Économie

Afrique-France : la « schizophrénie » de l’aide au développement décortiquée

Mis à jour le 20 juillet 2021 à 15:24

Le président français Emmanuel Macron pose pour des selfies lors d’une visite au lycée français Louis Pasteur le 4 juillet 2018 à Lagos. © Ludovic MARIN / PISCINE / AFP

Dans son livre intitulé « La Politique de coopération – Je t’aide moi non plus », le chercheur Philippe Marchesin décortique les tenants et les aboutissants de l’aide à la française depuis 1958…

Voici un brûlot de belle taille qui entend contredire le discours officiel sur les vertus de l’aide publique au développement conduite par la France depuis 1960. Et qui y parvient. Certes, le livre intitulé La Politique française de coopération – Je t’aide, moi non plus qu’a rédigé Philippe Marchesin, enseignant-chercheur au département de science politique de l’université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, défend une thèse qui n’est pas nouvelle. Avant lui, Tibor Mende, Dambisa Moyo ou Thomas Sankara ont dénoncé les effets pervers de ces transferts en apparence généreux des pays riches vers les pays pauvres.

La première originalité de l’ouvrage est qu’il se consacre à ce que son auteur appelle « la schizophrénie » de la coopération française avec ses anciennes colonies : son aide cache beaucoup d’égoïsme. La deuxième est l’ampleur de l’étude, puisque Philippe Marchesin a travaillé avec ses étudiants pendant dix ans pour mettre en lumière, en 684 pages, « le grand écart permanent entre les bonnes intentions solidaires et la froide réalité de l’intérêt national ». La troisième tient à l’angle géographique et politique adopté qui traite majoritairement de la Françafrique, comme le prouvent les nombreuses citations de Jacques Foccart.

« Au fond, écrit Philippe Marchesin dans son introduction, l’objectif de ce livre consiste en grande partie à inverser le regard habituellement porté sur l’aide en envisageant moins ce que le donateur donne que ce qu’il garde ou reçoit. »

Politique d’influence

Les discours et les postures des huit présidents de la République qui se sont succédé à la tête de la France depuis 1958 en apportent la preuve. Pour le général de Gaulle, père de la politique de coopération, il est clair que « cet argent que nous donnons pour l’aide aux pays sous-développés n’est de l’argent perdu à aucun point de vue. Je considère même que c’est un très bon placement. »

François Mitterrand constate que le véritable ministre de la Coopération est le PDG d’Elf…

Georges Pompidou qui lui succède réoriente cette politique vers l’influence culturelle. La diffusion de la langue française devient la « priorité absolue », car il faut « avant tout répandre en profondeur notre langue ». Le budget d’aide à l’enseignement est presque doublé. Valéry Giscard d’Estaing donne un tour plus économique et plus technocratique. Il affirme que « la France sera l’avocate inlassable de l’Afrique », mais « elle y trouve son compte ».

Avec François Mitterrand, c’est officiellement la rupture avec la Françafrique. Le discours de La Baule conditionne l’aide aux progrès en matière de démocratisation. Ce virage ne tient pas longtemps : le président précise très vite que chacun doit progresser vers la démocratisation « à son rythme » et constate que le véritable ministre de la Coopération est le PDG d’Elf…

Jacques Chirac lors d’une visite en Côte d’Ivoire, en 1995.

Jacques Chirac lors d’une visite en Côte d’Ivoire, en 1995. © Francis Apesteguy/Getty

Jacques Chirac cultive les contradictions. Il se montre très généreux pour sauver certains pays africains de la faillite, mais est d’une remarquable indulgence avec les vieux dictateurs francophones. Il dénonce les subventions des pays riches en faveur de leur coton, mais se montre l’un des plus ardents défenseurs de la politique agricole commune européenne qui affecte l’Afrique.

Nicolas Sarkozy, lui aussi, annonce la fin de la Françafrique… et la prolonge en sauvant notamment le président tchadien Idriss Déby Itno d’une rébellion. Son ministre du Commerce extérieur, Pierre Lellouche, présente le budget de l’aide publique à l’Assemblée nationale en déclarant : « À l’heure de la rigueur budgétaire et des déficits commerciaux records, on ne peut plus se permettre de faire de l’aide publique au développement sans penser commerce extérieur. »

François Hollande entend rompre avec la Françafrique. Certes, l’aide française devient plus écologique et plus verte. Mais la crise économique rend la France moins généreuse et le développement du terrorisme sahélien oblige le président à composer avec des chefs d’État peu exemplaires. La diplomatie économique l’emporte et Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères, donne le ton : « L’Agence française de développement doit être pleinement engagée dans la promotion des entreprises et de l’expertise françaises à l’étranger. »

Ambiguïté

Emmanuel Macron affirme qu’« il n’y a plus de politique africaine de la France ». Le budget de l’aide augmente fortement. Le président met le cap sur la jeunesse et la modernité. Il entend promouvoir un partenariat avec l’Afrique. Son approche est très entrepreneuriale. La dégradation de la situation sécuritaire l’oblige lui aussi à faire des concessions à la realpolitik et à soutenir financièrement des États dont la gestion est loin d’être à son goût.

En refermant le livre, on partage l’avis de son auteur : sous couvert d’aide et de solidarité qu’ils vantent dans leurs discours, les dirigeants de la France ont constamment poursuivi une politique d’influence. Ils ont cherché à avantager les entreprises et les exportations. Développer l’Afrique, c’est aujourd’hui réduire l’immigration. L’ambiguïté de l’aide française est comparable à celle des États-Unis ou de la Chine.

Mais alors, quelle est la « bonne » aide à pratiquer pour qu’elle ne soit pas « une somptueuse arnaque », selon les mots d’Alain Mabanckou, ni une source de corruption ? Philippe Marchesin ne se montre pas prolixe à ce sujet. Il estime que l’aide devrait se diriger plus vers les individus et les associations que les gouvernements, afin de répondre aux besoins réels des populations. Elle devrait ne plus mélanger le commerce extérieur et le soutien aux plus défavorisés.

Pour les pays émergents qui sont sur la bonne trajectoire, le coup de pouce peut prendre la forme de prêts avantageux, mais pour les plus pauvres qui n’ont pas les moyens d’assurer les besoins essentiels en matière de nourriture, de santé et d’école, seul le don est adapté, estime l’auteur.

Peut-être faut-il se souvenir surtout du mot du Burkinabè Thomas Sankara, qui déclarait en 1984 devant l’Assemblée des Nations unies : « Nous encourageons l’aide qui nous aide à nous passer de l’aide. »

La Politique française de coopération – Je t’aide, moi non plus, par Philippe Marchesin, Édition L’Harmattan, avril 2021, 684 pages, 57 €