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Naissance d’Israël

Par - Marcel Péju
Mis à jour le 10 mai 2004 à 01:00

Il arrive qu’on n’écoute pas assez les rabbins. Au lendemain du Ier Congrès sioniste mondial convoqué par Theodor Herzl et tenu à Bâle en 1897, qui prôna le « retour » du peuple juif sur la Terre promise, deux d’entre eux furent envoyés de Vienne en Palestine pour y évaluer la situation. Leur tâche accomplie, ils en résumèrent le résultat dans un télégramme : « La future est belle, mais elle est mariée à un autre homme. »
On fit la sourde oreille. Et, durant cinquante ans, depuis Herzl lui-même dans son Die Judenstaat (L’État des Juifs), l’indifférence à l’égard de la population arabe demeura une constante du sionisme. Conforté dès 1917 par la déclaration Balfour, quand « le gouvernement de Sa Majesté » [alors que la Grande-Bretagne n’était même pas encore puissance mandataire] fit savoir à lord Rotschild qu’il « envisageait favorablement l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif », son projet, tragiquement, reçut bientôt une impulsion décisive des persécutions antisémites en Europe orientale, puis de la politique nazie d’extermination, qui jetèrent des milliers de Juifs sur le chemin de la Palestine.
Cela n’incita pas pour autant les dirigeants sionistes à se soucier davantage du « mari » de leur promise. En mai 1942, à l’initiative de David Ben Gourion, se tint à New York une conférence sioniste réunissant quelque six cents délégués venus d’Europe, de Palestine et de l’importante communauté juive américaine. Grâce surtout à ces derniers, elle adopta ce qu’on baptisa le « programme de Biltmore » (d’après le nom de l’hôtel où elle s’était tenue), qui devint pour quelques années la politique officielle du sionisme mondial et confirma l’autorité, désormais incontestée, de Ben Gourion. Il proclamait que « la Palestine devait constituer un Commonwealth juif, intégré dans la structure d’un nouveau monde démocratique ». Significativement, il ne précisait pas les frontières dudit Commonwealth et ne parlait pas des Arabes. Mais, dès son retour en Palestine, Ben Gourion ne laissa subsister aucune ambiguïté. Devant le Conseil de la Histadrout (le mouvement syndical), il souligne que la résolution « ne parlait pas d’un État juif en Palestine, mais de la Palestine comme État juif ».
La vérité est qu’à travers toutes ses évolutions tactiques, Ben Gourion ne renonça jamais à la « vision » sioniste d’un État juif couvrant l’ensemble de la Palestine historique, même jusqu’au-delà du Jourdain. Dès 1937, quand il approuva officiellement le plan de partage élaboré par la commission britannique Peel, il affirma devant l’exécutif sioniste qu’« après la formation d’une grande armée, et en suite de la création de l’État, nous abolirons le partage et nous nous étendrons sur toute la Palestine ».

Ainsi en arrive-t-on à l’ultime plan de partage adopté le 29 novembre 1947 par l’Assemblée générale de l’ONU et délimitant les frontières d’un État juif (sans la Galilée occidentale, ni la bande de Gaza et une partie du Néguev), d’un État arabe couvrant le reste de la Palestine et d’une enclave de Jérusalem internationalisée.
Avec les mêmes arrière-pensées que dix ans plus tôt, David Ben Gourion approuva aussitôt. Et, le 14 mai 1948, à la fin du mandat britannique, il lut solennellement la Déclaration d’indépendance : « En vertu du droit naturel et historique du peuple juif et conformément à la résolution de l’Assemblée générale de l’ONU, nous proclamons la création d’un État juif. »
Une fois de plus, il ne fit aucune mention des frontières, bien décidé qu’il était à ne pas les respecter. En quoi il fut puissamment aidé par l’incohérente hostilité des États arabes, sans parler du trouble jeu du roi Abdallah, qui négociait en sous-main avec les Juifs pour annexer le territoire prévu pour l’État arabe. La voie était ouverte à la guerre, dite « d’indépendance » par les Israéliens, mais qui, pour les Palestiniens, deviendra la Nakba, la « Catastrophe ».