Politique

Algérie – Nazim Baya : « Le jour où j’ai lancé El Manchar »

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Mis à jour le 30 juin 2021 à 16:58

Le fondateur du site parodique algérien El Manchar, Nazim Baya, le 14 juin 2019 à Paris. © RFI/Steven Jambot

Alors que le Hirak marque le pas, le site parodique qui l’a accompagné va-t-il lui survivre ? Son fondateur, Nazim Baya, raconte la genèse du projet El Manchar, ses peurs face à la répression et sa vision de l’avenir.

Que serait le Hirak sans El Manchar ? Avec son site parodique, Nazim Baya a impressionné par son aptitude à tourner en dérision l’actualité algérienne. Mais alors que le mouvement marque le pas, entravé par des détentions jugés attentatoires à la liberté d’opinion, un manque de perspectives et des divisions internes, le rire est désormais enveloppé d’une certaine acrimonie.

Depuis quelques semaines, Nazim Baya égrène quotidiennement sur les réseaux sociaux le nombre des détenus d’opinion arrêtés pour leur participation au mouvement de contestation. Pour Jeune Afrique, il revient sur la genèse d’un projet, dont il pourrait bientôt tourner la page.

Capture d’écran du site parodique

Capture d’écran du site parodique © Doc El Manchar

« Les ambitions absurdes de Bouteflika »

« Tout a commencé en 2013, après l’AVC de Bouteflika. Il projetait, quand même, de se présenter pour un quatrième mandat. Alors ces dernières années, vous imaginez bien, ont été déprimantes. J’ai ressenti une urgence à m’exprimer. J’ai créé El Manchar dans ce contexte.

Je voulais utiliser la satire pour dénoncer l’absurdité de la situation algérienne. L’idée de départ, c’était de développer un journal basé sur des caricatures. Je me rappelle avoir lancé un appel à caricaturistes. Mais comme je n’offrais que du bénévolat, je n’ai pas eu de retour. Entre temps, j’ai découvert ce que faisaient Le Gorafi en France et The Onion aux États-Unis. J’ai trouvé leur travail génial et cela m’a inspiré. L’alternative d’un journal parodique me permettait de me passer de caricaturistes ou de dessinateurs de presse.

Pendant le quatrième mandat de Bouteflika, on a illustré l’étendue du ridicule

On s’est lancé comme ça avec un petit noyau dur de quatre personnes, toutes bénévoles. Très vite, notre communauté sur les réseaux sociaux a grandi. Il faut dire que le quatrième mandat a été une source d’inspiration importante. On avait besoin de tourner tout ça en dérision. C’était comme une soupape pour nous et nos lecteurs.

Au-delà de la parodie, je pense qu’il est important de garder une cohérence éditoriale. Je relis, je valide les contenus. Mais je ne définis pas El Manchar comme un média. Nous n’avons pas de modèle économique, ni de statut légal. On fait vivre ça au jour le jour, sans chercher à nous enrichir. Notre petite équipe de bénévoles est élastique. Elle bouge tout le temps. On fait tourner la machine sur notre temps libre, à côté de nos jobs respectifs – je suis pharmacien.

Beaucoup de gens apprécient notre démarche car ils y voient aussi un acte politique fort. Il y a un en effet un certain engagement d’El Manchar, la critique politique est son point de départ. C’est notamment ce qui nous différencie de Le Gorafi. Mais personnellement, je mène ce projet par passion. Avec le début du Hirak, on a vu que l’on avait tous un rôle à jouer. À notre niveau, je le dis très modestement. On a participé, à notre façon, à l’émergence du mouvement populaire.

Pendant les cinq années du quatrième mandat de Bouteflika, on a illustré l’étendue du ridicule. La situation était tellement grotesque que El Manchar était là pour montrer du doigt l’absurdité du quatrième mandat et des ambitions de Bouteflika.

 Jamais je n’ai imaginé me faire arrêter pour un statut Facebook ou un article

« Je l’assume, j’avais peur »

Grâce à internet et aux réseaux sociaux, j’ai pu dénoncer, par la satire, cette Algérie absurde. Je pouvais dire et écrire ce que je voulais. Pendant le quatrième mandat, je publiais tout ce qui me passait par la tête. Ce qui n’était pas le cas de la presse classique, tenue par des oligarques et des clans qui se disputent le pouvoir par médias interposés. Il y a toujours eu en Algérie une tradition satirique, dans la presse papier surtout, mais de là à parler de liberté de la presse, c’est une illusion.

Capture d’écran El Manchar

Capture d’écran El Manchar © Capture d’écran El Manchar

À cette époque jamais je n’ai imaginé me faire arrêter pour un statut Facebook ou un article. J’étais vraiment libre et El Manchar aussi. Or, dès juillet 2019, les choses ont changé. Il y a eu les premières arrestations. Le contexte s’est tendu de manière inquiétante. En mai 2020, j’ai décidé de suspendre El Manchar.

Le 22 février 2019 n’a pas été le début du mouvement. Cela a été son apogée

Je ne parvenais plus à gérer le climat répressif. Je l’assume, j’avais peur. Quand j’ai annoncé ma décision sur les réseaux sociaux, une partie de ma communauté, qui a également eu peur, a exigé des réponses. Le lendemain, je me suis expliqué dans un message laconique. Surtout, j’ai reçu énormément de messages de soutien. Il fallait préserver nos familles.

« Tebboune a opté pour la répression »

Tout a changé, le 15 septembre, après la condamnation en appel du journaliste Khaled Drareni à deux ans de prison. Après cette sentence, je me suis dit que ce n’était plus possible. Je ne peux pas me taire alors que les miens se font arrêter. Je me suis dit « advienne que pourra ». Depuis, je continue à dénoncer par l’absurde mais ce n’est pas évident. La peur inhibe le rire. Ce n’est bon ni pour la liberté d’expression, ni pour la satire.

Capture d’écran El Manchar

Capture d’écran El Manchar © Capture d’écran El Manchar

En ce qui concerne le Hirak, nous avons tous vécu une séquence historique qui vient de se refermer. Le 22 février 2019 n’a pas été le début du mouvement. Cela a été son apogée. Le président Tebboune n’est pas parvenu à rétablir la confiance. Avec 220 détenus d’opinion (plus de 300 aujourd’hui), il a opté pour la répression. Et puis, le mouvement s’est fragilisé avec des conflits internes, ce que le régime a su exploiter. Le Hirak est devenu vertical. Or, on défend des principes, pas des personnes.

À nous de réinventer d’autres manières de construire une Algérie nouvelle. Il y a 1001 façons de le faire, comme créer des médias, des associations, conscientiser la jeunesse. Certains le font très bien sur les réseaux sociaux, notamment parmi la diaspora, qui a été très utile. De mon côté, je pense déjà à d’autres projets. El Manchar commence à m’ennuyer. »