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Les leaders arc-en-ciel

Restés dans l'ombre des dirigeants blancs pendant longtemps, ils s'imposent dorénavant sur la scène politique et économique.

Avant 1990, ils n’étaient rien. Aux yeux du pouvoir en tout cas. En 1994, Noirs, Indiens et métis (c’est-à-dire les non-Blancs sous l’apartheid) ont, pour la première fois, la possibilité de prendre leur destinée en main dans une société où on leur promet l’égalité des chances de réussite avec les Blancs. Une poignée d’entre eux ont saisi la balle au bond et sont aujourd’hui plus puissants que leurs anciens oppresseurs. La plupart des personnalités issues des « groupes historiquement défavorisés » qui figurent aujourd’hui dans le Who’s Who sud-africain sont issues de la génération des combattants historiques. Ils sont souvent militants (ou ex-militants) des partis de l’ANC et du PAC (Congrès panafricain) ou membres de la Cosatu (Fédération des syndicats africains). À force de courage, de détermination et grâce à leurs réseaux, ils ont pris les rênes du pays.
Les politiciens qui remplissent les bancs du Parlement ou les bureaux des ministères sont majoritairement noirs ou métis. Tout comme les chanteurs, les écrivains, les acteurs ou réalisateurs (même si le cinéma sud-africain est embryonnaire) qui se forgent peu à peu une renommée. Les nouveaux PDG noirs – même s’ils sont peu nombreux – comptent leurs fortunes en millions de dollars.
En dix ans, un « Black power » s’est imposé là où il aurait toujours dû avoir sa place. Certes, la majorité d’entre eux n’est pas née d’hier. Déjà sous le régime raciste, ils avaient fréquenté l’université, malgré les difficultés d’accès à l’éducation. Ils viennent parfois de familles aisées ou bourgeoises. Ils ont presque tous eu leur rôle à jouer dans la lutte contre l’apartheid. L’engagement politique était la seule porte de sortie pour ces gens brillants qui, en d’autres temps et d’autres lieux, auraient tout simplement gravi les échelons de la réussite sans autre forme de procès. Mais ceux-là, aujourd’hui cinquantenaires, ont dû attendre plus longtemps que les autres. Et prennent leur revanche. Tous liés de près ou de loin à l’ANC, ils forment désormais une petite élite et, au fur et à mesure, contribuent à rétablir l’équilibre naturel aux postes de pouvoir, avec les Blancs, qui ne représentent que 10 % de la population mais contrôlent encore la majorité des grandes entreprises. Nous avons pris le parti d’exclure les Blancs, encore très influents et souvent méritants, pour dresser le portrait d’une dizaine de ces représentants du Black Power. Cette liste est évidemment non exhaustive. Chaque jour, de nouvelles têtes – prometteuses – apparaissent. Cette nouvelle génération participe à l’évolution de l’Afrique du Sud.

Jacob Zuma Le vice-président
On l’a dit fini, en octobre 2003, alors que les scandales de corruption autour des contrats d’armement secouaient la classe politique et éclaboussaient plus particulièrement Jacob Zuma, le vice-président.
Pourtant, Thabo Mbeki a décidé de reconduire son fidèle lieutenant au deuxième poste du gouvernement. Depuis le début des années 1970, Zuma, à qui Mbeki a enseigné le maniement des armes au Swaziland, n’a jamais quitté son compagnon de lutte et fait partie de la garde rapprochée du président. Natif de l’ancien Zululand, Jacob Zuma a joué un rôle fondamental dans la résolution du conflit au Kwazulu-Natal (KZN) entre partisans de l’ANC et de l’Inkhata Freedom Party, au moment des premières élections libres. En 1994, alors que les deux hommes – du même âge, 62 ans – étaient pressentis au poste de vice-président de Nelson Mandela, Zuma s’est retiré de la course pour laisser Mbeki prendre la place et a préféré résoudre les problèmes du KZN.
Celui qui a toujours été vu comme la « caution zouloue » de l’ANC pourrait un jour devenir président. Mais la compétition sera rude pendant les cinq années à venir, et parmi les concurrents de Jacob Zuma se trouve son ex-femme, Nkosazana, qui, elle aussi, a été reconduite par Mbeki à son poste de ministre des Affaires étrangères. Querelle de famille !

Cyril Ramaphosa L’incontournable
A 51 ans, Cyril Ramaphosa est incontournable. Aujourd’hui PDG de Johnnic, l’un des plus grands groupes de communication du pays, il est l’emblème de l’élite du Black Economic Empowerment et pèse lourd à la Bourse de Johannesburg. Pourtant, cela fait à peine dix ans qu’il est dans les affaires. Il a commencé dans la politique. Jeune avocat au début des années 1980, il se fait élire à la tête du Syndicat des mineurs (NUM). En 1987, il mène la plus grande grève de l’histoire sud-africaine et fait trembler le pouvoir blanc. Élu secrétaire général de l’ANC en 1991, il conduit les négociations avec le Parti national pour faire voter, en qualité de président de l’Assemblée constituante, la Constitution sud-africaine, considérée comme l’une des meilleures au monde. Lorsque Mandela choisit Thabo Mbeki comme vice-président en 1994, Ramaphosa se lance dans les affaires. Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui lui prêtent encore un bel avenir politique et le considèrent comme le futur président de la République. S’il se décide à quitter les affaires. Rendez-vous dans cinq ans.

Cheryl Carolus L’icône du tourisme
Elle « est » l’Afrique du Sud. À l’étranger en tout cas. Cheryl Carolus, 57 ans, dirige depuis 2001 le bureau du tourisme sud-africain et peut se targuer d’avoir fait de son pays la destination la plus dynamique au monde, avec 6,5 millions de visiteurs en 2003, contre quelque 6 000 en 1994. Pour vendre les attraits de son pays, elle dispose d’un budget de 1,5 milliard de rands (188 millions d’euros) en 2004. Pour autant, elle ne s’est pas départie de son franc-parler et ne minimise pas les problèmes de la nouvelle Afrique du Sud. Amie de Nelson Mandela et du défunt Walter Sizulu, militante de longue date contre l’apartheid au sein de l’UDF (United Democratic Front) avant 1990, elle a, dit-elle, retrouvé sa dignité en votant pour la première fois en 1994. La même année, l’ancienne institutrice devenait secrétaire générale adjointe de l’ANC pour, quatre ans plus tard, obtenir le poste convoité de haut commissaire de l’Afrique du Sud à Londres.

Trevor Manuel Le grand argentier
Jamais deux sans trois. Trevor Manuel rempile dans le nouveau gouvernement, toujours à la tête du ministère des Finances. Nommé pour la première fois en 1996 par Mandela, puis en 1999 et en 2004 par Mbeki, il semble inamovible. Le rétablissement de l’économie, l’assainissement des finances, l’amélioration de l’image : tout le mérite lui revient et il n’y a aucune raison de se passer de cet homme brillant. Son passé de militant secrétaire général de l’UDF, le parti frère autorisé de l’ANC, lui vaut de connaître tous les ressorts de la politique de son pays, et de Navarre. Car, à l’étranger, son réseau est tout aussi étendu. Dès 1994, le Forum de Davos le repère et en fait l’un des « global leaders for tomorrow ». En 1999, il est président de la réunion annuelle de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI). En 2002, Kofi Annan le nomme envoyé spécial pour la conférence de Monterrey sur le financement du développement. En 2003, des bruits ont couru en Afrique du Sud sur sa démission pour se consacrer à une carrière internationale. Que nenni ! À 48 ans, le jeune ministre autodidacte, issu d’une famille métisse modeste du Cap, reste aux commandes de la bourse de son pays.

Bridgette Radebe La femme d’affaires
Seule femme à la tête d’une industrie minière en Afrique du Sud, Bridgette Radebe, 41 ans, sait imposer ses idées aux hommes. Notamment à ses cadres de la Mmakau Mining, une société qu’elle a créée en 1995 et qui joue dorénavant les premiers rôles dans la production nationale. Bridgette a commencé sa carrière à British Petroleum dans les années 1980 avant de créer en 1987 une société de développement pour aider les entrepreneurs du reste du continent à monter des entreprises en Afrique du Sud. Elle préside l’Association sud-africaine de développement des mines. Le 1er mai 2004, elle a rejoint – en tant que directeur non exécutif – le conseil d’administration du groupe Sappi, spécialisé dans le papier et la pâte à papier. Bridgette est mariée à une autre figure du pays, Jeff Radebe, le ministre des Transports du nouveau cabinet de Thabo Mbeki.

Patricia de Lille La démocrate
Elle a claqué la porte du Congrès panafricain (PAC) pour former le Parti des démocrates indépendants (ID) en 2003. Seul parti dirigé par une femme dans la course à la présidence, les ID ont remporté sept sièges à l’Assemblée le 14 avril, soit autant que le Nouveau Parti national (NNP). Une performance pour un si jeune parti. Sans langue de bois, polémiste hors pair, intègre, Patricia de Lille, 53 ans, a su faire parler d’elle et s’est engagée dans la démocratie participative. Via les services de messagerie des téléphones portables et Internet, elle consultait les demandes et remarques de ses concitoyens chaque soir pendant la campagne. Laborantine de formation, elle s’est impliquée dans la vie syndicale du pays dans les années 1980 pour entrer au comité exécutif du PAC en 1990 et diriger, pour son parti, les négociations qui ont mené aux élections libres de 1994. En 2000, elle a été la première à dénoncer les irrégularités dans les contrats d’armement du pays et la corruption au sein de l’ANC. En rendant public son test de séropositivité – négatif -, cette mère qui a adopté un orphelin du sida a voulu mettre cette maladie au centre de la campagne électorale. Mandela l’a décrite comme une femme « forte et entière » et déclaré qu’elle était son « opposante préférée à l’ANC ». Bien que son parti ait encore une audience limitée, Patricia de Lille est incontestablement une femme politique d’avenir.

Patrice Motsepe Le grand patron
Agé seulement de 41 ans, Patrice Motsepe est déjà l’un des hommes d’affaires les plus en vue d’Afrique du Sud. Avec son titre ronflant d’Executive Chairman d’African Rainbow Minerals et son look d’enfant, il est aujourd’hui l’un des hommes les plus influents du pays. Et aussi, de manière officieuse, conseiller très écouté de Thabo Mbeki. Une ascension fulgurante, entamée au début de l’ère postapartheid. Muni d’un simple diplôme de droit obtenu à l’université sud-africaine de Wits, il fait ses premières armes en tant qu’associé dans un petit cabinet d’avocats (Bowman Gilfilian) où il se spécialise dans le droit minier et des affaires. Avec l’arrivée de Mandela au pouvoir, il investit dans les mines, où sa famille détient déjà quelques intérêts. Il crée Future Mining. Très vite, sa société devient prestataire de services de l’exploitation minière de Vaal Reefs, propriété d’AngloGold. Quelques années plus tard, il rachètera cette mine ainsi que plusieurs autres détenues également par ce groupe. C’est le début d’un véritable petit empire qui débouchera sur la constitution en 1997 du holding African Rainbow Minerals, qui aujourd’hui pèse plus de 400 millions de dollars et emploie près de 10 000 personnes.
Beau-frère de Cyril Ramaphosa, Motsepe a aussi une connaissance en profondeur des dossiers du fait de son appartenance à l’ANC, le parti au pouvoir, en charge des questions minières et énergétiques. Charismatique, il a été porté par ses pairs, en octobre 2003, à la tête de la Chambre de commerce et d’industrie d’Afrique du Sud (Chamsa) et de la Business Unity South Africa.

Ferial Haffajee La journaliste
« Je suis un fruit de la liberté », dit d’elle-même Ferial Haffajee, 36 ans, première femme coloured, en l’occurrence indienne, à être nommée fin 2003 à la tête d’un grand hebdomadaire sud- africain, le Mail and Guardian. C’est un retour aux sources. Ferial avait débuté – après des études de droits menées à terme sans passion – comme journaliste stagiaire dans ce journal en 1991, alors qu’il s’appelait encore Weekly Mail.
Son plan de carrière la conduira alors à être reporter de télévision puis productrice d’émissions de radio, avant de revenir à ses premières amours, la presse écrite. Le Financial Mail, où elle exerce entre 1999 et 2003, sera un tremplin pour le poste de directrice associée qui lui est aujourd’hui confié au Mail and Guardian. Son prédécesseur à cette fonction, Mondli Makhanya, la connaît depuis longtemps et estime qu’elle est « l’un des esprits les plus acérés du journalisme ». Ferial entend poursuivre la ligne éditoriale de l’hebdomadaire, axée sur l’investigation, bien en accord avec sa personnalité de battante. Très attachée aux valeurs d’égalité et de démocratie, elle souhaite que son magazine traite en profondeur les grands problèmes qui minent encore la société sud-africaine, « et brosse les portraits de nombreuses femmes noires ou filles d’unions mixtes ».

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