre d’Omar Bongo Ondimba se retire peu à peu de la vie politique. Opéré en Afrique du Sud mais jamais véritablement remis, il décède en 2015. « À la fin, Mvondo Ayolo était l’ami qui lui était resté le plus fidèle », constate un ancien lieutenant de Mba Obame. L’ambassadeur n’aura pas l’occasion de vivre à Libreville une deuxième présidentielle : alors que l’opposition tente de s’unir autour d’un candidat qui s’appellera Jean Ping et qu’Ali Bongo Ondimba prépare tant bien que mal sa réélection au milieu d’un parti divisé, Samuel Mvondo Ayolo est nommé, le 11 avril 2016, ambassadeur à Paris. Le poste le plus prestigieux de la diplomatie camerounaise. Espérait-il autre chose ?  

Le dernier tremplin parisien 

En septembre 2015, alors qu’il est de passage dans la capitale camerounaise, il est reçu au palais et tout Yaoundé bruisse, une fois encore, de rumeurs de remaniement. Mvondo Ayolo est cité pour intégrer la future équipe gouvernementale. Mais Paul Biya préfère attendre. Il rappelle l’ambassadeur Lejeune Mbella Mbella, en poste à Paris, pour le nommer aux Relations extérieures. Son protégé du Sud prend quant à lui la direction de la France. Il n’y manque pas de contacts : l’un de ses mentors, Ferdinand Oyono, y a dirigé l’ambassade avant lui et il est le neveu de Simon Nko’o Etoungou, qui y a représenté Yaoundé de 1988 à 1995. « Le passage de Libreville à Paris, c’est la voie royale diplomatique. Il n’y a pas eu de déception », affirme un proche de Mvondo Ayolo.  

À Paris, il a commencé à plonger dans la guerre des clans qui existait au pays

L’exercice du pouvoir dans l’ambassade parisienne de la rue d’Auteuil (par ailleurs à deux pas de Jeune Afrique) ne sera pas de tout repos. Il s’y confronte à une administration bien installée, que son prédécesseur a marquée de son empreinte. Les conflits internes avec le percepteur de l’ambassade, Christophe Kepchankeu (en poste depuis trois décennies), se multiplient et ne cesseront guère tout au long des deux années durant lesquelles Mvondo Ayolo exercera à Paris. « Il a essayé d’imprimer sa marque et de mettre fin à des pratiques qu’il jugeait douteuses. Mais la rue d’Auteuil est une machine difficile à contrôler, un panier de crabes qui peut remonter jusqu’à Yaoundé », analyse un habitué des lieux. 

« À Paris, il a commencé à plonger dans la guerre des clans qui existait au pays, déplore un autre de ses amis. Les réseaux des uns et des autres, de Mbella Mbella à Louis-Paul Motaze [neveu de Paul Biya et ministre] en passant par Ferdinand Ngoh Ngoh [secrétaire général de la présidence depuis 2011 et proche de la Première dame, Chantal Biya] veulent tous avoir de l’influence en France. »

Début 2018, l’histoire prend une autre tournure. Martin Belinga Eboutou, le directeur du cabinet civil du chef de l’État, se sait malade. Ses médecins suisses ne sont guère optimistes et l’information remonte jusqu’au président. À contrecœur, tant il s’est attaché à son “dircab”, Paul Biya décide de mettre fin à ses fonctions, le 2 mars 2018. Martin Belinga Eboutou décédera un an plus tard. 

Au cœur des clans 

Qui donc peut remplacer celui qui fût le plus précieux collaborateur du Sphynx d’Etoudi durant près de dix ans ? Chantal Biya, dont l’influence grandit d’année en année, tente de favoriser un de ses proches, Oswald Baboke, originaire comme elle de la région de l’Est. Paul Biya écoute mais ne valide pas ce choix. Souhaitait-il alors limiter l’influence de son épouse, dont un autre proche, Ferdinand Ngoh Ngoh, occupe déjà le secrétariat général ? Il décide en tout cas de puiser dans son propre cercle pour remplacer son ancien complice. Une candidature s’impose, en la personne d’un ambassadeur qu’il connaît depuis l’enfance et qu’il considère comme de son propre sang depuis de longues années : Samuel Mvondo Ayolo. Ce dernier est donc rappelé à Yaoundé, à la direction d’un cabinet où Baboke devient son adjoint.  

Quelques mois plus tard, il est nommé directeur de campagne pour la présidentielle, que Paul Biya remporte dans la confusion et la contestation de Maurice Kamto. « L’avantage de Samuel, c’est qu’il avait passé les dix dernières années à l’extérieur du pays et qu’il était donc très peu impliqué dans les affaires qui y faisaient scandale », analyse un proche. « Il a un profil de technocrate et c’est quelqu’un de prudent, qui a toujours refusé de se mêler des querelles de chapelle qui animent Yaoundé », résume un autre. Ambitieux prudent ? Technocrate désintéressé ? Samuel Mvondo Ayolo évite en tout cas les conflits ouverts, notamment avec Ferdinand Ngoh Ngoh ou Laurent Esso, le puissant patron de la Justice. 

Placé au cœur du pouvoir, ami de Franck Biya et de Bonaventure Mvondo Assam, un neveu du président, il ne peut toutefois échapper complètement à la compétition politique qui se déroule autour d’un Paul Biya qui voit chaque année les hypothèses sur sa succession se multiplier. « Qu’il le veuille ou non, il est l’un des représentants du clan bulu, la famille élargie du chef de l’État, et cela l’oppose au cercle de l’Est, regroupé autour de Chantal Biya, avec Ngoh Ngoh et Baboke », explique-t-on dans l’entourage de la présidence. Ses relations sont également délicates avec d’autres cadres du Sud, comme Louis-Paul Motaze, qui lui conteste le leadership politique à Sangmélima (comme lors de la dernière élection municipale), ou le ministre des Enseignements supérieurs et baron méridional Jacques Fame Ndongo, idéologue du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC, au pouvoir). 

« L’appétit vient en mangeant » 

Dans son bureau du deuxième étage du palais de l’Unité, Samuel Mvondo Ayolo regarde-t-il avec envie l’étage qui le surplombe ? Il est en tout cas l’un des mieux informés des agissements des uns et des autres. S’il n’est pas particulièrement militant au RDPC, il y est l’oreille du chef de l’État, sans même faire partie du comité central. « Il s’occupe des affaires réservées du président et a donc accès à beaucoup de secrets », ajoute un habitué du parti et de la présidence, où Mvondo Ayolo est considéré comme le « maître de l’antichambre et la courroie de transmission du patron ». Attend-il le bon moment pour se lancer ouvertement dans le jeu de la succession, là où tant d’autres se sont découverts trop tôt ? 

Si une opportunité se présentait, il la saisirait sans doute

« Il est heureux dans sa fonction. Mais si vous n’êtes pas ambitieux, vous n’obtenez pas les postes qu’il a occupés », sourit encore l’un de ses amis, qui ajoute : « L’appétit vient en mangeant. Si une opportunité se présentait, il la saisirait sans doute. »

Ce grand amateur de football, supporteur de Samuel Eto’o et de l’équipe de Sangmélima, a en tout cas veillé à ne rien dévoiler de ses intentions. Fidèle à sa réputation, il reçoit beaucoup, dans sa résidence du Mont Fébé ou dans l’une des nombreuses villas acquises grâce à la fortune familiale. « Chaleureux », « peu sectaire » avec une opposition avec qui il lui arrive de dialoguer, il sait récolter confidences et informations et s’atteler dans l’ombre à ce qu’un de ses proches appelle pudiquement « le jeu des faveurs ». Reste à savoir si cette préparation cruciale le mènera au septième ciel de Yaoundé ou, à tout le moins, au troisième étage d’Etoudi.