Politique

En Afrique, la Suisse passe à la vitesse supérieure

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Mis à jour le 6 juillet 2021 à 16:54

La présidente de la Confédération suisse, Simonetta Sommaruga, et le président ghanéen Nana Akufo-Addo à Berne, en février 2020. © Anthony Anex/Keystone via AP/SIPA

Si les liens entre Berne et le continent sont anciens, l’année 2021 est celle du coup d’accélérateur. La stratégie helvétique est maintenant clairement dévoilée et ses partenaires prioritaires précisément identifiés.

En Suisse, on tient à faire les choses dans l’ordre. En 2020, suite au renouvellement des deux chambres fédérales et alors que débutait la 51e législature du Conseil national, le chef du département des Affaires étrangères, Ignazio Cassis, présentait la stratégie de politique étrangère que Berne entendait suivre jusqu’en 2023. Une déclaration générale rappelant les valeurs sur lesquelles repose la diplomatie suisse (paix et sécurité, prospérité, durabilité et numérisation) et renouvelant la candidature à l’obtention d’un siège au Conseil de sécurité des Nations unies.

L’étape suivante est venue en janvier 2021 avec la présentation, toujours par M. Cassis, d’une stratégie spécifique à l’Afrique subsaharienne, prévue pour s’appliquer jusqu’en 2024. En présentant le document préparé par ses services et ceux des autres administrations, le Conseiller général a été clair : la Suisse est présente sur le continent depuis longtemps mais l’heure est venue de fixer un cadre, de saisir des opportunités dans l’une des régions les plus dynamiques et prometteuses de la planète.

Du Sahel à la Corne de l’Afrique

Pour prouver que les liens se resserrent, les autorités helvétiques mettent en avant la visite, en février 2020, du président ghanéen Nana Akufo-Addo. Première visite d’État d’un dirigeant subsaharien dans le pays depuis plus de soixante ans, ce voyage ne devait rien au hasard : le Ghana, qualifié de « shining star of West Africa » à Berne, est l’un des partenaires privilégiés de la Suisse sur le continent et la volonté affichée par son président de dépasser les questions d’aide au développement trouve un écho très favorable dans le pays.

Signature d’accords entre les chefs de la diplomatie béninois et suisses, Aurélien Agbénonci et Ignazio Cassis, en présence du président béninois Patrice Talon à Berne, en mai 2018.

Signature d’accords entre les chefs de la diplomatie béninois et suisses, Aurélien Agbénonci et Ignazio Cassis, en présence du président béninois Patrice Talon à Berne, en mai 2018. © PETER KLAUNZER / KEYSTONE/SIPA

 

Pour appuyer ce nouvel engagement africain, Ignazio Cassis a lui aussi fait ses bagages : dès février 2021, quelques semaines après la présentation de sa nouvelle stratégie, il s’envolait pour l’Algérie. Visite suivie d’étapes au Mali, au Sénégal et en Gambie. « Tout cela est récent pour nous, confirme Isabelle Chevalley, qui dirige le groupe parlementaire Suisse-Afrique au Conseil national. Il a fallu attendre 2018 pour qu’un ministre suisse de l’Économie, Johann Schneider-Ammann, se rende en voyage officiel sur le continent. C’est très positif. Cela montre qu’on s’intéresse à l’Afrique comme partenaire économique alors qu’il y a encore quelques années, pour beaucoup de gens le continent n’existait pas. »

Le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Nigeria ou encore le Rwanda sont dans le viseur helvétique

L’autre avantage du document écrit présenté par Ignazio Cassis est d’identifier clairement les régions et les pays dont Berne fait des objectifs prioritaires. À commencer par trois grandes régions : le Sahel (où le bureau de coopération basé à Bamako devrait rapidement devenir une ambassade à part entière), la Corne de l’Afrique et les Grands lacs (là encore, l’ouverture d’une ambassade est annoncée au Rwanda).

À ces trois régions déjà vastes viennent s’ajouter neuf « lionnes » – par analogie avec les « tigres » asiatiques –, des pays à l’économie déjà bien développée ou en plein essor et considérés comme des partenaires à privilégier. La Suisse « y poursuit des intérêts principalement économiques et financiers », annoncent clairement les services des administrations concernées, et veut y aider à améliorer le climat des affaires, promouvoir la diversification de l’activité et le commerce intra-africain afin de générer une croissance qui aura vocation à se répercuter sur les pays voisins. Les « lionnes » sont au nombre de neuf, disséminées partout sur le continent : Sénégal, Côte d’Ivoire, Ghana, Nigeria, Angola, Afrique du Sud, Kenya, Rwanda et Éthiopie.

Et parce que les Suisses aiment rappeler que leur pays est « petit » et « ne peut pas tout faire », une liste des secteurs dans lesquels leur aide pourrait être plus particulièrement efficace et pertinente est aussi avancée. Il y est question de formation et d’enseignement, domaine auquel nous consacrons ici plusieurs pages, mais aussi de numérique, de recherche et de santé. « La blockchain va être une révolution comparable au téléphone mobile sur le continent, précise Isabelle Chevalley à propos des technologies numériques. Elle va permettre de lutter contre la corruption, de créer du développement, et nous pouvons aider. La Suisse, c’est une blockchain valley. »

Issue des rangs des verts libéraux et chimiste de formation, la conseillère ajoute à la liste un sujet qui lui tient à cœur : celui du recyclage des déchets et de leur utilisation comme combustible, en particulier dans les cimenteries. « Nous y travaillons déjà avec le cimentier français Vicat, poursuit-elle. Il y a d’énormes décharges sur le continent et en utilisant les déchets on évite d’importer du charbon depuis l’Afrique du Sud, on crée des emplois… C’est plus efficace que d’arriver et de dire aux industriels locaux : “C’est pas bien, vous polluez !”. »

« Neutralité suisse »

Ce refus de se poser en donneur de leçon est important dans le rôle que la Confédération veut jouer en Afrique. Si les grandes administrations n’emploient pas exactement les mêmes termes, elles mettent en avant la sacrosainte « neutralité » suisse comme un gage de bonne volonté et de pragmatisme. Le pays, aime-t-on rappeler, n’a jamais colonisé personne, ni en Afrique ni ailleurs. Les premiers Suisses à mettre les pieds sur le continent étaient des missionnaires venus enseigner ou soigner, le pays s’est mobilisé sur les questions d’aide au développement et d’humanitaire dès les indépendances et, depuis, s’investit dans de très nombreuses initiatives de promotion de la paix, souvent en jouant les médiateurs comme au Soudan, au Mozambique, au Cameroun ou au Burundi.

Quand la France fait de l’aide au développement, elle privilégie ses entreprises. »

« Nous arrivons avec un statut de partenaire neutre, qui dialogue avec tout le monde et propose un certain modèle de développement économique, résume Markus Schrader, responsable pays au Secrétariat d’État à l’Économie. Nous ne disons pas “il faut suivre notre logique” – qui sommes nous pour faire ça ? – mais nous portons des valeurs. Sur les industries extractives par exemple, notre méthode est de mettre tous les acteurs autour de la table et de définir les standards ensemble. Si tout le monde s’est mis d’accord, c’est plus difficile de critiquer ou de se plaindre des règles ensuite. »

Une philosophie qui permet de se distinguer, souligne Isabelle Chevalley de manière plus directe : « Quand la France fait de l’aide au développement, elle privilégie ses entreprises. Quand elle intervient quelque part, on se demande toujours ce qu’elle a derrière la tête. Quant à la Chine, elle construit énormément de choses mais ne fait aucun transfert de compétences et la qualité n’est pas toujours au rendez-vous… »

Respect des droits humains

Porteuse de valeurs, la Suisse veut l’être y compris dans le domaine de l’économie, ce qui a d’ailleurs donné lieu à un débat très animé en novembre 2020. Initiée par la société civile, des organisations non gouvernementales, des autorités religieuses et une partie de la classe politique, une initiative « Pour des multinationales responsables » était soumise à votation. Son objet : contraindre les grandes entreprises basées en Suisse et actives à l’étranger, en particulier dans les pays à faible revenu, à respecter plus strictement les normes en vigueur en matière de droits humains et de protection de l’environnement, et à contrôler de près ce respect.

Nestlé sait qu’il y a des enfants qui travaillent sur ses plantations de cacao, mais essaie d’agir

L’activité de plusieurs grands groupes en Afrique, notamment Nestlé, qui exploite des plantations de cacao en Afrique de l’Ouest, était particulièrement visée et les semaines précédant le scrutin ont donné lieu à de vifs échanges entre partisans et opposants au projet. Le texte a recueilli une courte majorité – 50,73 % des voix – mais n’a pas pu être adopté, faute d’avoir été approuvé dans la majorité des cantons. C’est donc finalement un contre-projet législatif prévoyant, lui aussi, des obligations renforcées pour les entreprises, qui s’applique. Mais les débats ont laissé des traces.
Amers, les partisans de l’initiative rappellent que d’autres pays comme l’Allemagne ou la France se sont dotés de règles comparables et que le mouvement général vers un plus grand respect des standards sociaux et environnementaux est de toute façon dans l’air du temps.

La conseillère Isabelle Chevalley comptait quant à elle parmi les opposants les plus irréductibles au projet, ce qui lui a valu beaucoup d’attaques, y compris au sein de son parti qui soutenait le texte. « Ce qui m’embêtait c’était cette façon de dire aux Africains : « Vos tribunaux sont tellement incompétents que s’il y a des problèmes, on va juger les responsables chez nous », explique-t-elle. Et puis beaucoup de gens ont voté oui pour se donner bonne conscience mais n’iraient jamais aider sur le terrain. Franchement je préfère l’attitude de Nestlé : ils savent qu’il y a des enfants qui travaillent sur leurs plantations de cacao mais ils essaient de comprendre pourquoi puis ils agissent. Ils financent entre autres des écoles, des certificats de naissance pour que les jeunes puissent continuer leurs études… C’est ça qui me semble responsable. »