Politique

Éthiopie : « La reprise de Mekele montre qu’Abiy Ahmed ne maîtrise pas grand-chose au Tigré »

Mis à jour le 30 juin 2021 à 14:07

Dans cette photo d’archive du 8 mai 2021, des soldats du gouvernement éthiopien roulent sur une route près d’Agula, au nord de Mekele, dans la région du Tigré au nord de l’Éthiopie. © Ben Curtis/AP/SIPA

Après huit mois de conflit, les forces loyales aux anciennes autorités tigréennes (TDF) ont repris Mekele. Addis-Abeba a déclaré un cessez-le-feu, mais la contre-offensive des TDF se poursuit dans d’autres villes de la région. Roland Marchal, chercheur au CNRS et spécialiste de la Corne de l’Afrique, analyse pour Jeune Afrique ce revirement de situation.

C’est indéniablement un tournant dans le conflit qu’Abiy Ahmed mène depuis le mois de novembre 2020 dans le Tigré. Sept mois jour pour jour après avoir été contraintes de quitter Mekele, la capitale régionale, les forces loyales aux anciennes autorités du Front de libération du peuple du Tigré (TPLF) ont repris possession de la ville le 28 juin. La majeure partie des troupes et de l’administration gouvernementale avaient évacué les lieux plus tôt dans la journée.

Abiy Ahmed, qui avait lancé cette opération de « maintien de l’ordre » après l’attaque de bases militaires gouvernementales attribuées au TPLF, encaisse avec ce retrait un revers de taille. Malgré la victoire proclamée après la chute de Mekele, trois semaines seulement après le début des combats, les affrontements n’ont jamais cessé entre les Forces de défense du Tigré (TDF, pro-TPLF) et l’armée fédérale éthiopienne, épaulée par des troupes des autorités régionales voisines de l’Amhara et l’armée de l’Érythrée.

À la suite de la reconquête de Mekele, le gouvernement éthiopien avait annoncé un « cessez-le-feu unilatéral ». Celui-ci était réclamé depuis plusieurs mois par la communauté internationale pour permettre un réel accès humanitaire, alors qu’une menace de famine a été évoquée à plusieurs reprises ces dernières semaines, notamment par l’ONU.

Mais ce cessez-le-feu fera-t-il effet ? Dix jours après le lancement de leur contre-offensive baptisée « Alula », les TDF ont remporté, avec Mekele, une victoire importante et ne comptent visiblement pas s’arrêter là. L’autoproclamé gouvernement de l’État national du Tigré s’est d’ailleurs dit déterminé, dans un communiqué publié le 28 juin, à poursuivre son offensive pour « libérer » la région des « forces d’invasion ». Dans ce contexte, un apaisement semble illusoire. Au lendemain de la chute de la capitale provinciale, Roland Marchal, chercheur au CNRS et spécialiste de la Corne de l’Afrique, décrypte pour Jeune Afrique la situation.

Jeune Afrique : Pourquoi la reprise de Mekele marque-t-elle un tournant dans la guerre au Tigré ?

Roland Marchal : C’est d’abord une victoire symbolique pour les forces pro-TPLF, dans la mesure où elle atteste officiellement, notamment aux yeux de la communauté internationale, le fait que le gouvernement central ne contrôle pas grand chose dans ce conflit. Cela montre que tous les discours d’Abiy sur la supposée maîtrise de la guerre par les forces gouvernementales sont vidés de sens.

Mais c’est une situation qu’il faut aussi regarder avec précaution. Le gouvernement d’Addis-Abeba a décrété un cessez-le-feu, mais il ne faut pas se fourvoyer là-dessus. Il y a eu plusieurs demandes de cessez-le-feu depuis le début du conflit. Cela n’implique pas nécessairement une volonté de négocier avec l’autre partie. Comme la saison des pluies a commencé, le gouvernement éthiopien peut très bien en profiter pour gagner du temps, réorganiser ses forces et repartir à l’assaut au moment d’une accalmie des pluies, d’ici quelques semaines.

Certains responsables du TPLF sont aujourd’hui très riches »

Comment interpréter le cessez-le-feu déclaré par Addis-Abeba ?  

Tout ça, c’est de la poudre aux yeux. L’argument avancé est de dire qu’il faut laisser aux humanitaires la possibilité de faire leur travail parce qu’il y a une situation désastreuse. La vérité, c’est que les humanitaires ont, depuis des mois, des difficultés d’accès à la région. Les ONG communiquent peu dessus parce qu’elles ne veulent pas être expulsées, mais on sait très bien que c’est très difficile d’avoir des permis pour aller dans le Tigré et que c’est très compliqué, une fois qu’elles y sont, de quitter le campement et mener des activités normales.

Ce cessez-le-feu répond plutôt à une réalité militaire sur le terrain. C’est la saison des pluies et le lancement des offensives est plus difficile. Mais nous aurons peut-être la merveilleuse surprise de le voir aboutir à des négociations ou des pourparlers, sans doute secrets dans un premier temps, avec les forces tigréennes.

Dans un centre d’accueil pour personnes déplacées à Mekele, dans la région du Tigré au nord de l’Éthiopie, le dimanche 9 mai 2021.

Dans un centre d’accueil pour personnes déplacées à Mekele, dans la région du Tigré au nord de l’Éthiopie, le dimanche 9 mai 2021. © Ben Curtis/AP/SIPA

Ce retournement de situation peut-il être qualifié de surprenant au regard de l’évolution du conflit ? 

Ce n’est pas forcément une surprise. Le TPLF a toujours eu en tête que le contrôle qu’il exerçait à Addis-Abeba ne serait pas éternel et qu’il lui fallait donc prendre un certain nombre de précautions. Cela s’est traduit pendant ses années au pouvoir par des allocations budgétaires extrêmement généreuses à destination de la région, même si, hélas, les populations tigréennes n’en ont pas toujours tiré bénéfice. Certains responsables du TPLF sont aujourd’hui très riches.

Le TPLF a profité de ses années au pouvoir pour constituer des arsenaux, notamment lorsqu’a émergé la perspective de nommer un nouveau Premier ministre qui serait Oromo. Enfin, il faut aussi se rappeler que les hostilités ont commencé à la suite d’une attaque contre le Commandement Nord, une base militaire qui regroupait une importante partie du matériel destiné à prévenir une offensive du voisin érythréen.

Comment expliquer que huit mois après le début du conflit, le TDF ait encore les moyens de mener une telle offensive ? 

Certains chiffres circulent sur le nombre de militaires éthiopiens qui auraient été faits prisonniers, sur l’ampleur du matériel saisi, mais il est très difficile de vérifier ces propos. Je suis très circonspect sur les chiffres communiqués à la fois par les autorités éthiopiennes et par le TPLF. Ce sont deux organisations qui ont fait de la désinformation une vraie politique.

Il est important de noter qu’en 2018, lorsqu’Abiy Ahmed arrive au pouvoir, le TPLF a perdu une bonne partie de la sympathie des populations tigréennes du fait du népotisme et de la corruption de certains de ses leaders. Pendant deux ans, jusqu’aux élections qu’il a organisées en septembre 2020 et qui sont un des motifs de la guerre, il a travaillé pour se reconstruire politiquement dans la région. Une partie de la population du Tigré ne perçoit sans doute pas le TPLF comme le phare qui doit guider la population de la région mais, de fait, il est devenu le seul représentant de ses intérêts. D’où un certain succès dans les recrutements. Par ailleurs, on peut aussi imaginer qu’il existe des divisions au sein de l’armée éthiopienne, qui a bien conscience qu’elle mène une guerre intérieure et que ce n’est pas forcément sa mission.

La guerre dans le Tigré a suscité des ambitions dans d’autres régions »

Peut-on imaginer que la reprise de Mekele ouvre la porte à des négociations entre les TDF et Addis-Abeba ? 

Cela semble un peu irréaliste dans ce climat très polarisé, mais cela serait un moyen de faire baisser la tension. Pour autant, la volonté de parvenir à un compromis est très faible du côté du TPLF comme d’Abiy Ahmed. Depuis le début du conflit, on a plutôt tendance à aller vers les solutions extrêmes plutôt que de chercher l’apaisement. C’est vrai dans un camp comme dans l’autre. Le coût de ce conflit l’illustre bien.

On a détruit une région entière, la situation humanitaire est dramatique, et Abiy fait l’objet de critiques acerbes de la communauté internationale qui lui reproche son propre aveuglement. Pour aller de l’avant dans ce conflit, l’Éthiopie aura besoin d’un climat de confiance avec les partenaires internationaux. La guerre dans le Tigré a suscité des ambitions dans d’autres régions. Certains se disent qu’ils peuvent, comme les Ahmara, en profiter pour reprendre des territoires. C’est une situation périlleuse.

Pour bénéficier d’une coopération de la communauté internationale, Abiy Ahmed aura sans doute besoin de répondre à l’une de ses exigences : le retrait des troupes érythréennes du Tigré. Ce tournant peut-il amener Abiy Ahmed à réévaluer son alliance avec Issayas Afeworki ?

Il faut bien comprendre que pour Issayas Afeworki, ce conflit est une vengeance pour la quasi-défaite militaire de 1998-2000 dans la guerre contre le TPLF. L’Érythrée se rêvait un temps comme le Singapour de l’Afrique et s’est retrouvée marginalisée. Il y a donc une volonté de revanche. Le régime érythréen redoute aujourd’hui une chose : que les forces pro-TPLF décident de mener la lutte pour réclamer son indépendance. L’autodétermination est, après tout, prévue dans la Constitution éthiopienne. Et ça, les Érythréens n’en veulent en aucun cas.