Politique

African Lion 21 : le Maroc et les États-Unis se coordonnent face aux menaces régionales

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Mis à jour le 29 juin 2021 à 17:24

Une Partie du Haut-commandement vient d’atterrir à la base de Grier Labouhi. En tête de cortège, le Général marocain El Farouk, haut commandant de la zone sud, qui a présidé la cérémonie d’ouverture de l’African Lion. © Stéphane Kenech et Ines Daif pour JA

En arrière-plan du plus important exercice militaire d’Afrique, les déséquilibres sécuritaires et politiques ne cessent de croître sur le continent.

À Grier Labouhi, une base marocaine proche du mur de défense, des canons High Mobility Artillery Rocket System (HIMARS) américains ont résonné pour la première fois. Un signal fort, lancé lors de la 17e édition de l’African Lion dans le désert, en bordure du Sahara et à une centaine de kilomètres de Tindouf, en Algérie.

Il y a une menace. Une menace qui pèse sur toute la planète

À travers des jumelles kaki sous une tente assortie, le colonel américain Rayan Dillon observe les étincelles dans le ciel opaque : « Les HIMARS sont un système de roquettes d’artillerie à haute mobilité, qui lancent de longs tirs de précision pour supprimer l’ennemi à une grande distance », commente-t-il pour Jeune Afrique.

L’ancien porte-parole de la coalition internationale en Irak et en Syrie est un habitué des zones de conflit. L’artillerie de défense antiaérienne d’une portée de 35 km, a été acheminée d’Allemagne, depuis le centre du commandement américain.

« Normalement nous visons une cible de type ‘défense aérienne’, et à distance pour permettre à d’autres unités de se rapprocher et d’exécuter la mission » précise depuis son poste opérationnel éphémère, le colonel Bruner, arborant des lunettes de protection balistique.

Sous 47 degrés, le paysage aride a les allures hostiles du Sahel voisin, un des épicentres du terrorisme mondial. À la tombée du jour, avant qu’une tempête de sable ne compromette la visibilité depuis cette position, le colonel marocain Lamrani livre quelques éléments de contexte à Jeune Afrique : « Il y a une menace. Une menace qui pèse sur toute la planète. Sans cette coopération, nous ne pouvons pas atteindre tous ensemble, main dans la main, nos objectifs de lutte contre cette menace. »

Pour la première fois, des tirs de HIMARS pouvant aller à 35 km ont lieu à la lisière du Sahara. Pour l’exercice, les tirs ont atteint une portée de 14 km (direction nord-ouest).

À l’embarquement depuis la base d’Agadir dans l’avion militaire marocain C130, la destination du vol du Haut commandement maroco-américain pour assister à la démonstration inédite, indique « Mahbes », localité située dans le Sahara. Une destination qui a pu susciter des interprétations : était-ce une façon pour l’administration Biden d’entériner la reconnaissance américaine de la souveraineté du Maroc sur le territoire contesté ?

Sahara

Côté américain, la dénomination de la localisation « Grier Labouhi », et non plus celle de « Mahbès » a permis de mettre un terme aux spéculations. Mais la question est restée lancinante jusqu’à la fin des exercices.

Les exercices n’ont pas « débordé » (sur le Sahara) indique à la presse le général Townsend, le général du commandement des États-Unis pour l’Afrique, le 18 juin, à la fin de deux semaines d’exercices coordonnant plus de 7 000 militaires, dont certains venus de pays de l’Otan.

« Sur cette question, nos efforts se concentrent sur le soutien d’un processus politique crédible mené par l’ONU pour stabiliser la situation et assurer une cessation de toutes les hostilités, affirme le porte-parole de l’ambassade américaine à Rabat, Jérôme Sherman, à Jeune Afrique. Nous soutenons aussi fortement les efforts de l’ONU pour nommer un envoyé personnel du Secrétaire général pour le Sahara occidental le plus rapidement possible. »

En pleine crise sanitaire, ces quinze jours d’activité sont une aubaine pour une population isolée

Le général Andrew Rohling, commandant général adjoint pour l’Afrique et commandant de l’unité opérationnelle de l’armée des États-Unis pour l’Europe méridionale, présent sur la base de Grier Labouhi, résume pour Jeune Afrique les enjeux des deux semaines d’opérations conjointes entre le Maroc, la Tunisie et le Sénégal : « Il s’agit d’un exercice programmé annuellement, mais à la lumière de l’environnement politique et sécuritaire actuel, il est plus important que jamais que nous nous entraînions avec nos partenaires afin d’être prêts à coopérer efficacement pour promouvoir la compréhension mutuelle et la sécurité internationale. Les opérations militaires comprenaient de l’aide humanitaire, des secours en cas de catastrophe et des opérations de combat simulées à grande échelle. »

Et la simulation devient réalité dans un camp médicalisé monté en quelques jours par l’Utah Air National Guard et 23 médecins des Forces armées royales (FAR). Pour la première fois, de la chirurgie est pratiquée dans un hôpital de campagne dans l’Anti-Atlas.

Une jeune femme, vêtue d’une melhfa corail, attend une première consultation avec son fils. Une fois accueillie sous une tente, elle demande au médecin « James » si le garçon peut se faire opérer des amygdales. À sa droite, une femme souffrant du cœur confie aux unités soignantes n’avoir jamais consulté de médecin auparavant.

En pleine crise sanitaire, ces quinze jours d’activité sont une aubaine pour une population isolée. « L’ophtalmologie est la discipline qui fait venir le plus de patients de tous âges » explique un des médecins militaires marocains.

Le cas libyen

Parmi les pays observateurs de l’African Lion 21, la Libye, dont les représentants ont assisté au dernier jour d’exercice. Une manœuvre à grande échelle, explosive avec des tirs – de missiles, d’un bombardier, de chars Abrams – visant en haut d’une colline du cap Draa à Tan-Tan un « ennemi imaginaire ».

Un militaire des Forces spéciales américaines prépare l’exercice final, en arrière-plan la cible « numéro une », qui sera visée par de l’artillerie lourde.

Un militaire des Forces spéciales américaines prépare l’exercice final, en arrière-plan la cible « numéro une », qui sera visée par de l’artillerie lourde. © Stéphane Kenech et Ines Daif pour JA

 

La porte-parole de l’Africom, Bardha Azari souligne pour Jeune Afrique que le général Townsend a rencontré en marge des exercices des représentants du gouvernement libyen d’unité nationale et le chef d’état-major de l’armée libyenne, le général Mohamad al-Haddad.

« Au cours de la réunion, Townsend et Haddad ont discuté de la nécessité pour les forces étrangères de se retirer immédiatement de Libye. Townsend et Haddad ont également discuté des efforts en cours pour unifier les institutions militaires libyennes (…) et des possibilités d’une plus grande coopération militaire avec les États-Unis. » Une réponse qui fait écho au discours du secrétaire d’État américain Antony Blinken, donné à Berlin le 23 juin, réclamant le retrait des forces étrangères du pays.

Après plusieurs années de relative indifférence américaine à la situation en Libye, l’administration américaine se mobilise à nouveau sur ce dossier, en particulier du fait de la présence de la société militaire privée russe Wagner. Lors de démonstrations militaires algériennes de janvier, dans les environs de Tindouf, des armements russes ont également été déployés. La rivalité entre la Russie et les États-Unis se matérialise aujourd’hui en Afrique du Nord.

Le départ des mercenaires de Libye pourrait avoir l’effet de déstabiliser un peu plus le Sahel

Quant au Maroc, il s’est depuis près d’un an impliqué de nouveau dans le dossier libyen, avec notamment plusieurs réunions entre des responsables du pays à Bouznika. Un rôle visiblement validé par Washington. À Rome, le 28 juin, Antony Blinken a d’ailleurs rencontré son homologue Nasser Bourita, avec qui il a discuté des « développements en Libye et de notre désir d’y voir s’établir la stabilité et la prospérité ». Des représentations du Qatar, ou encore des Émirats arabes unis et de l’Égypte, trois pays également impliqués dans le dossier libyen, ont été présents à l’exercice majeur de clôture.

L’épineuse question sahélienne

Pour le chargé de communication des FAR, un des principaux objectifs de l’exercice African Lion est « la formation et l’entraînement des forces armées participantes pour qu’elles puissent prendre efficacement en compte la menace terroriste et renforcer leur capacité opérationnelle. (…) Dans l’édition de cette année, l’exercice African Lion a connu l’organisation de plusieurs entrainements d’envergure qui permettront l’engagement des forces spéciales des pays participants, sous forme de coalition, en cas d’attaque ou de menace terroristes. »

Au centre opérationnel de commandement de la base militaire d’Agadir, après la démonstration de clôture, le général Townsend se dit préoccupé par la situation sécuritaire au Sahel. Le Tchad, dirigé aujourd’hui par un conseil militaire de transition, est d’ailleurs l’un des pays observateurs invités. L’ex-président Idriss Déby a été abattu par des rebelles tchadiens auparavant actifs en Libye.

Le Mali, qui compte de multiples groupes jihadistes dans le nord du pays, et qui a connu deux coups d’État en neuf mois, a également été invité à assister aux exercices. Le départ des mercenaires de Libye, réclamé avec une fermeté croissante par les puissances occidentales, pourrait avoir l’effet non-désiré de déstabiliser un peu plus la région sahélienne. Outre le Tchad et le Mali, le Niger, le Burkina Faso et la Mauritanie sont invités parmi les observateurs de l’African Lion 21.

L’annonce de la fin de l’opération Barkhane par la France retentit le 5e jour de l’African Lion 21. « Nous apprécions nos partenaires français, commente sobrement le général Townsend. En ce qui concerne nos partenaires internationaux, ils ont porté un lourd fardeau, et nous nous sommes tenus prêts à les aider. »

Les pays sur la carte présentant l’exercice revêtent des noms fictifs comme le « Bosobola » ou « Sodara »

Mais l’officier américain ne veut pas s’écarter de sa ligne de crête tactique et militaire : « Cet exercice n’a rien à voir avec ce qui se passe en Afrique aujourd’hui. Cet exercice vise à renforcer la préparation, le partenariat multinational et l’interopérabilité », insiste-t-il.

Le scénario : 12 pays et 5 mers fictifs, lors de la cérémonie d’ouverture de l’African Lion.

Le scénario : 12 pays et 5 mers fictifs, lors de la cérémonie d’ouverture de l’African Lion. © Stéphane Kenech et Ines Daif pour JA

 

La porte-parole de l’Africom précise : « Nos partenaires africains ont besoin de l’aide de la communauté internationale pour renforcer leur aptitude et leur capacité à faire face à ces menaces. Nous voyons ces efforts à l’œuvre avec les missions des Nations unies et le G5 Sahel. Cependant, ces pays africains auront besoin de l’attention du monde pour empêcher ces menaces de continuer à se développer. »

Scénario

Le 14 juin, sur le tarmac brûlant de l’immense base de Ben Guerir, les F16 bourdonnent et s’exercent durant le scénario de l’African Lion à des missions d’appui feu, des opérations de ravitaillement en vol, et des tirs sur des objectifs au sol. « Avant 2007, l’exercice majeur avec les Forces aériennes américaines s’appelait l’African Eagle. En 2007, il a pris sa nouvelle dénomination et a été étoffé pour intégrer d’autres composantes » explique à Jeune Afrique le major-colonel Mahouar, responsable de la base.

Le scénario présenté sur une carte militaire, lors de la cérémonie d’ouverture, a démarré le « 2 avril avec la demande de l’aide de l’OTAN ». On peut y voir de la flotte américaine et marocaine déjà basée dans l’Atlantique.

Les pays sur la carte présentant l’exercice revêtent des noms fictifs comme le « Bosobola » ou « Sodara » (dans le réel Maroc). La zone d’intervention s’étend sur un quart de la superficie des États-Unis. Le chargé de communication des FAR rappelle qu’il s’est déroulé contre un ennemi imaginaire, avec des frontières imaginaires, et qu’il illustre « un cas pratique de défense ». Une chose est certaine : la montée des tensions militaires en Afrique du Nord et de l’Ouest n’a, elle, rien d’imaginaire.