Politique

Nigeria : avec Muhammadu Buhari, une présidence par intermittence

| Par Jeune Afrique - par Jude Michael
Le président nigérian Muhammadu Buhari  à Maiduguri, le 17 juin 2021.

Le président nigérian Muhammadu Buhari à Maiduguri, le 17 juin 2021. © AUDU MARTE/AFP

Depuis 2015, le chef de l’État a déjà quitté le pays à six reprises pour se faire soigner à l’étranger. Sans jamais dire de quoi il souffrait, ni passer le relais à son vice-président.

Dix semaines seulement se sont écoulées entre le retour de Muhammadu Buhari, qui était allé recevoir des soins à Londres, et l’annonce fin juin de sa nouvelle absence – dont la date n’a pas encore été précisée – pour « un suivi médical programmé ». Fidèle à son habitude, l’entourage du président nigérian n’a pas été plus précis, refusant obstinément de dire de quoi souffre l’ancien général, aujourd’hui âgé de 78 ans.

Suspicion

Élu en 2015, réélu en 2019, celui-ci s’est déjà absenté à six reprises – et parfois plusieurs semaines – pour raisons médicales. Une présidence par intermittence qui fait grincer des dents. « Par souci de transparence et de responsabilité, le chef de l’État devrait communiquer son bilan de santé aux Nigérians », insiste Seun Onigbinde, co-fondateur de BudgIT, une organisation civique nigériane de premier plan. Il ajoute que les proches du président n’ont jamais évoqué plus qu’un « examen médical de routine » et que, loin d’apaiser l’opinion publique, ces éléments de langage alimentent la suspicion.

Ainsi, lorsqu’il était à Londres en avril, le président nigérian s’est contenté de faire savoir qu’il prenait « un court repos », lequel aura finalement duré quinze jours alors même que ses équipes parlaient encore une fois d’un « contrôle de routine ».

À ce jour, Muhammadu Buhari a déjà passé 183 jours au Royaume-Uni, plus que tous ses prédécesseurs. Et il n’a accepté qu’une seule fois de dire quel traitement il suivait : c’était en juin 2016, un an environ après avoir succédé à Goodluck Jonathan. À cette époque, son porte-parole, Femi Adesina, avait déclaré que le chef de l’État souffrait d’« une infection persistante de l’oreille ». La présidence nigériane n’a plus jamais été aussi précise.

La volonté politique, c’est s’assurer que [le président] ne s’enfuit pas du pays à chaque fois qu’il tombe malade

Dès lors, plusieurs questions se posent. Ifeanyi Nsofor, de l’Université George Washington, fait ainsi remarquer que le choix de se faire soigner à l’étranger n’est pas cohérent avec la promesse d’améliorer la qualité du système de santé nigérian. Et le directeur des politiques et du plaidoyer du Nigeria Health Watch d’ajouter que « la couverture sanitaire universelle est un chemin que le Nigeria doit emprunter, pas une destination ». Et que, pour ce faire, le pays a besoin d’une véritable volonté politique.

« La volonté politique, c’est d’abord s’assurer que [le président] ne s’enfuit pas du pays à chaque fois qu’il tombe malade, poursuit Ifeanyi Nsofor. Qu’est-ce que cela dit de notre propre système de santé ? J’ignore de quoi il souffre, mais n’est-il pas temps de créer ne serait-ce qu’un centre d’excellence où il pourrait être traité ? »

Santé en crise

Femi Adesina et Garba Shehu, les porte-parole du chef de l’État, n’ont pas répondu à nos sollicitations mais, en avril dernier, ils avaient eu du mal à justifier ces absences répétées. « Le président Buhari n’est pas un touriste médical », avait à l’époque protesté Garba Shehu en réponse à un reproche qui lui est souvent adressé. « Chaque année, des experts médicaux vous voient, vous examinent, vous donnent le feu vert et vous conseillent sur la marche à suivre », avait-il ajouté, en tentant de faire retomber la polémique.

Certains professionnels de santé n’ont pas été payés depuis cinq mois

Et tandis que la santé présidentielle accapare l’attention, on oublierait presque que moins de 6 % du budget de l’État est chaque année alloué au secteur de la santé, que les médecins nigérians ne reçoivent toujours qu’une prime de risque de 5 000 nairas (10 euros), en dépit des promesses du gouvernement de l’augmenter, et que, selon Uyilawa Okhuaihesuyi, président de l’Association nigériane des médecins résidents, certains professionnels de santé n’ont pas été payés depuis cinq mois.

« Nous avons perdu 17 de nos membres à cause du Covid-19 en 2020. D’autres ont succombé à la fièvre de Lassa, au VIH et à tant d’autres maladies. Mais l’allocation de risque est toujours de 5 000 nairas, peste Uyilawa Okhuaihesuyi. Comment pouvons-nous nous protéger ? Et s’il nous arrive quelque chose dans l’exercice de nos fonctions, qui prendra soin de notre famille ? »

Défiance à l’égard d’Osinbajo

Par ailleurs, comme lors de ses précédents voyages pour raisons médicales, Buhari ne va manifestement pas céder le pouvoir à son vice-président Yemi Osinbajo, ce qui suscite la colère de nombreux Nigérians, qui l’accusent de bafouer la Constitution.

En effet, selon l’article 145 de la loi fondamentale, le chef de l’État a l’obligation de transmettre le pouvoir au vice-président chaque fois qu’il « part en vacances ou [qu’il est] incapable de remplir les fonctions de sa charge ».

Et le texte précise que, s’il ne le fait pas dans un délai de 21 jours, « l’Assemblée nationale mandate, par une résolution adoptée à la majorité simple des voix, le vice-président pour exercer les fonctions du président en tant que président par intérim jusqu’à ce que [celui-ci] transmette une lettre au président du Sénat et au président de la Chambre des représentants [leur faisant savoir] qu’il est maintenant disponible pour reprendre ses fonctions ». Ce que Buhari n’a jamais fait et que les Nigérians interprètent comme un signe de défiance manifeste à l’égard d’Osinbajo.

 

Pour Ifeanyi Nsofor, les séjours médicaux de Buhari montrent une chose : « Que le système de santé n’est pas digne d’un président comme lui. Et ce manque de volonté politique de donner la priorité au système de santé n’est pas bon pour [la] nation. »

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