Cinéma

Le cinéma d’auteur africain se réinvente

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Mis à jour le 19 juillet 2021 à 12h03
Stanlee Ohikhuare est réalisateur, photographe, directeur de la photo et producteur.

Stanlee Ohikhuare est réalisateur, photographe, directeur de la photo et producteur. © www.Stanlee Ohikhuare.com

Longtemps sous tutelle des puissances occidentales et soumis aux logiques commerciales, le 7e art du continent commence à goûter aux joies de l’indépendance.

L’homme semble une montagne en marche. Stanlee Ohikhuare est un géant qui déplace ce matin de juin ses deux mètres et son inexpugnable sourire dans les couloirs d’un hôtel de Bordeaux. Ce Nigérian est très loin de Lagos, où il a créé le Realtime International Film Festival, un événement qui rassemble chaque année près de 10 000 personnes autour de films indépendants.

Stanlee Ohikhuare est un guerrier du 7e art africain. Il faut des convictions solides, et un peu d’abnégation, pour devenir un animateur du cinéma indépendant sur le continent.

Il aurait des raisons d’être plus sombre, lui qui vient d’apprendre la disparition d’un proche. Pourtant, après une poignée de main énergique, le directeur artistique s’anime pour vanter les qualités de sa manifestation. Il termine même l’entretien par une demande de contacts dans le milieu de la production audiovisuelle française pour envisager de nouvelles collaborations transfrontalières.

Bordeaux accueillait du 22 au 26 juin, à l’initiative de l’Institut des Afriques, une petite escouade de ces croisés : réalisateurs, producteurs, distributeurs, directeurs de festivals… pour Afriques en vision, un événement qui vient tout juste de naître. La première édition de la manifestation était plutôt modeste : une centaine de spectateurs pour le film d’ouverture, un public épars pour assister aux tables rondes et aux masterclass. Mais elle avait déjà l’avantage de rassembler des invités qui « pèsent » dans leur domaine, et des projections de films singuliers de qualité.

Se réapproprier les narrations

Elle permettait également de faire le point sur l’état du cinéma africain, et de se donner des raisons d’espérer. « Le cinéma sur le continent était jusqu’à présent pris en tenaille entre plusieurs logiques : la dynamique industrielle du cinéma commercial, comme les Nollywood, et celle dictée par des puissances extérieures occidentales, pose Alessandro Jedlowski, l’universitaire qui coordonne Afriques en vision. Mais aujourd’hui, les Africains sont en train de se réapproprier leur narration. Nous vivons un basculement. »

Dans un article qu’il a coordonné (L’audiovisuel africain et le capitalisme global, Politique africain n°153, éd. Karthala), le chercheur brosse un portrait peu reluisant du secteur audiovisuel africain tel qu’il existait ces dernières décennies. Manque d’infrastructures, salles contrôlées majoritairement par des businessmen européens en quête de profits rapides, et, pour la télé, un déferlement de programmes à bas coût pilotés par les régimes en place.

Il est toujours impensable de montrer des films contestataires

« Les télés n’ont pas joué leur rôle de diffuseurs nationaux de la production locale, explique-t-il. Pendant longtemps ils ont profité de programmes peu chers ou même gratuits que leur offraient des États étrangers. Ces offres sont un outil de soft power. Une manière, par exemple pour la France, de promouvoir la francophonie. Le résultat c’est qu’on demandait aux producteurs locaux d’offrir eux aussi leurs films… voire de payer pour la diffusion de leurs œuvres ! Évidemment il était, et il est, toujours impensable de montrer des films contestataires. » Mais les choses bougent. « La période actuelle est l’une des plus intéressantes à vivre », s’enthousiasme le chercheur.

Démocratisation du secteur

À l’origine de cette rupture, il y a d’abord une révolution technologique : celle du numérique. « Le numérique a été un tournant capital qui a permis la démocratisation du secteur, souligne l’homme de cinéma comorien Mohamed Saïd Ouma. Avant, faire des films était réservé à une toute petite élite, d’abord parce que cela coûtait cher. »

Ensuite, un écosystème cinématographique africain a commencé à se mettre en place, fondé sur des systèmes de financement sud-sud. « Le problème est que beaucoup d’aides du Nord peuvent être des pièges, note le réalisateur congolais Djo Munga. Pour mon premier long-métrage Viva Riva ! j’ai dépensé beaucoup d’énergie pour en refuser. Par exemple je ne voulais pas que mon premier assistant soit français, ça me semblait trop risqué. » Certaines aides sont en effet conditionnées par l’embauche de techniciens du pays qui fournit les fonds. Aujourd’hui, de multiples solutions de financement régionales existent via le Doha Film Institute, l’AFAC, le FOPICA…

Nous n’attendons pas que le public vienne vers nous, nous allons vers lui

Mohamed Saïd Ouma dirige d’ailleurs l’un d’eux : le Documentary Africa, un fonds de soutien panafricain aux films documentaires, situé à Nairobi. « Qu’il s’agisse des multiplexes cinématographiques, des plateformes de streaming qui achètent des contenus locaux à des tarifs bien en-deçà de ceux des productions occidentales, on voit bien que près de 80 % de ceux qui récupèrent l’argent du cinéma sont aujourd’hui au Nord, estime le Comorien. On est encore dans la prédation. » Pour lui, l’une des solutions est de penser les films à l’échelon régional. « Les talents existent, formés par des écoles locales comme l’ESAV au Maroc ou l’Institut Imagine au Burkina, sans parler des établissements au Mali, en Afrique du Sud, en Égypte, en Tunisie… »

Projections, billard et karaoké

Reste l’étape cruciale de la diffusion. C’est ici que des personnalités comme Stanlee Ohikhuare et son Realtime International Film Festival entrent en jeu. « Le Nigeria est connu pour ses productions commerciales, nous, nous voulons montrer des films plus « arty » qui misent davantage sur la narration que sur les dialogues », explique le réalisateur de 43 ans, diplômé d’une école des Beaux-Arts. Il a mis neuf ans à faire son premier film et à le diffuser. Il fait tout aujourd’hui pour que la nouvelle génération ait plus de facilités à montrer son travail.

« Nous n’attendons pas que le public vienne vers nous, nous allons vers lui », explique-t-il. Certaines projections à ciel ouvert sont organisées dans les marchés de Lagos. Des activités parallèles sont organisées : basket, billard… « Après chaque film, on fait même un petit moment de karaoké, rigole le professionnel. L’idée est que le festival reste vivant, excitant. Nous lançons même un défi lors de chaque édition : réaliser un court-métrage en seulement vingt heures, le gagnant voit son film diffusé dans un grand cinéma à la fin du festival. » Le succès est tel que le directeur artistique envisage de céder les rênes de l’événement à l’équipe de bénévoles avec laquelle il travaille… pour monter deux autres festivals de cinéma dans le pays.


Carton rouge, un retour gagnant venu des Comores

Présenté en ouverture du festival Afriques en vision, le documentaire Carton rouge suit le parcours des basketteuses de l’équipe nationale comorienne et de leur coach. À travers eux, de multiples thématiques sont intelligemment abordées : place de la femme, résilience comorienne… L’intérêt de cette production est aussi tout simplement de montrer l’archipel. « Les Comores n’intéressent pas l’industrie du cinéma », pose le réalisateur Mohamed Saïd Ouma qui se dit lassé de devoir faire un cours de géographie quand il « pitche » ses films devant des professionnels.

Mohamed Saïd Ouma a mis cinq ans, jusqu’en 2019, pour aboutir à ce projet. Aussi parce qu’il l’a fait indépendamment des fonds du Nord comme ceux du CNC français. « Ce qu’auraient aimé les Européens, c’est que je centre mon film sur l’une des joueuses qui est garde du corps, bisexuelle… Je cochais toutes les cases, mais ça ne correspondait plus à ce que je voulais faire ! » En privilégiant les fonds panafricains (AFAC, FOPICA…) et en s’astreignant à un budget minimal (243 000 euros), le documentariste a pu faire le film qu’il avait vraiment en tête. Il envisage maintenant de réaliser un nouveau projet autour d’Ali Soilihi, figure de la révolution comorienne. « Je pourrai finir dans trois ans… Si j’ai de la chance ! »

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